samedi 19 mars 2022

Sujet du Merc. 23 Mars 2022 : Comment philosopher dans le "monde d'après" ?

                       Comment philosopher dans le « monde d’après » ?
 
Et ensuite  - provisoirement -    tous les mercredis jusqu’au rétablissement d’un pass quelconque : vaccinal, écologique, durable, de « non-emmerdeur », genré … etc … 😊
 

" Les jeunes gens qui débutent dans la  Philo­sophie, les amateurs qui se tournent vers la Philosophie seront-ils  longtemps  encore satisfaits de  travailler  dans  la  nuit,  sans  pouvoir  répondre à  aucune  interrogation   sur  le  sens  et  la  portée de la recherche ils s'engagent ?

Et encore : quel emploi  feront-ils  du  voca­bulaire philosophique  ?  Que  vont-ils  tous entendre  par  le  vocable  Philosophie ?  Mettront­ ils dans les vieilles outres le même vin que leurs maîtres, ou bien  un  vin nouveau ? Rejetteront-ils les vieilles outres et le vieux vin pour des outres nouvelles et pour un nouveau vin ?

Il est  grand  temps  d'offrir  à  ces  nouveaux venus   une   situation   franche,   de  leur   apporter les lumières  les  plus  simples-.  Beaucoup  d'entre eux sont emplis de bonnes intentions, beaucoup d'entre  eux se sont  engagés  dans  la  Philosophie, ou simplement ont incliné vers elle un certain nombre de leurs  pensées,  justement  parce  qu'ils ont été troublés par  le  désœuvrement  de  ces bonnes  intentions.  

Ils   éprouvent,   d'une   façon peu claire sans doute,  que  la  Philosophie  en général est la mise en œuvre  des  bonnes  inten­tions  à  l'égard   des  hommes,  et  qu'il  suffit  de s'enrôler  sous la bannière  de  la  Philosophie pour  voir   fructifier   les  inclinations   généreuses et la paix se répandre  parmi  les  hommes  de bonne volonté.

Mais il faut enfin saisir et enseigner que la Philosophie ne se définit  point  éternellement comme la  réalisation,  comme  l'opération,  comme la victoire spontanées des bonnes volontés. Sim­plement parce que Socrate serait mort  pour elles, que Voltaire aurait défendu Calas, que Kant aurait oublié, à cause de la victoire des  Droits  de l'Homme, son vieil itinéraire de Kœnigsberg.

Mais il faut enfin saisir et  enseigner  que certaines   philosophies   sont   salutaire au hom­mes,  et   que   d'autres  sont   mortelles   pour  eux, et que l'efficacité humaine de telle sagesse particulière   n'est   pas   un   caractère   général   de la PHILOSOPHIE.

On  rencontre  cependant   tous   ces  gens,  tous ces jeunes gens qui croient que tous les travaux formellement   philosophiques  amènent   un   profit à l'espèce humaine, parce qu'on leur  a  persuadé qu'il en va ainsi de toutes les tâches spirituelles. Avoir   de   bonnes   intentions,   c'est   d'autre   part, et pour parler  gros,   vouloir précisément ce profit.

On a appris à  tous  ces  gens  depuis  la classe de septième, depuis  l'école  laïque  que  la plus haute valeur est l'Esprit et  qu'il  mène  le monde depuil'éloignement  de  Dieu. 

A   seize ans, qui donc n'a pas ces croyances  de  sémina­ristes ? J'eus par exemple ces pensées. Sous prétexte que je lisais tard des livres  en  compre­nant   plus  facilement   qu'un   ajusteur   n'eût   fait le divertissement de Pascal et  le  règne  des Volontés  Raisonnables,  je  ne  me  prenais  pas pour un homme anonyme,  je croyais  docilement que  l'ouvrier  dans  la  rue,  le  paysan  dans  sa ferme  me  devaient  de  la   reconnaissance  puis­que  je   me   consacrais   d'une   manière   noble, pure et désintéressée à la spécialité du spirituel au profit de l'homme en général, qui comprend, parmi ses espèces, des ouvriers et des fermiers.

Mes  maîtres  faisaient   tout   pour   m'entretenir au sein d'une illusion si agréable pour  eux­ mêmes. Qui s'exerce à une philosophie - le contenu  importait  peu -    comment  ne  l'aurais­ je pas pris pour une façon de médecin  ou  de prêtre sauvant à chaque instant le monde par la vertu de ses maux de tête. C'est ainsi que bien des naïfs pensent passivement que la sociologie, l'histoire du  criticisme  ou  la  logistique  méri­tent la gratitude des hommes. Cette croyance annonce le mythe de la cléricature.

Mais il est décidément impossible de croire plus longtemps qu'une thèse sur Modératus  de Gadès, un livre sur  l'invention  mathématique doivent valoir à leurs auteurs la médaille de sauvetage  et  la   reconnaissance   des   peuples : c'est assez  que  la  Légion  d'honneur  récompense les tenants du spirituel comme elle fait les vieux capitaines d'habillement, les vieux acteurs, et les héros. 

Les hommes n’aiment point être dupés, ils n'ont pas tous une naïveté assez considérable pour croire qu'un agrégé. de philo­sophie est  en  vertu  de  sa  fonction  un  terre­ neuve ou mêmeune personne respectable.... 

Nous   réclamons   une   situation   nette :   comme les   nouveaux venus  à  la Philosophie vivent encore parmi les hommes,  comme le lien qui les attache aux hommes n'est point encore complètement brisé, il leur appartient de mesurer les conséquences de la philosophie de leur temps. Le métier philosophique peut bien les attirer déjà à l'écart de cette poussière que soulève la vie humaine et de ce grand bruit et de cette rumeur de piétinement qu'elle fait entendre : il leur est encore possible de se refuser à temps aux voies polies, aux froides avenues de  la  Philosophie  du ciel, de refuser les  «  soupes  éclectiques  que  l'on sert dans les Universités sous le nom  de  Philosophie ».              

Et la mesure de ces conséquences ne se passera point de la   recherche   des causes de cette philosophie.

Il n'y a point de questions plus grossières que celles qui sont posées ici, qui sont retournées ici. 

La philosophie présente qui dit et croit qu'elle se déroule au profit de l'Homme est-elle dirigée réellement et non plus en discours et croyances en faveur des hommes concrets ? A quoi sert cette philosophie ?  Que fait-elle pour les hommes ? Que fait-elle contre eux ?  Quelles peuvent   être les relations de la Philosophie et  des hommes ? 

C'est seulement en leur nom et de leur part  que sera  dissipée  l'équivoque  du  mot  Philosophie.  Il ne faut point croire sur parole ses promesses abstraites et la générosité paresseuse qui coule dans ses mots.

Paul NIZAN  -  Les chiens de garde  -  1932

 

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