lundi 26 décembre 2022

Sujet du Merc. 28/12/2022 : La mort n’est rien pour nous (Epicure)

 

La mort n’est rien pour nous (Epicure)

 

« Accoutume-toi sur ce point à penser que pour nous la mort n'est rien, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est l'éradication de nos sensations. Dès lors, la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie : non pas en lui conférant une durée infinie, niais en l'amputant du désir d'immortalité. Il s'ensuit qu'il n'y a rien d'effrayant dans le fait de vivre" pour qui est radicalement conscient qu'il n'existe rien d'effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre.       

Stupide est donc celui qui dit avoir peur de la mort non parce qu'il souffrira en mourant, mais parce qu'il souffre à l'idée qu'elle approche. Ce dont l'existence ne gêne point, c'est vraiment pour rien qu'on souffre de l'attendre! Le plus effrayant des maux, la mort, ne nous est rien, disais je : quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c'est nous qui ne sommes pas 1 Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné, que pour les uns, elle n'est point, et que les autres ne sont plus. Beaucoup de gens pourtant fuient la mort, soit en tant que plus grand des malheurs, soit en tant que point final des choses de la vie.      

Le philosophe, lui, ne craint pas le fait de n'être pas en vie : vivre ne lui convulse pas l'estomac, sans qu'il estime être mauvais de ne pas vivre. De même qu'il ne choisit jamais la nourriture la plus plantureuse, mais la plus goûteuse ainsi n'est ce point le temps le plus long, mais le plus fruité, qu'il butine. Celui qui incite d'un côté le jeune à bien vivre, de l'autre le vieillard à bien mourir est un niais, non tant parce que la vie a de l'agrément, mais surtout parce que bien vivre et bien mourir constituent un seul et même exercice. Plus stupide encore celui qui dit " beau " de n'être pas né, ou "sitôt né, de franchir les portes de l'Hadès ".    

S'il est persuadé de ce qu'il dit, que ne quitte t il la vie sur le champ Il en a l'immédiate possibilité, pour peu, qu'il le veuille vraiment. S'il veut seulement jouer les provocateurs, sa désinvolture en la matière est déplacée.

Souvenons nous d'ailleurs que l'avenir, ni ne nous appartient, ni ne nous échappe absolument, afin de ne pas tout à fait l'attendre comme devant exister. et de n'en point désespérer comme devant certainement ne pas exister.
……
 D’après toi, quel homme surpasse en force celui qui sur les dieux nourrit des convictions conformes à leurs lois ? Qui face à la mort est désormais sans crainte ? Qui a percé à jour le but de la nature, en discernant à la fois comme il est aisé d'obtenir et d'atteindre le summum des biens, et comme celui des maux est bref en durée ou en intensité ? s'amusant de ce que certains mettent en scène comme la maîtresse de tous les événements ? les uns advenant certes par nécessité, mais d'autres par hasard, d'autres encore par notre initiative ?, parce qu'il voit bien que la nécessité n'a de comptes à rendre à personne, que le hasard est versatile, mais que ce qui vient par notre initiative est sans maître, et que c'est chose naturelle si le blâme et son contraire la suivent de près (en ce sens, mieux vaudrait consentir à souscrire au mythe concernant les dieux, que de s'asservir aux lois du destin des physiciens naturalistes : la première option laisse entrevoir un espoir, par des prières, de fléchir les dieux en les honorant, tandis que l'autre affiche une nécessité inflexible). Qui témoigne, disais je, de plus de force que l'homme qui ne prend le hasard ni pour un dieu, comme le fait la masse des gens (un dieu ne fait rien de désordonné), ni pour une cause fluctuante (il ne présume pas que le bien ou le mal, artisans de la vie bienheureuse, sont distribués aux hommes par le hasard, mais pense que, pourtant, c'est le hasard qui nourrit les principes de grands biens ou de grands maux); l'homme convaincu qu'il est meilleur d'être dépourvu de chance particulière tout en raisonnant bien que d'être chanceux en déraisonnant, l'idéal étant évidemment, en ce qui concerne nos actions, que ce qu'on a jugé " bien " soit entériné par le hasard. 

À ces questions, et à toutes celles qui s'y rattachent, réfléchis jour et nuit pour toi-même et pour qui est semblable à toi, et veillant ou rêvant jamais rien ne viendra te troubler gravement : ainsi vivras-tu, comme un dieu parmi les humains. Car il n'a rien de commun avec un vivant mortel, l'homme vivant parmi des biens immortels. »

 

Epicure -341  -270    Lettre sur le bonheur,

dite lettre à Ménécée (extraits)

lundi 19 décembre 2022

Sujet du Merc. 21/12/2022 : L’ETAT, C’EST LE PERE NOEL ?

 


                                L’ETAT, C’EST LE PERE NOEL ?   

Ceci serait-il un texte de « philosophie faible » ? L’État, c’est notre petit Papa Noël ou plutôt le Père fouettard ? Ou les deux à la fois ? A doses variables ? L’État ne s’institue-t-il pas à la faveur de l’émergence de la propriété privée -- récente par rapport aux débuts de l’espèce sapiens -- peu après l’apparition de l’agriculture, de la guerre, de l’esclavage, du patriarcat.

                                                                                                                                          

Les sociétés du paléolithique – la dernière ayant récemment disparu -- étaient très différentes de celles de l’agriculture. Les hommes étaient des prédateurs de la nature et non des producteurs de denrées alimentaires en surplus, conservées comme stocks représentant un capital de travail accumulé et donc à protéger d’éventuels prédateurs. Cette protection a requis la constitution d’un corps spécialisé de « gens d’armes », de guerriers constitués en une institution de guerre dominant tant leur propre société que des sociétés étrangères par le biais de la violence organisée, débouchant sur le meurtre de masse systématique d’hommes, de femmes et d’enfants.

 

Ainsi, l’État exerce la violence légale pour assurer a minima la pérennité de la société qu’il fonde et dirige. Il assure le « bien » de celle-ci et, par là en priorité, le sien propre. Les droits et fonctions régaliens incluent successivement la sécurité, la loi et la justice, la monnaie, la santé (alimentation, un toit, …), l’éducation, la provision de ressources énergétiques telles que bêtes de somme, esclaves et, si jugé utile, la mise au pas à bon compte d’une force citoyenne de travail et de guerre.

 

L’État devient à la fois le « Souverain Bien », Dieu sur terre et le Père Noël ; et son pendant, la force de coercition du Père fouettard. Ensemble, ne constituent-ils pas les facteurs de pérennité et de développement d’une société organisée post-paléolithique ? Dans ce contexte historique, voici quelques philosophies, aux conceptions partielles et largement contradictoires, relatives au pacte ou contrat social censé ordonner la société en Etat pour le bonheur des hommes.

 

Selon Hobbes, philosophe anglais du 17e siècle, les hommes sont foncièrement (de nature !) des propriétaires égoïstes et violents provoquant une guerre perpétuelle de tous contre tous. « L’homme est un loup pour l’homme ». Dès lors, l’État Tout-Puissant doit garantir la sécurité car l’état de nature n’est que violence sans sociabilité. Pour être heureux ensemble et garantir sa sécurité personnelle, il faut que chacun délègue le monopole de la violence à un Souverain absolu. Un pacte est passé avec lui selon lequel chacun renonce à sa liberté naturelle afin que la puissance publique s’exerce par la force et par la loi. Chacun peut alors, en contrepartie, chercher son bonheur en vaquant, sans crainte, à ses affaires personnelles et privées. En résumé, j’abandonne mes droits au souverain. Il ne me doit aucun compte.

 

Par contre pour Locke, le souverain garantit justice et liberté. L’état de nature correspond à une sociabilité naturelle. Pour être heureux en société chacun doit pouvoir jouir de sa vie, de sa liberté et de ses biens (propriété privée). Mais comme chacun pourrait alors empiéter sur les droits naturels de tout autre, l’État doit être capable de garantir le droit de chacun à la propriété. Un pacte social est passé entre chacun et le souverain. En contrepartie, je suis prêt à céder mon droit naturel à me faire justice moi-même. Je ne puis punir moi-même. C’est une condition de la concorde sociale. Néanmoins, le pouvoir du souverain est limité. Ses deux leviers pour garantir mes droits sont la justice et la police. L’État garantit mes droits naturels. Il me doit des comptes.

