samedi 8 juin 2024

Sujet du Merc. 2/06/2024 : Philosophie et religion.

                                                 Philosophie et religion.

Le divorce nécessaire entre philosophie et théologie

    Les religions monothéistes se sont fondées en opposition à la philosophie des connaissances et les sciences et en opposition chacune par rapport aux autres. 

   Les chrétiens reprochent à Pythagore d’avoir défini la nature comme réalité suprême.

   Dans L’Épitre de Saint-Paul aux Philippiens : « Prenez garde qu’il ne se trouve quelqu’un pour vous réduire en esclavage par le vain leurre de la philosophie. Si quelqu’un d’entre vous pense être sage selon le monde, qu’il devienne fou pour devenir sage ; car la sagesse de ce monde est une folie devant Dieu. »

   Platon, le fossoyeur de la philosophie, a contribué à livrer la philosophie aux religieux. En 325 l’empereur Constantin, disait dans un discours : « Platon était supérieur à tous les autres et le premier qui a habitué les pensées des hommes à s’élever des réalités sensibles aux intelligibles. » Aristote, par son opposition à Platon, est tenu à l’écart par les chrétiens. Il est reproché à Aristote de confondre Dieu et le monde.

   Hegel dans Esthétique affirme que : « La religion est la sphère universelle dans laquelle l’homme prend conscience de la seule totalité concrète unissant sa propre essence et celle de la nature. La philosophie n’a d’autre objet que Dieu ; elle est essentiellement une théologie rationnelle, et le culte perpétuel de la divinité sous la forme du vrai. »

   Marcel Conche : « La philosophie ne peut exister que là où la religion n’exerce pas un droit de préemption sur la pensée. Le religieux implique le surnaturel, mais on ne passe du naturel au surnaturel que par la croyance non par la raison. Je ne crois pas qu’il y ait un Dieu. Dieu est pour moi un mot vide. La philosophie de Descartes ou Kant est un mixte de religion et de philosophie. Il appartient à la philosophie d’être irréligieuse, et c’est ce qu’elle est chez Spinoza, Hume, Nietzsche, Bergson ou Sartre. La philosophie est l’œuvre de la raison alors que la religion suppose une Révélation. Il n’y a donc pas entre elles de compatibilité possible. »

   Comme la laïcité impose une séparation entre églises et État, il faut exiger la séparation des églises et des universités et toutes les institutions chargées de l’enseignement.

   Extraits du Système de la Nature de Paul Thiry, Baron d’Holbach 1723-1789 : « L’homme n’est malheureux que parce qu’il méconnaît la Nature. Son esprit est infecté de préjugés. Il voulut être métaphysicien avant d’être physicien, il méprisa les réalités pour méditer les chimères, il négligea l’expérience pour se repaître de systèmes et de conjectures. L’homme dédaigna l’étude de la Nature pour courir après des fantômes. La raison guidée par l’expérience doit enfin attaquer dans leur source des préjugés dont le genre humain fut si longtemps la victime. C’est aux erreurs consacrées par la religion que sont dues l’ignorance et l’incertitude où l’homme est, de ses devoirs, de ses droits les plus clairs, des vérités les plus démontrées. Les êtres que l’on suppose au-dessus de la Nature ou distingués d’elle-même, seront toujours des chimères. Tout ce que nous faisons ou pensons, tout ce que nous sommes et ce que nous serons, n’est jamais qu’une suite de ce que la nature universelle nous a faits. L’ART n’est que la Nature agissant à l’aide des instruments qu’elle a faits. C’est par nos sens que nous sommes liés à la nature universelle, c’est par nos sens que nous pouvons la mettre en expérience et découvrir ses secrets. Faute de connaître la Nature, l’homme se forma des dieux qui sont devenus les seuls objets de ses espérances et de ses craintes. Les hommes n’ont point senti que cette Nature, dépourvue de bonté comme de malice, ne fait que suivre des lois nécessaires et immuables. »

   Pour simplifier je distingue Deux Philosophies : celle des Croyances et celle des Connaissances ; je pense ici, bien sûr, aux Connaissances de la Nature. Il y a la philosophie de l’Obscurité et celle des Lumières ; celle du Ciel des Idées et celle du Jardin terrestre, celle des a priori et celle des a posteriori, celle de l’idéalisme et celle de l’empirisme, celle du dualisme et celle de l’émergentisme, celle de l’essentialisme et celle de l’existentialisme, celle de l’abstraction pure et celle de la réalité uniment matérielle et spirituelle, celle de la foi religieuse de celle du mythe allégorique, celle d’un extra-monde de celle de ce monde naturel, l’intemporelle et la temporelle, la désincarnée et l’incarnée. Celle dont la pensée castratrice s’acharne à séparer ce qui est indissociable et celle qui tente de réassocier ce que la première a dissocié : le sujet de l’objet, le Corps de la Pensée, le Sensible de l’intelligible, les Créatures de la Créatrice, la Culture de la Nature, l’Inconscient de la Conscience. Et bien sûr pour la philosophie des Lumières la Créatrice n’est autre que la Nature, elle-même Autocréatrice d’elle-même, Autopoïétique et Créatrice de Créatrices qui sont elles-mêmes Créatrices. Étant donné que ces deux Philosophies sont incompatibles il y a la Faussaire et l’Innocente. Pour les départager dans son tribunal seule la Nature dans sa Réalité autant Objective que Subjective me semble pouvoir jouer le rôle de Juge habilitée.      
 

   La fresque de l’École d’Athènes de Raphaël illustre ces 2 philosophies qui représente entre autres Platon qui désigne le divin perché dans le ciel de ses Idées et Aristote la Nature enracinée dans la Terre.

   Comme il y a 2 philosophies il faut distinguer deux spiritualités opposées : la spiritualité naturelle laïque humaniste reconnaissant comme transcendances la Vie, l’Humanité et la Nature et la spiritualité religieuse ou théologique, déiste dont la transcendance est divine.