 

Pour Rousseau, le souverain est le peuple lui-même. L’état de nature prodigue abondance, indépendance et innocence. Sans propriété privée. Car c’est la société qui corrompt les hommes sans qu’ils puissent échapper à cette situation. Dès lors, comment chacun pourra-t-il approcher de sa liberté naturelle ? Réponse de Jean-Jacques : pour être heureux avec mes congénères, j’ai besoin d’égalité avec eux et de pouvoir jouir de ma liberté personnelle. Mais comment vais-je conjuguer ma liberté avec celle d’autrui ? Il faut instituer la création collective d’un cadre général. Comment ? Eh bien, en obéissant à des lois que nous nous donnerons en commun. Chacun et ensemble, nous respectons ce cadre légal fixé par une volonté générale, celle de la majorité d’entre nous. Chacun respecte ce contrat social Pour le bonheur de tous. Je trouve mon bonheur avec les autres dans le « bien commun ». En fait, je suis l’État ... Ou, pour le moins, une de ses parties intégrantes. Comme tout autre concitoyen.

 

Mill, philosophe et logicien anglais du 19e siècle, considère que prendre en compte les minorités participe à la constitution d’un bonheur collectif. (On voit ce qu’il en est aujourd’hui avec la déconstruction, voire la destruction, des valeurs majoritaires au profit des minoritaires.) Le danger serait l’immobilité d’une pensée majoritaire, figée et dominante. Comme s’il n’y avait qu’une seule Vérité. Ce qu’avait déjà démenti le « cas Galilée ». Tout comme plus tard, pendant la guerre 14-18, le fait que les femmes tiendraient tous les postes précédemment réservés aux hommes et donc aussi de nombreuses rênes des pays en guerre. Tout reste donc toujours à construire. La conclusion de Mill fut qu’une société créatrice, idéale, qui se dirige ainsi deux fois plus vite vers le bonheur est une société genrée et inclusive… Mais n’anticipe-t-on pas là un peu une funeste dérive actuelle ?

 

Après Rousseau, Marx et Mill, Thoreau (philosophe américain) put affirmer qu’il ne faut pas avoir peur de penser différemment des autres. Car on n’est pas seul à le faire ! Tiens, tiens. En effet, seul, je ne peux rien faire contre ce qui me révolte. Le bonheur serait atteint en faisant un pas de côté, hors de la société, en laissant parler ma conscience. Ensemble on peut alors passer à l’action. Marx, dans une thèse sur Feuerbach, n’avait-il pas déjà reconnu que les philosophes n’avaient jusqu’alors fait qu’interpréter le monde et qu’il s’agissait dorénavant de le transformer ? En passant à l’action !


Schopenhauer, Nietzsche, Kierkegaard saisirent l’occasion de la relativité du « penser » pour subrepticement passer à l’irrationalité du « tout se vaut ». Et tenter de déconstruire, voire ultimement anéantir les philosophies des Lumières du 18e siècle. Cela se poursuivit au siècle dernier jusqu’à Heidegger fondant le criminel irrationalisme nazi. Ne se perpétue-t-il pas aujourd’hui en version hypocrite et douce, déjà perçue en germe au 19e siècle par Alexis de Tocqueville en visite d’étude pratique en Amérique du nord. Les épigones de Heidegger -- les Deleuze, Guattari, Foucault, Lacan et bien d’autres – ont poursuivi cette déconstruction. Prêchant la « French philosophy » déconstructiviste dans des universités étatzuniennes, ils induisent des retombées qui pleuvent aujourd’hui sur le monde en mouvances politiques woke, LGBTQ+ et tutti quanti.

 

Il s’ensuit que le lien social se dissout en une collection d’individus consuméristes à outrance. Rivés à leurs écrans (soi-disant privés bien que parfaitement connus de leurs « maîtres »), ils dissolvent la société par leur parfait égoïsme, ignorant non seulement tout lien collectif mais aussi les « causes qui les déterminent » (Spinoza). Cela ne nous conduit-il pas actuellement à des Etats totalitaires à la Hobbes ? Ou, alors, au « tous en guerre contre tous » et au nihilisme nietzschéen instituant comme conséquence logique le règne des plus forts regroupés en gangs et mafias criminels ? Aujourd’hui, nous constatons cette évolution au quotidien.

 

La philosophie peut réfuter et dépasser tout ce fatras boulgui-boulga de propositions contradictoires, toutes plus indigentes les unes que les autres. Indigentes surtout parce qu’elles s’interdisent d’office toute remise en cause de la propriété privée et de l’accumulation induite des profits et du capital en toujours moins de mains. On a montré le rôle de l’État-Papa Noël-Père fouettard. Va-t-on s’atteler à une critique en règle des fondements historiques de l’Etat ? Peut-être en faisant aussi appel aux contributions de Marx ? Afin d’essayer de dégager les conditions « nécessaires et suffisantes » à la dissolution de l’État.

 

mardi 13 décembre 2022

Sujet du merc. 14/12/2022 : « Celui qui me tient d'un fil n'est pas fort; ce qui est fort, c'est le fil »

 

« Celui qui me tient d'un fil n'est pas fort; ce qui est fort, c'est le fil »
Antonio Porchia, Voces (Voix)

« Celui qui me tient d'un fil n'est pas fort; ce qui est fort, c'est le fil. » Certains diront, tout dépend du poids de la personne retenue. D’autres rétorqueront : « Que nenni ! Tout dépend du fil ! » Et c’est cette deuxième proposition qui doit surtout retenir notre attention ce soir, même si, au fond, les deux propositions peuvent être tout à fait complémentaires…

Tenu par signifie : retenir, empêcher de… de quoi ?? C’est la bonne question ! De toute manière, s’il y a en a un qui entrave l’autre dans son action, il le prive de sa liberté. Pour aboutir à ses fins, le censeur utilise soit la force, soit des stratagèmes plus subtils tels que la manipulation. La manipulation mentale est une technique spécifique d'échange : elle consiste pour un influenceur à profiter d'une opportunité pour détourner subrepticement vers son profit personnel et son prestige, les ressources, matérielles et morales, c'est-à-dire les biens et les services, les forces et les faiblesses, les espoirs et les peurs, d'un influencé, de préférence d'un groupe d'influencés.

La manipulation implique un rapport de pouvoir, de domination pour influencer subtilement – consciemment ou non – une personne ou un groupe de personnes et en retirer des bénéfices. Cet abus se fait au détriment du manipulé. Son pattern est d’autant plus aliénant qu’il est répété, sournoisement, parce qu’il prive l’être de sa liberté. Pour parvenir à ses fins, le manipulateur dispose de nombreuses stratégies dont certaines sont facilement décelables. Les identifier, c’est poser le premier pas permettant de reconquérir le respect de soi et sa liberté.

Le manipulateur ment, ne communique pas clairement ses besoins, ses sentiments en restant flou. Il remet aussi souvent les qualités et compétences de l’autre en question, parfois en critiquant de manière plus ou moins subtil, en dévalorisant ou en jugeant de sorte qu’il ouvre une faille dans l’esprit de sa proie où le doute va germer. Il lui sera alors plus facile de faire penser à l’autre ce qui va servir ses propres intérêts.
Il tente de se rendre indispensable de façon à créer une dépendance lui garantissant une fidélité, une exclusivité de ceux qu’il choisi d’aimer et faciliter ainsi la réalisation de ses désirs cachés.

Le manipulateur possède une intelligence émotionnelle très développée qui lui permet d’anticiper les besoins et désirs de l’autre. Il sait très facilement se mettre dans la peau de l’autre et n’hésite pas à le faire afin de mieux saisir sa victime dans sa toile d’araignée. Il va ainsi tirer sur toutes sortes de ficelles pour susciter des émotions tel que la culpabilité, le sentiment d’être redevable, de ne pas être correct en doutant de l’autre et le fait que lui, le manipulateur, a raison. Ce dernier est d’autant mieux capable de jouer avec les sentiments d’autrui qu’il peut lui même incarner un rôle et simuler des états émotionnels dans le but d’obtenir ce qu’il veut de l’autre.
Il évite de prendre ses responsabilités, va nier l’évidence et chercher à vous convaincre qu’il a raison en jouant avec le doute et les émotions de culpabilité ou autres qu’il a semé en vous.

Le manipulateur demande souvent au manipulé de faire et croire ce qu’il dit alors que lui-même fait le contraire.

N’est-ce pas au nom de la démocratie que ces mêmes techniques sont utilisées pour mieux asservir les peuples et les garder dans leur servitude volontaire ?