   La connaissance n’est pas une fin en soi ; c’est un moyen de s’accorder avec le monde.

   L’acquisition des connaissances doit pouvoir remettre en cause la définition de certains mots : transcendance, métaphysique, âme, esprit, conscience, philosophie, temporel, spirituel, spiritualité, Nature, Culture, blasphème, sacré, liberté, libre-arbitre.


Deux lignées de philosophes
 :

   Lignée Luminescente des philosophes qui ont su ne pas soumettre la philosophie à la religion : Anaximandre, Pythagore, Anaxagore, Démocrite, Épicure, Lucrèce, Spinoza, Auguste Comte, les philosophes des Lumières du XVIIIème siècle : D’Holbach, Diderot, Théodule Ribot, Kierkegaard, William James, Etienne Gilson, Henri Bergson, Maurice Merleau-Ponty, Jean-Paul Sartre…   

   Lignée obscure des philosophies théologisées qui ont concilié philosophie et religion aux dépens de la connaissance du réel : Parménide, Socrate, Platon, Plotin, Descartes, Kant, Hegel, Heidegger, Jan Patočka 1907-1977, Chantal Delsol, Robert Redeker…Entre ces deux lignées philosophiques il y a les philosophies purement abstraites, déconnectées de la réalité qui se basent sur les mathématiques comme chez Alain Badiou, Catherine Malabou, Quentin Meillassoux.    

   Ce sont, semble-t-il, les Hébreux, en détachant Dieu de la Nature, en rendant transcendant l’être divin et sa volonté, qui ont fait le premier pas hors de la mythologie. Chez les religieux la volonté de Dieu remplace tous les mythes ; Dieu commande, l’Homme obéit. Pour les Égyptiens et les Mésopotamiens les dieux étaient dans la nature, le soleil par exemple était un Dieu parmi d’autres. L’Épopée de Gilgamesh date du II° millénaire AJC, les Hébreux datent du I° millénaire AJC. L’approfondissement philosophique de la mythologie ne sépare jamais radicalement l’homme, la Nature et le Divin.

   Les connaissances acquises par la biologie pendant le XX° siècle remettent en cause des concepts encore défendus par la philosophie et qui sont devenus obsolètes ; il est donc nécessaire d’actualiser la philosophie. Parce qu’elles traitent toutes deux de la Vie et en particulier de la Vie Humaine, nul ne peut ignorer la complémentarité qui existe entre philosophie et biologie. La biologisation de la philosophie doit s’accompagner de la philosophisation de la biologie ; c’est un accord gagnant-gagnant. Aucune des deux disciplines n’y perd son autonomie propre. J’appelle BIOSOPHIE la philosophie qui intègre les connaissances de la biologie.    

   En grec sophia signifie à la fois sagesse et connaissances ou savoir. Autrefois le mot sophia signifiait l'habileté dans les beaux-arts et enfin le savoir de manière générale. C'est de cette façon que ce terme sophia en est venu à désigner la sagesse en connotant la connaissance.

   Aristote dans Métaphysique I : « J'appelle philosophe, celui qui, dans la mesure du possible, possède la totalité du savoir. » En tout cas il ne doit fermer la porte à aucune source du savoir ; tout philosophe doit faire preuve d’ouverture.  Sachant que le savoir est l’ensemble des connaissances acquises par l'étude, par l'observation, par l'apprentissage et par l'expérience.

   Voltaire : « Les sectes religieuses sont multiples alors que la science est une. » Cela montre bien que la religion se base sur des opinions, des croyances et une foi, tandis que la science se construit sur des connaissances confrontées à la réalité. 

   La laïcité ne distingue pas le temporel du spirituel mais le pouvoir politique civil du religieux ou ecclésiastique. Selon les chrétiens le royaume du Christ n’est pas de ce monde ! Chantal Delsol ose affirmer qu’elle est dans ce monde mais pas de ce monde.

+ voir Auguste Comte et la déesse Humanité (Clothilde de Vaux) et le Deus sive Natura (Maïmonide, Descartes et Spinoza). La bibliothèque d'Alexandrie -288 détruite entre -48 et +642.          

samedi 1 juin 2024

Sujet du Merc. 05/06/2024 : « La tolérance atteindra un tel niveau que les personnes intelligentes seront interdites de toute réflexion afin de ne pas offenser les imbéciles »

           « La tolérance atteindra un tel niveau que les personnes intelligentes seront interdites de toute réflexion afin de ne pas offenser les imbéciles »

Les individus qui composent majoritairement le monde occidental, urbanisé, ont comme particularité d’être de plus en plus déracinés par rapport à leur culture d’origine (et cela maintenant depuis plusieurs générations !). Pour la plupart, toute idée complexe, philosophique, sont marginales et ils sont donc seuls. Cette solitude de plus en plus importante d’une part croissante de la population ne va pas sans conséquence. Entre autres l’apparente tolérance de tout au nom du « vivre ensemble ». Tolérance qui s’étale surtout au travers des médias de masse ( voir le spectacle récent de l’Eurovision) et bien entendu dans les écoles et universités, lieux ou pourtant, a priori, devrait régner la raison.        

Tolérance, l’article de Christine Delphy qui en 2008 écrivait : « Le débat sur le port du voile (islamique NDLR) n’est qu’une grande libération de la parole raciste [envers une société islamique imaginée à tort par les occidentaux comme] misogyne, antidémocratique, répressive, belliqueuse et cruelle » ?    

Tolérance, le « spécisme », c'est-à-dire l’effacement de la différence de statut et de traitement entre humains et animaux ?   
      
Tolérance le fait d’affirmer comme le fait O. Ragoucy : « Il faut toujours bien rappeler que l'argument de l'invisibilité pour des personnes qui en difficulté n'est pas prouvé scientifiquement ». Affirme une militante, à propos de l'écriture inclusive en critiquant la circulaire Blanquer proscrivant son usage ? Or, scientifiquement, rien n'est prouvé, et tout le monde comprend bien que cette « inclusivité » ne fait qu’introduire de la complexité dans le langage.

Tolérance encore la « lettre aux professeurs sur la liberté d'expression »  de Francois Héran, professeur de démographie au collège de France, qui, réagissait en 2021 à l'assassinat de Samuel Paty déclarait : « la liberté d'expression, tend aujourd'hui, à étouffer ou absorber la liberté de croyance» ? Or, à l'inverse, confondre liberté de croyance et interdiction de critiquer cette croyance revient à étouffer liberté d’expression par la menace qui bâillonne par les armes qui tuent.

Tolérance le caractère « socialement construit » dont est vécue la différence des sexes. Le sexe ne serait qu’une assignation imposée à la naissance et on pourrait en changer au gré de ses désirs ? 
Ravages de l'enfant roi, persuadé de sa toute puissance et ne supportant aucune limite à son exercice.
Dans ces conditions, la théorie Darwin de l'évolution ne peut être considérée que comme dangereusement réactionnaire puisqu'elle repose sur des faits biologiques, excluant donc de réduire les différences entre hommes et femmes à des fins de « construction sociale ». C'est ainsi qu’à Sciences Po deux séminaires consacrés à la théorie de l'évolution, programmés en 2022 dans le cadre du « programme de recherche et d'enseignement des savoirs sur le genre », ont été annulée en catimini sous la pression des féministes. La même année le cursus de Sciences PO comprenait environ 80 enseignements « d’études de Genre ».

Tolérance : est-il tolérable qu’en février 2020, une enseignante de l'université, Paris, VIII, Vincennes à Saint-Denis soit empêchée de donner un cours sur les représentations de l'affaire Dreyfus au cinéma, au motif qu’il devait y être question du « J’accuse » de Roman Polanski entre parenthèses (accusé de viol) par un groupe de néo féministes qui  avec l'appui de ses étudiantes et d'une chercheuse au CNRS investirent la salle en affirmant qu'elles étaient là pour empêcher la discussion ce qui arriva, en effet ?

Tolérance en cet automne 2019, à l’Université, Bordeaux, Montaigne, où fut annulée une conférence de la philosophe Sylviane Agacinski ? sur « l'être humain à l'ère de sa reproductibilité technique » programmée dans un cycle destiné à « promouvoir un usage des savoirs qui permette de penser ensemble notre monde et ses enjeux ». Cinq organisation LGBT estimant dans un communiqué que la conférencière serait une homophobe notoire du fait qu’elle s'oppose à la gestation pour autrui (GPA) avaient menacé de « se mobiliser contre sa venue au sein de leur lieu d'étude » et de « mettre tout en œuvre afin que cette conférence n'ait pas lieu ».  Et la conférence n’eut pas lieu !

Un article du monde révèle qu'en 2022 la projection du « mépris » de Godard organisé par un professeur de cinéma, a été interrompu par des étudiantes à l'école des Beaux-Arts de Marseille, au motif que la célèbre scène inaugurale - dialogue sur la plastique de Brigitte de Bardot « tu les aimes, mes … fesses ? » serait « sexiste ». Et certes, si doit disparaître de notre environnement pour cause domination masculine, ou d’emprise du patriarcat ou toute forme d'allusion, même fortement mise en scène, même sous forme d'œuvre d'art, à l’érotisme des corps, c'est un monde bien vide et bien mort qui se profile.           
Mais un monde rempli de petits dictateurs prêts à lacérer l’œuvre maudite, le tableau innocent et, pourquoi pas, brûler des livres ?


C’est le monde voulu par le mouvement Wok.

Le concept de tolérance –Dans l’esprit du wokisme, il est bon d’être intolérant envers les personnes et les perspectives qui ne sont pas en accord avec la « Justice Sociale Critique ». La tolérance absolue ne vaudrait alors que pour les idéologies, les personnes et les perspectives de ceux qui la promeuvent, tout cela au nom de la tolérance de la diversité.

L’idéologie Woke adhère ainsi à une vision particulière de la tolérance qui découle de la théorie critique, à savoir la « tolérance répressive » d’Herbert Marcuse. En bref, ce concept exprime qu’on ne peut pas être tolérant envers ce qui est répressif (ou oppressif). Et que l’on doit donc être proactivement répressif envers ce qui est répressif (ou oppressif). En effet, le fait de ne pas résister activement à l’oppression est, selon cette ligne de pensée, considéré comme une complicité avec cette oppression. En effet, le pouvoir oppressif a à la fois la motivation et les moyens de réprimer tout ce qui pourrait potentiellement le déranger ; il ne saurait donc être toléré. Ainsi, clairement, l’intention de Marcuse était que tout ce qui peut être utilisé pour soutenir le statu quo (qui est injuste) ne devrait donc pas être toléré. Il dit explicitement que cela exige de restreindre la liberté de la droite et d’agir de manière répressive contre les libertés et les déclarations des mouvements qui s’opposent aux objectifs progressistes. Marcuse s’en prend au libéralisme du philosophe anglais John Stuart Mill, considérant que son point de vue selon lequel certaines opinions peuvent être supérieures à d’autres (en particulier les « opinions éduquées » ou les « opinions d’experts ») constitue une sorte
« d’élitisme » qui va à l’encontre des objectifs progressistes. Pour Marcuse, l’éducation ne fait que préparer les gens à se couler dans la « société existante » plutôt qu’à changer leur « réalité inhumaine ».

Le Wokisme tolère toutes les opinions sauf celles qui s’oppose à lui.