Nos sociétés occidentales, sont des éléphants aux pieds d’argile, telle est l’analyse de nos dirigeants politiques. Nos concitoyens sont fragiles. À la moindre contrariété sociale, la paix civile et institutionnelle peut être menacées.

 « Les gens savent rarement ce qu’ils veulent, même quand ils prétendent le savoir », disait au début des années 50, l’agence de sondage Advertising Age. En 1965, 1.100 directeurs d’entreprises américaines se rassemblent à New-York (organismes pour l’American Management Association) afin de tenter de résoudre un problème commercial particulièrement aigu : personne ne pouvait prédire les comportements des consommateurs. Cela se traduisait par un désastre en termes de chiffre d’affaires. Les difficultés que dénonçaient ces agences, provenaient de l’apparent esprit de contradiction des individus interrogés. Il était impossible de prévenir leurs réactions. La question étant de savoir comment agir sur le subconscient d’une population déterminée. Comment persuader les masses et influencer leur conduite par des techniques ingénieuses dans le seul but d’un quelconque conditionnement psychologique ?

Que se soit en marketing ou en politique mais aussi pour faire passer de nouvelles normes en société, on utilise la loi la plus banale de la suggestion psychologique, la loi de la répétition. La chose affirmée arrive par la répétition à s’établir dans les esprits au point d’être acceptée comme une vérité démontrée.

On accapare les pages des journaux, des magazines, de TV, on offre des programmes coûteux aux auditeurs de radio en utilisant deux autres moyens de suggestions également très efficaces : l’affirmation (de préférence dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, est un moyen sûr de faire pénétrer une idée dans l’esprit des masses) et enfin l’intensité de cette affirmation. Ces explorations de la psychologie collective n’étaient pas anodines.

Cependant, la science politique américaine va également se pencher sur la psychologie collective des populations vivant dans nos sociétés démocratiques d’après-guerre. Une société post-industrielle, de production, de culture mais aussi de communication dite de masse… Le but ultime de ces études visait avant tout à établir des procédés et des techniques permettant aux démocraties d’avoir un contrôle social direct sur la population, via notamment les médias.  
Autrement dit, comment canaliser une population dans un régime démocratique sans recourir à la force ? Il fallait créer une science du maniement du cerveau des foules au service de la paix civile et sociale.

Pour qu’une véritable discipline de persuasion des masses se crée, il faudra attendre les véritables manipulateurs du symbolisme politique, apparus aux États-Unis au milieu des années 1950. Ces maîtres d’une discipline d’un nouveau genre, faisaient la synthèse des travaux de Setchenov et de Pavlov (la psychologie soviétique) et de leurs réflexes conditionnés, de Freud et de ses images du père, de Rienman et de son idée de concevoir les électeurs américains comme des spectateurs consommateurs de la politique.

Dans nos sociétés modernes, l’ensemble de la population habite un univers factice composé de « stéréotypes » L’individu moyen de ce début de siècle, vit de plus en plus par procuration (identification à telle ou telle « vedette ») et dans un « pseudo-environnement mental » que les médias institutionnels se chargent pour eux d’organiser ; déformant, simplifiant la réalité, à l’extrême.
Cela permet à l’individu de penser à moindre coût (l’Etat pense à sa place ce qui est bon ou pas afin de maintenir le consensus social) faisant ainsi l’économie d’une expérimentation de la réalité, réalité pas souvent bonne à voir et encore plus difficile à assumer par la population.

Dès lors, il est facile en agissant sur les symboles et les stéréotypes (et donc les consciences) de fabriquer totalement une opinion publique, usant des méthodes de communication de masse et de psychologie. Dans ce cadre, il est bon de s’interroger sur un autre phénomène découlant de ce processus. La chute vertigineuse du niveau culturel de nos sociétés. Autrement dit, la prolifération constante de ce que l’on pourrait appeler l’insignifiance intellectuelle.

Déjà en 1861 l’économiste Augustin Cournot prévoit pour l’avenir, un monde monotone et source d’ennui car tout sera uniformisé et aseptisé. Un univers où tout sera organisé, planifié, prévu pour les individus ayant perdu toute originalité, fondus au sein d’une masse incapable de penser. L’Histoire ne sera plus qu’une gazette officielle servant à enregistrer les règlements, les relevés statistiques, l’avènement des chefs d’Etat et la nomination des fonctionnaires, dit-il.            
Ce magnifique tableau d’anticipation de notre société contemporaine est à rapprocher de la vision futuriste d’Alexis de Tocqueville dans son célèbre « De la démocratie en Amérique »(1835) « « Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme - Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; Il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. »

En 1891, dans « The New Utopia », le romancier Jérôme K prévoit également une uniformisation des pensées ou les individus ne sont plus que des numéros, parfaitement identiques d’aspect (on opère ceux qui ont des différences trop marquées). Les trois auteurs ne se distinguent guère sur l’approche avant-gardiste de notre société. 
Néanmoins Cournot souligne un élément fondamental. Selon lui, dans ce monde futur, il subsistera malgré tout la menace du soubresaut, à cause de « toutes les sectes de millénaristes et d’utopistes » prêtes à faire renaître la lutte des classes, le plus redoutable antagonisme dans l’avenir pour le repos des sociétés ; il pourra toujours apparaître « un chef de secte, inventeur d’une nouvelle règle de couvent, capable de l’imposer au monde civilisé tout entier » Cournot a bien écrit cela en 1891.
Enfin en 1903, Daniel Halevy publie un roman de fiction politique intitulé « Histoire des quatre ans, 1997-2001 » Il imagine la société de la fin du vingtième siècle dominé par une démocratie de démagogues ayant un tissu social en pleine décomposition. « Les populations, réduites à l’oisiveté, ayant perdu tout stimulant, toute vigueur et toute notion de valeur, s’adonnent à des divertissements passifs, drogue, érotisme, homosexualité, pratiques considérées comme normales. Les organismes, corrompus et affaiblis par une vie malsaine, sont victimes d’une nouvelle épidémie, que la médecine n’arrive pas à maîtriser» rajoute-t-il.

Afin d’éviter l’implosion de la société, le pouvoir politique dévie l’attention du public de certains problèmes contemporains qui l’entourent. C’est ce que l’on appelle l’ « État illusionniste ». Le maniement habile du symbolisme politique et de l’illusionnisme politique afin d’entretenir la légitimité du pouvoir est une des caractéristiques de l’État. Le plus grand et le premier théoricien de l’illusionnisme politique fut très certainement Machiavel. L’illusion en politique est un art, disait-il, une méthodologie indispensable qui permet à l’État de « s’affairer à la chose tandis qu’il oriente son regard ailleurs » Machiavel comparait l’espace politique à l’espace théâtral, avec ses coulisses, ses ficelles, ses acteurs, mais aussi ses décors en carton-pâte et ses polichinelles ! L’espace politique permet, à l’instar de l’espace théâtral, de recourir à de multiples effets d’optiques. Machiavel désignant le pouvoir politique par « le prince » jouant autant de rôles devant ses « spectateurs » (les masses) qu’exigent les circonstances du moment.

Le manipulé a-t-il encore des chances devant ces grands illusionnistes politiques ? De quoi a-t-il réellement peur ? De couper le fil et de se casser le cou ? Et si ses pieds n’étaient en réalité que sur terre ? Ne serait-il pas alors grand temps d’avancer seul en refusant d’être le jouet en chair et en os d’habiles marionnettistes ?

lundi 5 décembre 2022

Sujet du Merc. 7 Dec. 2022 : « Ce qui est rationnel est réel, ce qui est réel est rationnel » Hegel

 

« Ce qui est rationnel est réel, ce qui est réel est rationnel » Hegel

« La philosophie, précisément parce qu'elle est la découverte du rationnel, est aussi du même coup la compréhension du présent et du réel, et non la construction d'un au-delà qui serait Dieu sait où - ou plutôt dont on peut dire où il se trouve, c'est-à-dire dans l'erreur d'une façon de raisonner partielle et vide [...]. Ce qui est rationnel est réel, Ce qui est réel est rationnel. C'est là la conviction de toute conscience non prévenue, comme la philosophie, et c'est à partir de là que celle-ci aborde l'étude du monde de l'esprit comme celui de la nature. Si la réflexion, ou le sentiment ou quelque autre forme que ce soit de la subjectivité consciente considèrent le présent comme vain, se situent au-delà de lui et croient en savoir plus long que lui, ils ne porteront que sur ce qui est vain et, parce que la conscience n'a de réalité que dans le présent, elle ne sera alors elle-même que vanité. »

Cette affirmation doit être comprise à la lueur de l'idée hégélienne de l'Absolu, qui, en dernière analyse, doit être conçue comme pure pensée, ou Esprit, ou intelligence, dans le processus d'auto-développement.