Ainsi, dans l’idéologie woke, en vertu de ses racines critiques, la tolérance va de pair avec une intolérance envers tout ce qui s’y oppose, que ce soit pour de bonnes raisons ou non. Rappelons que dans l’esprit du wokisme, le pouvoir travaille toujours pour se maintenir et doit donc être perturbé voire démantelé, généralement en utilisant des méthodes qui sont rejetés par le pouvoir lui-même. Par exemple, les groupes radicaux et antifascistes d’aujourd’hui sont des descendants directs du militantisme de la Nouvelle Gauche, dont Marcuse a été le pionnier avec des écrits au milieu et à la fin des années 1960. Avant Marcuse Karl Popper avait frayé ce chemin dans « La société ouverte et ses ennemis ». Il écrit : « Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer les intolérants ».         

Apparemment « moral », tout ce qu’agite le wokisme n’est qu’une forme « moderne » des vieilles philosophies idéalistes. Effaçons les catégories de genre, de sexe, etc … exacerbons notre nombril, centre de notre monde. Dé-genrons le langage, et autres fadaises métaphysiques. Ses partisans ne sont que les pantins de ceux qui les financent : Etats et autres groupes d’influence. 

Quoi de mieux qu’une voie de garage, pavée de pseudos bonnes intentions, pour stocker une pseudo révolte, pour éviter le réel, le rationnel, tâche beaucoup ardue que saloper des œuvres d’art, vouloir déboulonner Colbert ou gagner l’Eurovision ……

samedi 25 mai 2024

Sujet du Merc. 29 Mai 2024 : Comment sommes-nous devenus narcissiques ?

           Comment sommes-nous devenus narcissiques ?    


En l’absence d’interdits sociaux et moraux ainsi que d’autorités censées les faire respecter, les ressources intérieures sur lesquelles l’homme moderne s’appuie pour lutter contre ses pulsions ont perdu de leur efficacité.

Le comportement des parents actuels, fils et filles de l’idéologie « bourgeois/bohême » (Bobo) issue de Mai 68 vis à vis de leur « enfant-roi-né-du-désir » ne peut plus servir de modèle.

Pour l’auteur étazunien C. Lasch, le fait que le narcissisme soit devenu la catégorie la plus fréquente des troubles psychiatriques est le signe d’une modification générale de la structure de la personnalité. Celle-ci enregistre les changements profonds qui sont survenus au niveau de la société, conséquence des mutations du capitalisme. Entre autres, citons la bureaucratisation, la prolifération des images, la place prise par la consommation et à un niveau plus général, les modifications de la vie familiale et des modes de socialisation.
Certains traits associés au narcissisme pathologique abondent sous une forme atténuée dans la vie quotidienne. Le phénomène n’est pas l’apanage des classes moyennes, il a fini par toucher toutes les classes sociales. Lasch insiste sur l’erreur qui consiste à assimiler le narcissisme à l’égoïsme, on risque vite de faire un usage moral de cette confusion.      
En France dans le tournant des années 80 – coïncidant avec l’arrivée au pouvoir de la « gauche » on ne croit plus en un changement de société. La menace de la catastrophe, qui plane sur cette seconde moitié du XXe siècle, est devenue si banale qu’on ne cherche plus à l’éviter, mais seulement à lui donner une réponse individuelle. Le citoyen narcisse ne tente plus de surmonter les difficultés, mais seulement à leur survivre.
Alors apparaissent en masse les gourous, coachs en tout genre, « thérapeutes » : les prophètes du « bien-vivre ». Tout « problème » est personnel. Même le politique n’a rien à dire. Les religions traditionnelles ne suffisent plus.  
Erving Goffman (La Mise en scène de la vie quotidienne, La Présentation de soi, Éditions de Minuit, coll.
« Le Sens Commun », 1973), constate la tyrannie croissante de la conscience de soi au point que le sujet a le sentiment d’être un acteur constamment surveillé par les autres. Son rapport à la réalité, médiatisé par « l’information », lui fait douter de la réalité même.

Pour lui, sa seule réalité est l’identité qu’il se façonne, à la manière d’une œuvre d’art, en empruntant à la culture de masse et à la publicité. Pour s’assurer de son identité, il a besoin des autres. Leur approbation le rassure et lui donne le sentiment d’exister. Alors que la morale du travail n’a plus cours, le capitalisme a besoin que l’individu se tourne vers la consommation. Au travail, alors que la personnalité compte plus que la compétence, il appartient à chacun de modeler son image quitte à en faire une marchandise. Cette posture n’incite pas à trouver du sens à son travail, mais plutôt à entretenir avec lui une distance ironique, remède à l’inauthenticité ressentie (voir un philopiste précédent sur l’aliénation). Cette attitude tend à montrer que tout n’est qu’un jeu, une mascarade.

Les institutions de transmission – avec l’aide des Etats -  ont capitulé pour suivre la tendance de la « culture du moi ». L’enseignement s’est attaché à répondre aux besoins de l’élève et a mis l’accent sur le développement de sa « créativité et de sa spontanéité ». L’accent mis sur les relations entre les élèves les encourage à entretenir leur popularité. De même que l’éclectisme des programmes dans lesquels l’élève fait son choix l’incite à adopter un comportement de consommateur, si bien que l’école prépare l’enfant à vivre dans une société permissive et hédoniste, plus qu’à lui inculquer des valeurs et une formation intellectuelle.

Parallèlement, le jeu et le sport auraient pu être les derniers refuges où le risque et l’incertitude avaient une chance de survie. Mais, l’esprit de sérieux a progressivement contaminé le jeu. Le sport s’est sécularisé en perdant sa nature de rituel. Récupéré, il est mis au service de la formation du caractère et du patriotisme. Avec sa professionnalisation, la domination par le marché, il s’est transformé en une industrie du divertissement. Les enjeux sont tels que plus rien n’y est laissé au hasard, le calcul gouverne le sport comme tout le reste. (Voir un philopiste récente sur « le déclin de l’esprit sportif »).