La logique qui régit ce processus de déploiement est la dialectique. La méthode dialectique implique l'idée que le mouvement, ou processus, ou progrès est le résultat d'une lutte des contraires. Cette dimension de la pensée hégélienne a traditionnellement été analysée par les catégories de thèse, antithèse, synthèse. Bien que Hegel ait lui-même évité ces termes, ils sont utiles pour comprendre le concept de dialectique. Ainsi, la thèse pourrait-elle être une idée ou un mouvement historique. Idée ou mouvement qui renferment un certain inachèvement, lequel donne naissance à son opposé, ou antithèse, idée ou mouvement contradictoires. De ce conflit naît un troisième point de vue, ou synthèse, qui surmonte le conflit en réconciliant à un niveau supérieur la vérité contenue à la fois dans la thèse et l'antithèse. Cette synthèse devient à son tour une thèse qui génère une nouvelle antithèse, donnant lieu à une autre synthèse, et c'est sur ce mode que se déploie continuellement le processus du développement intellectuel ou historique. Hegel pensait que l'Esprit absolu lui-même (en d'autres termes, la totalité du réel) se développe selon cette logique dialectique vers un but ultime ou une destination.

C'est pourquoi Hegel comprenait la réalité comme le processus dialectique d'auto-développement de l'Absolu. Au cours de ce développement, l'Absolu se manifeste d'abord dans la nature, puis dans l'histoire humaine

Par ses analyses de la nature de l'Esprit absolu, Hegel a fait d'importantes contributions dans différents domaines de la philosophie, notamment dans celui de la philosophie de l'histoire et de l'ordre éthique. En ce qui concerne l'histoire, ses deux concepts clés sont raison et liberté. «La seule idée», affirmait Hegel «que la philosophie apporte…à l'étude de l'histoire est la simple idée de raison — l'idée que la raison gouverne le monde et que par conséquent l'histoire universelle s'est elle aussi déroulée rationnellement». En tant que processus rationnel, l'Histoire est la description du développement de la liberté humaine, car l'Histoire humaine est le progrès vers toujours plus de liberté. Dans les réflexions de Hegel sur la moralité (Moralität) et sur l'ordre éthique (Sittlichkeit) que sont exprimées le plus clairement ses vues sociales et politiques. Au niveau de la moralité, le bon et le mauvais relèvent de la conscience individuelle. Mais de là, il faut, selon Hegel, passer au niveau de l'ordre éthique, car le devoir ne ressortit pas avant tout au jugement individuel. Les individus n'atteignent la plénitude qu'au cœur des relations sociales. Aussi, le seul contexte dans lequel le devoir puisse réellement exister est-il un contexte social. Hegel considérait l'adhésion à l'État comme un des plus hauts devoirs de l'individu. Idéalement, l'État est la manifestation de la volonté générale, qui est la plus haute expression de l'esprit éthique. L'obédience à cette volonté générale est l'acte d'un individu libre et rationnel. Si Hegel apparaît conservateur, il sanctionnait toutefois le totalitarisme et affirmait que toute réduction de la liberté opérée par un État est moralement inacceptable

À sa mort, Hegel était reconnu comme le philosophe majeur de l'époque en Allemagne. Ses conceptions dominaient l'enseignement et ses élèves jouissaient d'une grande considération. En politique, nombre d'entre eux devinrent des révolutionnaires. Ce groupe de l'aile gauche hégélienne, historiquement très important, comprenait Ludwig Feuerbach, Bruno Bauer, Friedrich Engels et Karl Marx. Engels et Marx furent particulièrement influencés par l'idée hégélienne du mouvement dialectique de l'histoire, mais ils remplacèrent l'idéalisme philosophique de Hegel par le matérialisme.

mardi 29 novembre 2022

Sujet du Merc. 30/11/2022 : A quoi sert le vide ?

 A QUOI SERT LE VIDE ?

"La nature a horreur du vide" est une expression tellement ressassée qu'on ne songe même plus à la portée de son contenu. Cela signifie-t-il que dès qu'il y a un soupçon de vide la nature chercherait à le combler ? Possible, mais dans ce cas là il faut admettre qu'il y eu un vide, ou un moment de vide. Et puis faut il entendre "vide" comme absence de molécules d'air ou bien espace entre des objets ? Dans le premier cas l'affaire est simple et les expériences multiples, philosophiquement parlant cela ne nous mène pas loin. Par contre l'espace entre des objets ( aujourd'hui mesurable ) est manifeste, qu'ils se manifeste dans l'air, l'eau, le vide d'air ou tout ce qu'on voudra …

Cette évidence de la "présence" du vide fut pourtant niée jusqu'au XVII° siècle, en référence à Aristote. Aristote, comme la plupart des grecs anciens considérait le monde comme plein, sphérique, immobile et comme il constatait, malgré tout, des mouvements : lune , soleil, marées, la vie humaine il fallait inventer une cause première, un primus motor pour justifier le beau système aristotélicien. Tout étant immuable, l'ordre des sociétés devait l'être lui aussi et la liberté humaine étant incorporée au schéma général la vie des hommes étant incluse dans le destin. La conception physique du monde - sans vide - servait à merveille l'ordre social de la féodalité et des théologiens.

 

Mais vint Galilée et pour la première fois la question du vide est posée de manière concrète, expérimentale. "Alors qu’Aristote ne s’intéressait au mouvement dans le vide que pour démontrer que ce dernier ne peut exister, Galilée, lui, se sert du vide pour étudier les lois mathématiques du mouvement. Dans ses Discours sur Deux Sciences Nouvelles, rédigés après sa condamnation par l’Inquisition en 1632, il discute le mouvement dans un vide supposé afin de pouvoir faire abstraction des frottements et de la poussée d’Archimède qui, dans un milieu dense, viennent le contrarier. Le résultat qui intéresse Galilée est que, dans le cas d’une chute dans le vide – que celui-ci se rencontre ou non dans la nature, Galilée ne se prononce pas vraiment – tous les corps sont animés de la même vitesse, quel que soit leur poids. Il mène donc ici une véritable expérience de pensée, et utilise le vide comme cas limite pour étudier les propriétés du mouvement. Ce processus d’abstraction, d’idéalisation du réel est la condition de toute science quantitative, et le cas du mouvement dans le vide joue désormais à ce propos un rôle exemplaire.

 

Galilée procède encore à un autre retournement sensationnel. Dans sa discussion sur la résistance des matériaux (l’autre science nouvelle), il semble se référer à l’« horreur du vide » médiévale. Il a en effet appris, dit-il, des fontainiers de Florence qu’aucune pompe, quelle que soit l’ingéniosité des ingénieurs, ne peut faire monter l’eau « un cheveu plus haut que dix-huit brasses » (un peu plus de dix mètres). Eh bien, c’est donc que la nature a « horreur du vide » ... à raison de dix-huit brasses ! Au-delà, la colonne d’eau se brise sous son propre poids. Quoi de plus étranger à la pensée médiévale, de plus moderne que cette quantification d’un « principe » ? L’« horreur du vide » est devenue une « théorie effective », mesurable, quantifiable..." (P. Marage, Physique des particules élémentaires Université libre de Bruxelles ).

Le renversement opéré par Galilée est d'une conséquence immense en philosophie. Il renoue avec les pensées d'Epicure et de Démocrite leur donnant une nouvelle dimension fondée sur l'expérience scientifique. L'homme n'a plus à spéculer, à s'imaginer des "fantômes" ( voir le sujet sur Spinoza ). Son monde n'est pas figé et lui-même peut utiliser une "liberté" concrète, à condition de se pencher sur les causes (Spinoza) pour jouer de sa liberté, comme les atomes.

La matière constituée de particules en mouvement, s'unit par un ensemble de forces en interaction dans un vide nécessaire et libérateur ( si on enlevait tous les "vides" des particules d'un corps humain, toute la matière tiendrait dans un dé à coudre ! - difficile de bouger !).

Ainsi disparaissent le "vide" et le "plein". La nature n'a horreur de rien du tout. Elle est nature justement parce que le vide est son champ de déploiement, de réalisation. C'est par des transformations dialectiques dans lesquelles les contraires apparents "vide" et "plein" interagissent, que la matière existe.