Avec sa professionnalisation, la domination par le marché, il s’est transformé en une industrie du divertissement. Les enjeux sont tels que plus rien n’y est laissé au hasard, le calcul gouverne le sport comme tout le reste.      
La sexualité libérée de ses contraintes antérieures n’est plus rattachée à l’amour, au mariage et à la procréation. Seule est recherchée la satisfaction sexuelle. Mais si le « narcisse amoureux » mime le détachement et affiche la désinvolture, il craint toutefois d’être dépendant à l’égard des autres, car il redoute leurs demandes. La valorisation du travail qui est celle du capitalisme des origines a laissé la place à la recherche du plaisir. Ici il faut faire une incise sur Sade qui, poussant la logique capitaliste à son terme, voit les hommes et les femmes uniquement comme des objets d’échange. Lorsque l’exercice de la raison se réduit à un calcul, la poursuite du plaisir n’a plus aucune limite.

De nombreuses industries de service, d’aide sociale et de santé se sont emparées des fonctions de socialisation auparavant dévolues à la famille. L’État, par l’intermédiaire de ses experts, s’est substitué aux familles jugées incompétentes. Les conseils donnés aux parents les fragilisent, car moins confiants dans leurs capacités, ils perdent toute spontanéité. L’entrée des experts dans les familles a altéré les relations familiales.

Dans les familles occidentales de ce début du XXIIème siècle la mère porte une attention exclusive à son enfant, mais ses soins sont de pure forme, paradoxalement désincarnés. En l’absence fréquente du père (la création grotesque du concept de : « famille mono parentale), le déclin de l’autorité familiale favorise les comportements qu’attend une culture hédoniste. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’attitude permissive masque un vigoureux système de contrôles désormais directement exercés par la société – à sa convenance -. Le discrédit de l’autorité familiale laisse intacts les systèmes de domination.

Seul le présent compte pour notre narcisse moderne mais s’aperçoit-il qu’il subit sa dictature ? Il se détourne du passé dont il n’attend nulle leçon. Il ne regarde pas davantage vers l’avenir qui semble ne lui réserver rien de bon. Il perd le sens de la continuité historique, le sentiment d’être relié aux générations passées et futures. Incapable de sublimations dans le travail ou l’amour, quand la jeunesse le quitte, il est confronté au sentiment douloureux d’être privé de tout.

Redoutant de s’effacer devant les nouvelles générations, sa hantise de vieillir est très irrationnelle Statistiquement on a montré ( C. Lasch, la culture du narcissisme, 2000, éditions Climats) que cette angoisse commence désormais à un âge bien antérieur à l’arrivée de la vieillesse. Pourtant, la peur de la vieillesse ne provient pas d’un « culte de la jeunesse », mais d’un culte du Moi qui ne croit plus en l’avenir.
L’homme contemporain, n’est pas la personne épanouie que la libération du désir promettait.

Mais de façon troublante, Narcisse est adapté à la société capitaliste qui privilégie – pour le moment - la séduction à l’autorité. L’économie libérale a trouvé un appui imprévu dans le mouvement d’émancipation des années 1970-80 qui a fait reculer les derniers obstacles à son expansion, les autorités traditionnelles. Les esprits « libérés des tabous » étaient prêts à être colonisés par la publicité.

Dans une atmosphère de retrait du collectif et de repli sur le privé, l’État, par ses experts, a rendu les individus dépendants. Le narcissisme est l’aboutissement de ces différentes emprises.

Mais l’authentique émancipation ne passe-t-elle par une vie véritablement vécue selon ses besoins, loin des exigences et des normes imposées ?


Quelques ouvrages : E Fromm, Avoir ou être : un choix dont dépend l'avenir de l'homme, R Laffont 1978. Le Joueur, Michael Maccoby InterEditions, 1980.  Sade, La Philosophie dans le boudoir, publié en 1795.


dimanche 19 mai 2024

Sujet du Merc. 22 Mai 2024 : Le déclin de l’esprit sportif.

 

Le déclin de l’esprit sportif.  

Faire du sport c’est activer ses muscles dans un but de loisir, de passer du « bon temps » et désormais c’est bon pour notre santé. Il y a des sports. Les plus connus mettent en jeu des équipes qui s’affrontent dans un esprit de compétition. Et comme on dit : « le meilleur gagne » ! – Pas si sûr – La limite de ce type de pratique est la boxe ou le tennis ou deux personnes rivalisent.

Puis il y a les sports individuels mais toujours liés à une compétition : soulever des haltères, sauter le plus loin, le plus haut, etc ….
Et enfin il y a le sport de ceux qui considèrent que se dépasser soi-même, loin du regard des foules est l’essentiel (alpinisme, marche à pieds…). Avons-nous à vaincre quelqu’un d’autre que nous-mêmes ?           (Voir le sujet sur l’aliénation).  
      

Ce sont les deux premières catégories de ce préambule qui vont nous intéresser ? Qu’était un match de foot dans une ville populaire dans les années soixante ? Essentiellement des clubs (associations) dont tous les membres étaient bénévoles ; généralement ils représentaient une entreprise (mines, sidérurgie ….) et tous les participants se connaissaient déjà pour être des citoyens locaux vivant côte à côte. Pour ces gens là le moment du sport était avant tout un moment amical et de loisir après des heures de travail pénible. Un outil de socialisation dans lequel la « compétition » était fraternelle. Après le match on se retrouvait en famille pour continuer à célébrer en commun ce moment de détente, d’efforts bien entendu, mais avant tout de fraternité. On pouvait appeler cela l’esprit sportif.      

 Mais ça, c’était avant.