 

C'est par cette même dialectique que l'homme n'a plus a avoir peur du néant, pour peu qu'il considère sa nouvelle amitié avec le vide comme un éveil de sa liberté. Un espace pour se mouvoir.


mardi 22 novembre 2022

Sujet du Mercredi 23/11/2022 : " Jaime ceux qui vêtent la raison des fleurs éparpillées de leurs rêves » J. Vallés"

  " Jaime ceux qui vêtent la raison des fleurs éparpillées de leurs rêves »  J. Vallés"

Quelles sont nos espérances, quels sont nos rêves terrestres ? Depuis quelques semaines nous traitons, dans notre café philo de graves sujets sur la liberté, l’avenir …. Et toujours des constats : « nous » sombrons, nous voyons la maison qui brûle et nous sommes comme impuissants à éteindre l’incendie. Au paroxysme de l’angoisse et de l’interrogation nous nous regardons nous-mêmes vivre des vies qui nous semblent ne pas « coller » avec nos désirs de paix, de justice, de bonheur, de sérénité.

Car, il ne faut pas en douter, nous sommes « bons ». Toute une éducation, a enlevé Satan de notre horizon de sujet moderne et fondamentalement nous savons, désormais, que tout dépend de « nous », de notre volonté et rares sont ceux qui voudraient le mal. 

Et pourtant les vielles rengaines ont la vie dure. L’homme serait foncièrement mauvais. L’homme serait un loup pour l’homme. Ce serait un égoïste. En quatre ou cinq propositions l’être humain se trouve déterminé, incarcéré dans une enveloppe qui de « tout temps » aurait été la sienne.

Alors il devient très difficile (et quasiment inutile pour certains contempteurs de la « fin de l’histoire » de penser l’utopie, de penser qu’un jour nos rêves, nos espoirs, puissent se réaliser, se concrétiser. Au demeurant ne serait il pas préférable de subir ? Un peu de sucre, un peu de Prozac, un soupçon de Loft Story, et le tour est joué.

L’avertissement avait été porté à notre connaissance voici plus de 150 ans par Tocqueville observateur avisé de cette société américaine (étazunienne) qui allait devenir notre modèle : 
« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme.

Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point , il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir.

Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?  ».

Si nous vivons cette époque « des formes extérieures de la liberté » (Tocqueville) il nous est alors totalement inutile, ou alors et c’est notre propos, de mettre exergue l’urgence de poser la question Kantienne « que puis je connaître ? Que dois je faire, Que m’est il permis d’espérer ? ».

La mort des dieux et celle des mythes n’a rien résolu. On peut avoir cru dépasser par le haut l’assujettissement symbolique alors qu’on en est sorti par le bas. Nous avons abattu des idoles et des rois et nous nous sommes donnés des tuteurs, et de pâles ersatz de récits fondateurs ( langues et états-régions, sectes, bande, gang … )

Alors si passant du sujet antique, au sujet moderne pour en arriver au sujet post-moderne ( voir l’ouvrage de Dany-Robert Dufour : « l’art de réduire les têtes » ), assujetti ni un dieu tutélaire, ni à un état-nation fondant son identité, mais psychotiquement replié sur lui-même comme le sont les flux financiers désincarnés qui virevoltent sur les ordinateurs de la « world company », il ne nous reste plus qu’à faire appel une fois de plus à cette bonne vieille Raison, bien éloignée de cette « rationalité » dans laquelle on prétend nous faire vivre pour notre bien …. En attendant des jours meilleurs ( ceux ou nous mourrons en douce – et seul -  de quelque cancer contracté en respirant l’air de nos villes ou en sirotant une boisson synthétique avec du E253 !)

Il nous faudra aussi rire au nez de certains comme Deleuze et Guattari pour lesquels : » où allez vous ? D’où partez vous ? Où voulez vous en venir ? Sont des questions devenues bien inutiles » ( Mille plateaux, capitalisme et schizophrénie ).

Rire, car n’appartient-il pas aux philosophes de ne pas priver l’homme de ses « vaines questions » ? Ne nous privons pas de ces questions soi-disant « inutiles ». Parions sur l’au-delà de soi contre l’affirmation du moi et ses choix ; sur le poème contre l’information ; sur ce qui se donne dans un geste héroïque contre toute forme d’utilités….

« J’ai assez des cruautés que j’ai vues, des bêtises auxquelles j’ai assisté, des tristesses qui ont passé prés de moi, pour savoir que le monde est mal fait….Jaime ceux qui habillent leur rage et leur dégoût du manteau glacé de la raison. Ceux là n’ont pas besoin de chance pour l’emporter » J. Vallés.

mardi 15 novembre 2022

Sujet du Merc. 16 Nov. 2022 : Comment réfréner la satisfaction de nos désirs ?

             Comment réfréner la satisfaction de nos désirs ?

L’animal satisfait instantanément ses instincts ce qui lui procure les plaisirs liés à l’assouvissement de sa nature. En cela l’animal n’a pas de désirs. Il est parfaitement conforme à ce qu’il est et se réalise d’emblée comme tel. C’est un être complet en soi. Limité, sans plus.

On ne peut pas dire que ce soit le cas de l’homme qui lui n’est jamais pleinement satisfait. Il désire toujours. Parce qu’incomplet il fait toujours un retour réflexif sur lui-même et pense sans cesse aller plus loin. Il n’est pas fini, il est même assez mal fini et est en quelque sorte contre-nature car sans nature complète. Il naît en effet gravement prématuré et inachevé et le reste tout au long de sa vie tant il est dans une recherche illimitée de lui-même en formation dans le rapport social aux autres, avec et grâce à eux. Si bien qu’il ne peut vraiment s’accomplir. Ne serait-ce que pour cette raison constitutive, il ne saurait se contenter d’assouvir instantanément ses désirs en plaisirs pleins et entiers puisque cela lui est impossible du fait même qu’étant incomplet il est toujours en devenir. Il lui faut donc sans cesse tendre à se constituer avec les autres une surnature compensatoire. Ils inventent alors ensemble une culture, laquelle supplée à leur manque originaire.

S’interrogeant nécessairement sur ce déficit et sur ce qu’ils sont et ne sont pas, les hommes demeurent toujours comme dépourvus quoi qu’ils fassent… En recherche permanente, ils placeront au centre de toute culture, qu’il leur faut inventer pour compenser leur manque, une croyance (doxa) en un ou plusieurs « objet » qui les dépasse. Inaccompli dans leur première nature (animale et pulsionnelle), ils ne peuvent vivre sans cette seconde nature ou institution qu’il créent pour s’y projeter.

La constitution infantile de l’humanité rend nécessaire la fabrication de cet irréel qui devient un nouveau réel où sensation et entendement ne s’accordent pas. Cela peut offusquer mais il demeure que, l’homme étant fini et même toujours mal fini et comme tel sujet à l’hubris et au pathos, il accède alors à l’infini. En effet, si comme les animaux il s’était suffi à lui-même, il n’aurait pas eu besoin d’aller toujours voir ailleurs s’il y était sans néanmoins jamais pouvoir se trouver. La fiction pour lui est donc vitale. L’homme est en effet un corps inabouti auquel se greffent les fictions qui lui permettent d’halluciner ce dont il a besoin pour vivre. On comprend cette nécessité de structuration sans bornes où se trouve l’homme comme sujet en manque de nature instinctuelle accomplie.

Cette structure, cette construction de soi de l’individu et du collectif humains comme illusion nécessaire ne peut que se délégitimer au cours de l’histoire et doit donc sans cesse être ré-édifiée. C’est ce qui a permis le passage de la croyance religieuse (la doxa) au politique par l’accès à la pensée discursive, critique, rationnelle et réflexive (le logos). Cet accès n’a pu se faire que par une discipline, une ascèse exigeante et continue impliquant une privation, un « moins-jouir » par le report de la satisfaction du désir de déboucher rapidement sur des réponses, une solution définitive qui, par définition, ne saurait exister qu’en rapport avec une nature animale qui, loin s’en faut, n’est pas tout l’apanage de l’humain.