- En quelques dizaines d’années, le sport est devenu l’un des vecteurs les plus actifs et performants du développement économique du monde ; avec son marché de marques (les logos), de sportifs (les transferts), d’équipements désormais numérisés (les stades), ses paris, étayé par une idéologie puissante et efficace (la santé, la jeunesse, l’éducation, la culture…). Le sport a conquis la totalité de la planète. Il a envahi la Terre (le ciel et la mer, compris) par la multiplication d’événements récurrents, assujettissant tous les hommes à un rythme permanent de compétitions qui se déploient du local au global, et vice versa. Tous les États (y compris ceux qui ne sont pas membres de l’Onu, à l’instar du Saint-Siège et de la Palestine) sont unis entre eux par le sport et cherchent à se différencier et à se concurrencer par le sport. Aujourd’hui, les sujets des États-nations se métamorphosent en virtuels adhérents relais de puissantes organisations supranationales (CIO, Fifa…), dont l’unique moteur est la compétition dans le cadre d’un spectacle sportif permanent (Jeux olympiques, Coupe du monde…). Sont ainsi convoquées, à l’échelle planétaire et dans le cadre non figé des États (il y a plus de nations dans la « famille olympique » qu’à l’ONU), toutes les compétitions de toutes les disciplines à toutes les échelles territoriales.

Les dirigeants de ces multinationales du sport et tous ceux qui en dépendent (entraîneurs, médecins, sportifs, avocats…) constituent une nouvelle classe sportive mondiale transnationale. À un sport mondialisé s’associe une classe monde sportive. Ce monde n’est pas une autre société qui serait l’utopie enfin réalisée d’un monde meilleur. Il constitue un projet de société, le souhait d’une dystopie qui, en développant le tourisme et les technologies de l’informatique et du numérique, façonne un nouvel ordre unifié du monde lui-même unifiant tourisme et nouvelles technologies.      
Le marché économique ouvert par la compétition sportive est infini qui, s’appuyant sur les États-nations, cherche à dépasser leurs frontières étroites.        
Le temps et l’espace, tels que l’économie politique les structure et les déploie, s’organisent par et pour le déploiement du monde du sport. Le sport est l’institution qui a réussi la fusion entre l’espace et le temps de la modernité.  Si le sport est l’objet de calculs et de mesures permanents, il s’exerce sur les individus sous la forme d’une succession incessante de compétitions scandées par l’espoir entretenu de la chute ininterrompue des records : « Il faut, de toute nécessité, se mesurer avec quelqu’un ou avec quelque chose ; si vous n’avez pas de rival sur vos talons, ayez du moins, pour vous inciter, un record devant vos yeux. » (Pierre de Coubertin) L’espace comme le temps du monde sont dominés par la compétition sportive qui s’intègre désormais à tous les écrans de réception mis à la disposition de masses adhérentes et presque adhésives. Le sport est le mouvement permanent sur lequel roule la société en tant qu’ultime projet d’une société sans projet.

Le sport de compétition ne correspond déjà plus à un événement placé sous les seuls projecteurs des multiples médias (presse, radio, télévision, Internet). La médiatisation du sport se fait par le sport ; le sport est comme un média, le plus puissant média du monde, un ultramédia confirmant la thèse de Marshall McLuhan — à savoir que « le vrai message, c’est le médium lui-même ». Les manifestations sportives déversent sans interruption des flots de résultats, de statistiques et d’anecdotes qui saturent l’espace comme le temps. « Le sport ne s’arrête jamais » afin qu’on « oublie la politique », comme l’énonce la chaîne de télévision qatari BeIN sport. Le sport engendre un système d’information unique : l’important n’est pas ce que la presse, la radio ou la télévision disent du sport ; le message du sport, c’est le sport. L’idéologie sportive se diffuse par son propre canal, sans rencontrer la moindre résistance. Le sport, qui se trouve consacré par le spectacle du stade élevé au stade du spectacle, s’est hissé au niveau du plus grand système médiatique jamais inventé. Il a franchi le seuil d’un dispositif visualo-acoustique majeur pour atteindre un appareil complexe qui a pris la forme de l’espace public. La passion pour le sport se transforme en passion de l’image du sport, en « iconomanie » (Günther Anders) sportive. Et cette couverture sportivo-médiatique est universelle, sécrétant un lien continu et invisible entre la technologie audiovisuelle planétaire et de masse et les grands événements sportifs auxquels elle est appareillée. Surgit et se déploie un système audiovisuel sportif planétaire qui plonge ses racines dans les États-nations pour apparaître et se développer en tant que superstructure mondiale unifiée.