Le conditionnement actuel à la soumission aux pulsions par la démocratie de marché libérale libertaire du laisser-faire («il est interdit d’interdire») conduit à un pseudo assouvissement des désirs par la satisfaction rapide dans les plaisirs toujours renouvelés d’objets marchands de consommation. Cette possibilité de satisfaction des pulsions instinctives n’est cependant qu’illusoire pour les raisons déjà citées. Son incitation illimitée en cours, mais contraire à la condition d’humanité, conduit à de mortifères écarts de la psychè d’individus saisis d’angoisses lancinantes dont on observe aujourd’hui les effets dans le délitement du logos et de la « cité ». La passion des plaisirs commandée par la démocratie libertaire de marché n’est que celle de l’intérêt égoïste illusoire d’individus isolés face à leur versant animal et par là privés du nécessaire accès à la surnature de la culture et de la civilisation. La barbarie vient alors régner tant à l’intérieur des individus que dans leur rapport aux autres.

Réfréner la satisfaction rapide des désirs re-devient alors une nécessité. La culture en est le moyen ; l’outil, l’éducation à l’accès au discours rationnel et réflexif afin de pouvoir s’affirmer comme sujet critique et autonome en rapport avec les autres. Pour assurer à chacun cet accès et faire société, une refondation de l’école est nécessaire sur le modèle de la scholè grecque dont l’objet premier était l’apprentissage de la maîtrise de soi et du contrôle des passions par divers exercices et enseignements ; et certes pas par l’abandon au bon-vouloir et « génie » de l’immature animal contemporain.

Mais en pratique que faire aujourd’hui ? C’est à vous de le dire. Néanmoins en voici des bribes. Tout d’abord et en contradiction avec le dogme libéral, seule une institution peut promouvoir et défendre la chose publique et le bien commun contre les intérêts particuliers privés parce que c’est le seul cadre possible permettant le complet développement de l’être-soi libéré (le sujet) de tout accaparement. Cette institution, qui ne peut être que l’Etat, mettra fin à la transformation des services publics (école, santé, etc.) en entreprises devant à toute force dégager des profits croissants. Ensuite ne faut-il pas envisager de revenir sur :        
1) le dogme libéral du « laisser-faire »,       
2) l’application du principe d’illimitation de l’économie marchande aux autres économies (politique, symbolique, sémiotique, psychique),           
3) la logique de l’efficacité à court terme et de l’exténuation du vivant et de l’environnement,
4) l’accaparement de la femme et sa mise à l’écart du logos,         
5) le rejet de l’éthique ou de la dignité de tout homme tenu comme fin et jamais comme moyen (Kant). On trouverait d’autres mesures à instaurer mais sans doute moins cruciales.

Ne voit-on pas enfin qu’entre le laisser-faire illimité actuel du pathos consommatoire et l’abandon à une croyance (doxa) qu’elle nous dépasse ou soit banale et à laquelle on s’abandonnerait par facilité, l’édification de soi avec les autres dans une civilisation digne des hommes ne peut aboutir que par la rigueur et l’ascèse d’une pensée critique.

samedi 5 novembre 2022

Sujet du Merc. 09 Novembre 2022 : La baisse tendancielle du taux de profit ?

          La baisse tendancielle du taux de profit ?

 

Selon Karl Marx c’est une tendance inhérente au système capitaliste, il parle d’une contradiction.

La concurrence pousse les entreprises à investir toujours plus, donc à accumuler du capital constant (équipements, usines, machines-outils, robots) alors que l’utilisation de travail direct (que Marx appelle capital variable) est seul créateur de plus-value, c’est-à-dire de bénéfice.

Et par conséquent la rentabilité du capital investi, tend à diminuer.

Mais tout d’abord revenons à l’analyse marxiste. Dans cette pensée économique c’est l’ouvrier et lui seul qui apporte la valeur ajoutée à la production. Cette valeur ajoutée est le résultat entre le coût de la matière première et la vente du produit fini.  Les machines et le capital constant ne sont que du capital humain accumulé totalement figé.

Le capitaliste va verser un salaire à l’ouvrier qui sera inférieur à la valeur ajoutée qu’il aura fournie. En réalité, ce salaire est même minimum, au sens tout juste suffisant pour nourrir sa famille et donc reproduire sa force de travail.

La partie de la VA qui sera substituée à l’ouvrier viendra alimenter le capital. (le salaire est un vol )

Sur cette base on passe au fonctionnement global du capitalisme. Il y a, à la fois un phénomène de standardisation des usines et une course entre chaque entreprise dans une sorte de guerre économique pour toujours produire plus.

C’est ainsi que le capitaliste dans cette concurrence effrénée va toujours augmenter la part du capital fixe au détriment des salariés qui resterait stable, d’après Karl Marx.

D’où une disproportion dans le cycle de production entre la part du capital fixe et la part du capital variable. La part de la main d’œuvre diminue dans la production de richesse, pour constater une « baisse tendancielle du taux de profit ».

Mais comme le capitaliste cherchera toujours à maximiser son profit celui-ci  entrainerait une baisse systémique sur les salaires, pour compenser la perte en bénéfice.

Marx en déduit que le capitalisme est condamné à disparaître, d’abord parce qu’il voit une contradiction fondamentale dans ce système qui engendre des crises de plus en plus grandes et ensuite que l’ouvrier voyant son salaire diminuer prend conscience de sa condition et cherchera à renverser le système et viendra la révolution.

Pour élargir le débat je voudrais dire qu’il existe bien une disproportion et une baisse en pourcentage du rendement du capital que l’on constate au XIX° Siècle comme de nos jours en 2022 corrélée à l’augmentation du capital.

Or le capitalisme n’a pas disparu et il est très difficile de voir dans le temps la moindre baisse de salaire, dans les pays qui ont accepté l’économie de marché.

Donc quelle est la part d’interprétation ou de spéculation qui a amené à tant de distorsions dans ces prévisions catastrophiques ?

Il y a une réponse toute faite d’une grande facilité que je ne partage pas, qui consiste à dire que les gens sont trop bêtes et acceptent le système et renoncent à faire la révolution.

Depuis, l’argument le plus contesté, est bien sûr l’affirmation que le capital constant ne créé pas de valeur.

 

 

lundi 31 octobre 2022

Sujet du Merc. 2 Nov. 2022 : Etions nous avant d'exister ?

 Etions nous avant d'exister  ?


Nous sommes. Mais qu'est ce qu'être ? Les animaux, les végétaux, les roches sont. Ah, bien sûr "ils" ne sont pas comme nous ! Mais leur existence est indéniable. Qu'est ce qui ferait donc la spécificité de notre être ? La philosophie répond peut-être par un terme : l'essence.

Nous serions essentiellement différents des animaux et des choses. Mais sur quoi reposerait cette essence ? : le langage ? la conscience ? ….

Les conditions nécessaires de l'essence humaine pourraient être les suivantes : nous nous savons mortels (conscience), nous possédons un langage, nous sommes socialisés et nos sociétés ne sont pas figées comme celles des fourmis ou des abeilles.

Mais ces conditions nécessaires sont elles suffisantes ?

Et si nous nous ne faisions une idée fausse sur nous-mêmes ? Du plus profond de la préhistoire jusqu'à nos jours nous avons créé des outils extraordinaires qui nous ont permis de maîtriser la nature, de résoudre des problèmes scientifiques considérables. Nous avons créé des dieux et nous sommes mis à genoux devant eux. Tout cela, si l'on observe superficiellement les choses, est sorti de notre cerveau.

Mais quel cerveau ? Celui d'un génie ? d'un homme ou d'une femme providentiel ? Difficile à dire, mais ce qui semble certain c'est la place considérable que « l’esprit » a occupée dans la sphère de la compréhension du monde. Tout s'est mis à graviter autour de ce concept "spirituel", fondant en quelque sorte notre essence : la vérité, la justice, la beauté, l'homme lui-même …. Et tout ça avec des majuscules s'il vous plait. Des catégories en elles mêmes.

Et si nous faisions fausse route ? Car tout cela est bien beau, mais que serions nous si, au préalable nous n'existions pas ?

Le cerveau est matière, notre chair est matière et même nos influx nerveux qu'ils soient chimiques ou électriques sont une des formes de la matière. L'horreur (pour certains) de ces propos semble nous renvoyer à une sorte de matérialisme primitif et il faut donc bien dissiper les malentendus.

Que notre cerveau produise des idées, cela se constate tous les jours. Mais tous les jours, et à cela on n'échappe pas, il nous faut manger, boire. Pour penser, pour être en tant qu'ESSENCE, il nous faut - AU PREALABLE - résoudre certaines relations avec le monde qui nous entoure et dont la plus fondamentale est le fait de s'alimenter.

C'est notre existence, comme une plante qu'on arrose, ou un animal qu'on nourrit, qui fonderait donc notre essence ?

En partie probablement. Mais ce n'est, me semble t il pas tout. Il nous faut les autres humains. L'étude de ce qu'on a appelé les enfants loups a montré qu'au-delà d'un certain stade de désocialisation un être humain n'avait plus les capacités à vivre une vie sociale classique. Que son évolution intellectuelle était figée.

Le problème de l'essence et de l'existence ne peut donc pas être envisagé de manière séparée ou hiérarchisée. C'est le rapport entre la vie matérielle, ses conditions de développement et le rapport social qu'établissent les êtres humains entre eux qui fondent la spécificité de l'homme. Sans alimentation et boisson, pas d'homme car pas de vie. Pas d'existence ! Sans autres hommes, langage, échange, transmission des savoirs, pas d'essence, pas d'esprit.

" Etions nous avant d'exister ?". Nous existons avant que d'être, mais si cette condition est nécessaire – déterminante -, elle ne saurait fonder à elle seule l'humaine condition qui repose dialectiquement sur le deuxième terme : la socialisation par le langage et l'échange. Ce que nous appelons "l'esprit" agit en retour sur notre existence et peut par un effort de volonté, agir sur les déterminismes sociaux et culturels qui régissent notre existence sociale. On aboutit ainsi à ce qu'il est convenu d'appeler l'homme.

 

 

Blog du café philo  http://philopistes.blogspot.fr/

dimanche 23 octobre 2022

Sujet du Merc. 26 Octobre 2022 : NOTRE AMIE, LA CARTE BLEUE ?

 

NOTRE AMIE, LA CARTE BLEUE ?

 

Et zoum, je passe ma Carte ! Ah,oui, ‘sans contact’. Et zoum, non, vite mon doux portable « sans contact » ! Et bientôt, je suis sur tous les écrans. Et même plus : plus besoin de toute cette quincaillerie. L’adjonction d’un nano-élément à mon génome (!) me connecte à tout. Tout. J’ai dit tout. Et je suis débité « à l’insu de mon plein gré ». Indolore car inaperçu. Vive la bonne vie facile ! Pratique. Je suis le tout consumériste omnipotent en soi, l’individu-roi sui generis. Celui qui croit être sa propre création et non celle de la société. Mais en réalité, je ne suis néanmoins que par l’entremise de la connexion « tout numérique » ! En fait je suis le produit, l’objet d’un système conçu par d’autres, « anonymes » que j’ignore (toujours à l’insu de mon plein gré. Hé,hé !). Mais qui me déterminent de bout en bout (Spinoza). Je suis fier et heureux comme le chien domestique pataud de La Fontaine, Huxley, Fukuyama.

 

Dans la société du tout consumérisme, la Carte Bleue de paiement numérique n’offre-t-elle pas un univers sans limites à l’image de l’azur profond et infini d’un ciel serein et sans nuages ? En effet, y a-t-il meilleure amie que celle qui me donne un accès immédiat et illimité aux promesses sans bornes du marché capitaliste de toutes les pulsions et désirs marchands ? Surtout quand les dépenses que permet la Carte se font sans la moindre espèce monétaire (« Allons les poches vides ! ») et surtout ‘sans contact’ physique. Le Covid règne ! Comme si cette Carte était aussi immatérielle et immédiate que Dieu ou que l’instant présent aussitôt venu qu’évaporé. La technologie existe pour que la simple idée ou intention inconsciente d’un achat, sans que mon corps n’y participe aucunement, se fasse bientôt comme passent les anges. Corps et esprit seraient ainsi séparés. Cela sera encore plus et mieux une fois que sera acquise l’acceptation que la Carte se réduise en une imperceptible nano-trace numérique, stockée en tant que données de tout mon être sur une particule infime de mon génome. Je serai alors une marchandise totale. Par mes comportements n’ai-je pas implicitement accepté cette évolution ? Une fois encore « à l’insu de mon plein gré » ?

 

Mais avant cela, par un grand laisser-aller paresseux, ne me suis-je donc pas déjà réduit à régler tous mes achats par Carte Bleue ? La Carte fiche et code, mémorise et analyse en permanence son usager. Et, une fois sa puissance intégrée à celle d’un portable, elle le fait pour toutes mes envies, au gré de mes pérégrinations ou même sans que je bouge, y compris avant achat. Centrée sur l’ignorance généralisée des causes qui déterminent l’intégralité de la vie de l’usager (Spinoza), cette évolution ouvre grand la porte à une réalité numérique encore plus totalisante : le métavers Zuckerberg.

 

Le métavers est une gigantesque architecture d’espaces virtuels interconnectés (commerce, culture, famille,…) dans lesquels des milliards d’utilisateurs partageront leurs expériences (y compris des essais de matériels, de vêtements ou de santé, etc.) en se dotant de multiples personnalités. Ce sont celles d’avatars numériques, mais bien réels par leurs effets d’immersion, induits par un système de réalité virtuelle selon des effets marketing et de manipulation mentale et pulsionnelle ou de celle portant des peurs induites par une terreur concertée (conjectures du Covid, syndrome de fin du monde climatique, de biodiversité ou de ressources naturelles). Les enseignements d’Epicure sur le nécessaire tri des désirs, envies et passions sont mis à mal.

 

Ces progrès fulgurants et les problèmes attenants soulèvent d’immenses questions repoussant les limites de l’éthique. Serons-nous bientôt intégralement pris dans les filets des machines qui nous scrutent dans le but de nous identifier, de connaître toutes nos habitudes et nos pensées les plus intimes pour en tirer une valeur marchande et politique et nous réduire à des marchandises ? Le régime chinois y serait-il déjà presque parvenu par son Système de Crédit Social ? (cf la chaîne LCP : « Ma femme a du crédit »)

 

Dans l’immédiat, comme dans la caverne de Platon, la ‘Carte Bleue sans contact’ ne permet-elle pas d’infinis prodiges ? Même s’ils n’existent qu’à l’aune des possibilités de mes comptes, emprunts et dettes bancaires. D’une part, grâce à la Carte, la satisfaction de toutes mes envies a la vitesse de l’électron. Ce qui, face à mes pulsions, ne m’autorise pas le temps de la réflexion. C’est l’anti tétrapharmakon , quadruple remède d’Epicure menant à la vie la plus heureuse possible.

 

D’autre part – et ce n’est pas rien – au niveau des milliards d’hommes peuplant la terre cela permet potentiellement aux banques privées de surmultiplier indéfiniment l’argent, existant initialement sous forme de billets, tout en le supprimant en même temps que les contraintes que ce type de monnaie (fiduciaire) leur imposait. (Relisons bien cela.) Pour, par cette opération, le remplacer par une production presque infinie de monnaie scripturale électronique appartenant en propre au système bancaire qui la crée par les crédits-dettes que, dans sa grande mansuétude, il consent à nous accorder.

 

Ainsi ce système oriente, à l’infini et à l’insu de presque tous (Spinoza), potentiellement toutes les activités humaines selon les valeurs marchandes du capitalisme bancaire financiarisé. Ce processus réduit les hommes à des produits ou objets de même nature. Les hommes deviennent intégralement des marchandises. Ce n’est pas une mince affaire même s’ils la négligent à l’instigation des plaisirs et facilités innombrables que cette « bonne amie » leur prodigue.

 

Précédé de multiples crises toujours plus profondes, à terme ce processus est une impasse. Mais ces crises permettent néanmoins au capitalisme de se régénérer sans cesse (ce qui, au passage, nécessite guerres et conflits). Entre temps le système est géré avec doigté afin de bien exploiter les hommes (« puisqu’il n’y a de richesse que d’hommes » selon Jean Bodin, philosophe de la Renaissance) en les réifiant au niveau d’un « bien-être » consumériste supposé auquel on les induit à accéder avec avidité. Epicure, où es-tu ?

 

Pour échapper à ce sort, un premier acte d’autoprotection serait de refuser l’usage systématique et compulsif de la Carte de paiement dans nos transactions (depuis la boisson conviviale partagée au café jusqu’à infiniment plus) que les banques privées promeuvent activement par l’avantage pratique et immédiat du « sans contact ». Ce faisant elles font disparaître les billets (monnaie fiduciaire de banque centrale). Cela assujettit plus sûrement les populations à des inégalités sociales et politiques toujours plus grandes qu’on voit partout. Va-t-on stupidement te nourrir encore longtemps, Big Brother d’Orwell d’autant plus redoutable que tu es aujourd’hui devenu doux et souriant comme un grand panda géant ?

mardi 18 octobre 2022

Sujet du Merc. 19 Octobre 2022 : Peut on faire des hypothèses

 

Peut on faire des hypothèses sur le futur ?