La compétition sportive n’est pas qu’une succession régulière d’épreuves ou de matchs dont le record ou la victoire est le but ultime.         
Dopage, violence, racisme… sont constitutifs du sport et ne sont pas des dérapages, des excès, des déviations, ses marges, ni les preuves visibles ou tangibles qui feraient la démonstration évidente du caractère néfaste du sport. Le dopage pas plus que la violence ou le racisme ne gangrènent le sport, ni ne le pervertissent. Ils l’organisent, l’ordonnent, l’harmonisent avec l’ensemble d’une société qui les a définitivement adoptés. Dans cette logique, loin d’être méprisés, les sportifs convaincus de dopage sont de nouvelles vedettes, au statut particulier. Ceux qui meurent si jeunes, victimes du dopage, sont désormais des héros ; mieux encore, les martyrs d’une cause juste : le sport. Comme mourir à la guerre exonérait de tout jugement sur la guerre elle-même, mourir en sportif glorifie à tout jamais celui qui se sacrifie sans remettre en cause le sport. Le dopage, la violence ou encore le racisme (antisémitisme inclus) sont consubstantiels au sport. Ils ne l’altèrent pas ; ils n’en sont pas des excroissances monstrueuses ; ils sont la vérité du sport.
La mise en retrait, sinon la retraite effective, pratique et théorique, de la critique du sport, le décrochement de sa praxis originelle, sont tout d’abord dus au poids écrasant et en apparence irrésistible du sport de compétition. Elle est la conséquence : — de la puissante massification sportive liée au développement du secteur « sport » (un marché, des équipements) dans le cadre de la globalisation/mondialisation des sociétés, elle-même redoublée par le spectacle télévisuel permanent et le tourisme de masse ; — de l’intégration du sport dans la vie quotidienne et surtout en tant que vie quotidienne ; — du tumulte contagieux des supporters dans le stade se métamorphosant en aficionados, puis en hooligans, qui se prolonge jusqu’aux téléspectateurs et à l’ensemble des individus en proie au chauvinisme et au nationalisme sportifs ; — de l’intégration réussie des anciens tabous, et, en particulier, celui du dopage perçu comme « inévitable » et désormais revendiqué comme nécessaire à la bonne qualité du spectacle du sport. L’exténuation sinon l’extinction de la critique du sport est de façon concomitante l’ultime résultat de l’effacement de la subjectivité du sujet politique pour une attitude positive ou contemplative à l’égard de la réalité sportive.
Le sport n’est pas un phénomène de société parmi d’autres, plus ou moins détaché ou même très éloigné d’un contexte général ; il est le lien entre tous les phénomènes les plus détestables de la société, parmi lesquels la violence (« canalisée »), le racisme (exhibé et « combattu »), le dopage (la lutte contre –) et l’argent (« partout »).

La critique du sport (comme toute critique) n’a pas de côté positif. Sa seule « positivité » tient à sa négativité permanente et déterminée du sport tel qu’il est, et ce jusqu’à nier sa propre négation déterminée (la critique) en disparaissant au bon moment pour réapparaître au moment opportun. Contrairement à ce que certains voudraient croire, il ne peut exister de projet de la critique du sport au sens d’une entreprise critique durable, planifiée dans le temps. L’idée même d’un projet de la critique du sport constitue un non-sens absolu. La critique du sport n’a pas de projet et elle n’est pas un projet puisque son seul objectif est la disparition de son objet : le sport. – (M. Perelman : le stade barbare (1998)   - Les jeux olympiques n’ont pas eu lieu (2024))

samedi 11 mai 2024

Sujet du Merc. 15 Mai 2024 : De l'aliénation.

 

                                   De l’aliénation.  
Les lecteurs intéressés par ce sujet pourront avec intérêt rechercher chez Rousseau et Hegel les premiers germes du concept d’aliénation. Dans le cadre, limité, de ce philopiste nous n’aborderons que les développements plus récents et complets abordées par Marx et Lukacs. 

Marx, sera amené à passer successivement de l’étude de l’aliénation religieuse, à l’aliénation philosophique, pour en arriver à l’aliénation politique. Cette réduction culminera dans un travail colossal de plus de trente ans ayant pour objet la critique de l’aliénation économique. L’acte fondateur de la critique, par Marx, de l’aliénation économique et de son expression théorique positive dans l’économie politique classique est, sans contredit, l’analyse se trouvant dans les Manuscrits de 1844. Ces manuscrits se caractérisent par une philosophie humaniste et communiste. Celle-ci préconise la désaliénation de l’homme et – spécialement en ce qui concerne l’activité sociale et politique –, l’abolition de la propriété privée des moyens de production et d’échanges. Marx dénonce dans ce livre l’aliénation économique du genre humain. Mais qu’est-ce qui a amené Marx à l’économie politique ? C’est qu’elle est, selon lui, le discours positif de cette réalité aliénante de l’homme ainsi que de la misère ouvrière. Se ralliant à la cause du prolétariat, Marx sent l’exigence de connaître les causes exactes de la déshumanisation de la classe ouvrière, causes qu’il va d’abord chercher à dégager en examinant de manière critique les principales thèses des économistes classiques. Comment aborde-t-il l’économie politique ? En humaniste, à travers cette question fondamentale qu’il adresse à son époque et à la science qui en exprime l’esprit : qu’as-tu fait de l’homme ? D’une manière générale, Marx, en 1844, accepte les prémisses de l’économie politique : le fait de la propriété privée, la séparation entre le profit, le salaire et la rente, la division du travail, l’importance de la concurrence ainsi que la notion de la valeur d’échange ; toutes ces notions qui ont été analysées avant lui et qu’il ne critique guère. D’autre part, il remarque que l’ouvrier est ravalé au rang de marchandise et qu’il est soumis lui-même à l’offre et à la demande. Également, Marx note que plus l’ouvrier produit, plus sa misère est grande. En considérant cette forme d’aliénation du travail on se rend compte que si les objets de production sont aliénés, c’est que l’activité productive est elle-même aliénée. L’économie politique ne considère que l’activité économique avec son produit, c’est-à-dire en termes de valeur d’échange. Toutefois le travail est une activité de l’essence de l’homme, fondamentalement une objectivation de la personnalité de l’homme qui s’y identifie, s’y épanouit et se manifeste à autrui. C’est une activité spécifique qui devrait lui permettre de manifester son

« Être » alors qu’en fait elle ne vise dans le contexte historique où elle est pratiquée qu’à combler des besoins immédiats. C’est pourquoi l’ouvrier envisage le travail simplement comme un moyen de survie, ce qui constitue une corruption de son essence. La conséquence de cette aliénation spécifique, c’est qu’il se sent hors de lui-même, puisque le travail est forcé et n’est qu’un moyen de satisfaire un autre besoin. Le fruit de son travail appartient à un autre, il est confiné à ses besoins immédiats.          
 « À l’aliénation dans le produit et dans l’acte du travail, Marx ajoute ces deux autres caractères importants du travail aliéné :aliénation de l’homme par rapport à la nature et de l’homme. En considérant cette forme d’aliénation du travail on se rend compte, si l’on suit Marx, que si les objets de production sont aliénés, c’est que l’activité productive est elle-même aliénée. L’économie politique ne considère que l’activité économique avec son produit, c’est-à-dire en termes de valeur d’échange. Toutefois le travail est une activité de l’essence de l’homme, rapport à l’autre homme.          
 L’aliénation de l’homme par rapport à son produit implique l’aliénation par rapport à la nature. C’est sur la nature que s’exerçait le travail ; l’homme s’objectivait en elle ; il produisait en quelque sorte la nature ou plutôt la reproduisait à travers chaque produit particulier de son activité. Mais, lorsque son produit lui est enlevé, c’est la nature tout entière qui cesse d’être sienne.
» (Calvez, 1970 : 141  La pensée de K. Marx).