 MARTINO : Non seulement on peut, mais on doit faire des hypothèses sur le futur, car c’est encore la meilleure façon de se préparer pour le vivre. Je te signale que le futur commence à l’instant et, si je n’avais pas fait l’hypothèse que nous allions prendre un verre ensemble au café-philo, peut être n’aurai-je pas eu le plaisir de débattre sur cette question avec toi.

 

ARTHURO : Oui mais le futur est contingent, imprévisible. Ce n’est pas seulement l’exemple de notre verre, proposition assez banale somme toute et à si court terme, et sachant que tu me dois ce pot depuis longtemps, qui me convaincra de la simplicité de la question.

 

MARTINO : Ah bon, c’est moi qui invite ? Je ne l’avais pas prévu.

 

ARTHURO : Tu vois bien que si tu émets une hypothèse, tu t’engages dans une action et rien ne permet de dire que celle-ci aura les effets prévus. Surtout s’ils te paraissaient « évidents ».

 

MARTINO : D’accord mais il faut savoir au préalable dans quel cadre métaphysique tu acceptes de placer la question de la prévisibilité de l’avenir ?

 

ARTHURO : Et toi, dans lequel ?

 

MARTINO : En ce qui me concerne je serais plutôt tendance Leibniz. Selon ce philosophe ayant inspiré le fameux Pangloss, il est un principe de raison suffisante selon lequel chaque chose existe nécessairement. En effet Dieu choisit, parmi tous les mondes possibles, le meilleur.

 

ARTHURO : Mais alors se pose le problème de la compatibilité d’un tel principe déterministe avec celui de la liberté humaine. Puisque le futur est tracé par la volonté de Dieu, toute action humaine, toute hypothèse impliquant cette action, ne pourraient qu’aboutir à un avenir finalisé, justifié à l’avance, prédestiné. On voit bien le danger de cette philosophie d’inspiration totalement métaphysique pour ne pas dire téléologique.

 

MARTINO : Pourquoi le danger ?

 

ARTHURO : Parce que, s’il y a une fin écrite à l’avance, cela donne du zèle à ceux qui cherchent à justifier les moyens qu’ils veulent utiliser pour y parvenir. Et surtout à ceux qui prennent le pouvoir de décrire cette fin, au prétexte qu’ils sont censés la connaître mieux que les autres. Tu veux des exemples ?

 

MARTINO : Mais on doit bien faire des hypothèses sur le futur, ne serait-ce que pour ne pas accepter forcément toutes celles qu’on cherche à nous imposer.

 

ARTHURO : C’est en effet un devoir, mais à condition de rectifier la méthode en inversant le raisonnement finaliste.

 

MARTINO : Et comment inverser le raisonnement ?

 

ARTHURO : La métaphysique de Leibniz qui conduit donc au finalisme (Le meilleur des mondes possibles) est basée sur une sorte de déterminisme à l’envers, un rétro déterminisme en quelque sorte, où l’effet précède la cause. Puisque Dieu a choisi notre futur, et si nous affirmons notre croyance en cette vérité transcendantale, toutes nos actions et hypothèses d’avenir s’inscrivent alors irrévocablement dans cette perspective. Dans ce cas de figure, l’hypothèse n’est qu’un effet, non une cause. Au contraire si nous croyons plutôt à un déterminisme scientifique positif et causal, nous pouvons effectuer une réflexion sur l’analyse des causes qui engendrent les phénomènes de la nature et du monde sans même chercher à savoir si celui-ci a une justification ou une signification qui préexisteraient à l’action humaine. C’est donc par ses libres choix et par la responsabilité de ses actes que chacun d’entre nous devrait décider du sens qu’il entend donner à sa vie pour contribuer à la marche du monde qui l’entoure.

 

MARTINO : C’est bien le point de vue de Sartre et de l’existentialisme athée que tu avances là.

 

ARTHURO : Peut être, mais cette position est le seul moyen de répondre au titre même de notre café-philo de ce jour (Peut-on faire des hypothèses sur le futur ?). Car ce n’est pas  « Doit-on … », mais « Peut-on … ». Alors je dois bien jouer Sartre contre Leibniz si je veux avoir la possibilité de répondre «  Oui, on peut …» et exprimer le pouvoir de ma liberté de penser, plutôt que «  Oui, on peut toujours essayer… », et n’exprimer que mon pouvoir de résignation.

 

MARTINO : Mais alors si la réponse est « Oui on peut… », çà écarte la possibilité de débattre sur le « Non on ne peut pas… ».

 

ARTHURO : A mon avis, et si l’on se place du point de vue sartrien, la question initiale peut être bonifiée et s’interpréter ainsi : « Peut on faire de bonnes hypothèses sur le futur ? ». Et à ce moment là la problématique tourne alors autour de la plus ou moins bonne pertinence de toute méthodologie utilisée lors de l’émission d’hypothèses.

 

MARTINO : Il est certain que si l’on écarte les considérations métaphysiques (sauf à considérer que la science est elle-même une métaphysique mais alors aucune philosophie positive ne serait possible), on peut essayer d’avoir une discussion critique sur le caractère plus ou moins rationnel de la valeur d’une hypothèse.

 

ARTHURO : Et rendre hommage à des gens comme Claude Bernard par exemple.

 

MARTINO : Bien sûr, mais que faire des « prévisionnistes » qui émettent toute une foultitude d’hypothèses sur le futur sans aucun recours à la science, ou alors en l’utilisant malhonnêtement ou comme science « infuse » ?

 

ARTHURO : Je te laisse te dépatouiller, sans moi, avec tous ces camelots de la connerie humaine, à commencer par ceux dont le nom commence par la lettre « a » : aéromanciens, alectromanciens, aleuromanciens, alphitomanciens, anthroposcopiens, arithmanciens,

anthroposcopiens, astrodianosticiens, astrognosiens, astrologues, astromanciens, axinomanciens…et tant d’autres.

 

MARTINO : Et c’est comment, selon toi, une bonne hypothèse sur le futur ?

 

ARTHURO : Une bonne hypothèse est une hypothèse modeste et raisonnable qui n’utilise que l’extrapolation des lois causales dans le respect du cadre de leur domaine de validité et qui est contrôlée en permanence, régulée en quelque sorte, par l’expérience du réel. Une hypothèse est en quelque sorte une idée préconçue, mais pas une idée fixe, qui guide l’investigation. Car il s’agit de « faire » une hypothèse, c'est-à-dire construire une proposition qui a le maximum de probabilité d’aboutir sur une réalité effective. Pas un charabia dont les conséquences ne sont même pas assumées par celui qui l’a prononcé.

 

MARTINO : Vu sous cet angle c’est certain qu’il est plus facile d’émettre des hypothèses finalistes, comme les prévisions catastrophistes dont on fait actuellement état pour nous plonger dans une psychose de peur.

 

ARTHURO : En effet. Et c’est pourquoi la plupart des hypothèses qu’on nous assène sur l’avenir de la planète sont aussi ridicules les unes que les autres, mais malheureusement elles ont une certaine audience tellement la bêtise humaine est infinie.

 

MARTINO : Et pourquoi ces hypothèses sont-elles ridicules, elles sont pourtant cautionnées par des « scientifiques » ?

 

ARTHURO : Parce qu’elles sont émises par des idéologues qui s’habillent en « scientifiques » et qui, pour mieux brouter le gazon qu’on leur laisse en récompense, se placent en réalité au service des grands maîtres du monde, sans ressentir le moindre besoin d’y ajouter un souci d’éthique. L’alliance du MEDEF et des Ecolos lors du dernier « Grenelle » de l’environnement en est un exemple qui ne semble même plus suspect. Mais tu me diras que «  suce  pet » ou « lèche cul » c’est du kif kif.

 

MARTINO : Je pensais que pourtant, le film de Al Gore…

 

ARTHURO : Un imposteur selon Allègre.

 

MARTINO : Et son Prix Nobel ?

 

ARTHURO : Sartre a refusé le sien.  

 

MARTINO : Et le CO2 ?

 

ARTHURO : Bon on arrête, je prends un Perrier. Avec beaucoup de bulles.

 

 

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