 L’essence de l’homme, c’est la totalité de l’universalité objective et subjective comme étant objectivation de l’activité laborieuse de l’être humain. Le travail est fondamentalement cette activité en tant que concrétisation subjective. Il est identifiable ontologiquement à un façonnement de la nature en tant qu’œuvre. C’est la conception de son être générique impliquant son propre corps, la nature et son essence spirituelle, ce qui implique en conséquence son intelligence ainsi que sa volonté libre. Donc, si le travailleur est aliéné par son activité de travail et par le produit de son travail, il considère son propre corps, la nature et son essence spirituelle comme étant aliénés, ce qui aboutit à une étrangeté de l’homme par rapport à lui-même et autrui. Ainsi, si une chose ne lui appartient pas, elle appartient forcément à autrui. Le rapport de l’homme à lui-même ne dépend que de son rapport à l’autre et si le rapport de l’homme à la nature l’a fait apparaître comme une chose étrangère dont il dépend, c‘est parce qu’il dépend lui-même d’autrui. Ce qui suppose fondamentalement le passage du concept de travail aliéné à celui de la propriété privée ; c’est ainsi que le rapport dialectique entre l’étrangeté de l’être humain et la non-possession fonde, contrairement aux dires des économistes classiques, la base de l’économie politique. L’étude du travail aliéné culmine dans Le Capital, où Marx jettera les bases d’une étude de la réification, de la « chosification » de l’homme dans le système capitaliste.  


Ainsi, note Lukacs, par la reproduction élargie du capital, ce dernier soumet de plus en plus l’ensemble des rapports sociaux à la dynamique d’un rapport marchand. Ceci induit la rationalisation du procès de travail tel qu’il a été analysé par Marx dans Le Capital et que l’on retrouve – in concreto – dans le fordisme. Il va de soi que la réification détermine fondamentalement la conscience des êtres humains. De plus, il est essentiel que les formes de pensée réifiantes soient séparées de l’infrastructure pour que l’accumulation se poursuive sans entrave. Pour donner un exemple, Lukàcs se rapporte au capital financier où, en apparence, l’argent se multiplie par lui-même. Ainsi la source de l’intérêt et du profit n’est pas reconnaissable ; elle est l’aboutissement de la séparation des travailleurs des moyens de production. La réification occulte le partage de la plus-value entre profit industriel, profit commercial et intérêt.  Se référant à Weber, Lukacs montre comment ce processus détend à la bureaucratie : « [La bureaucratie] implique une adaptation de mode de vie et du travail et, parallèlement aussi, de la conscience, aux présuppositions économiques et sociales générales de l’économie capitaliste, tout comme nous l’avons constaté pour l’ouvrier dans l’entreprise particulière. La rationalisation formelle du Droit, de l’État, de l’administration, etc., implique, objectivement et réellement, une semblable décomposition de toutes les fonctions sociales en leurs éléments, une semblable recherche de lois rationnelles et formelles régissant ces systèmes partiels séparés avec exactitude les uns des autres, et implique, par suite, subjectivement, dans la conscience, des répercussions semblables dues à la séparation du travail et des capacités et besoins individuels de celui qui l’accomplit, implique donc une semblable division du travail, rationnelle et inhumaine, tout comme nous l’avons trouvée dans l’entreprise, quant à la technique et au machinisme »  Lukacs – 1960  Histoire et conscience de classe,  Paris, Éditions de Minuit.    


C’est ainsi que la spécialisation inhibe et rend, en apparence, superflue toute conception de la totalité et que la science qui suit cette tendance aliénante en se cantonnant dans l’immédiateté a perdu cette conception de la totalité. Ainsi, plus une science est développée, plus ses outils méthodologiques sont précis, plus elle néglige les aspects généraux, ontologiques, la concernant en les rejetant du champ de la théorisation qu’elle s’est construite. Comme le mentionne Lukàcs : « […] une modification radicale du point de vue est impossible sur le terrain de la société bourgeoise » (Lukàcs, 1bid). Apparemment la société capitaliste, par l’utilisation optimale de la technique pour permettre une amélioration croissante de la productivité, a posé l’abolition virtuelle de la rareté des marchandises pour l’ensemble de la société (dans les pays du Nord). De plus, en intégrant la classe ouvrière en tant que principale forme de négativité à cette société, dans le cycle de la consommation de masse dans ce qui est convenu d’appeler l’État social ou le Welfare State, cette intégration de la principale force négatrice de la société capitaliste a permis la survivance de cet ordre social ainsi que la disparition progressive de tout foyer d’opposition véritablement important dans cette société. De plus la société n’a plus besoin de coercition ouverte, du moins autant qu’elle en a eu besoin jadis, pour préserver ses intérêts ; la socialisation d’une manière générale pourvoit à cette fonction de la façon la plus insidieuse possible (publicité entre autres).  Alors, pouvons-nous affirmer que cette rationalité instrumentale puisse s’adosser à un choix « éthique » sans que la majorité des individus en aient conscience, comme le prescrit le positivisme de A. Comte ?          


Ne doit-on pas au contraire au vu par exemple de la mondialisation en cours impliquant la précarisation du travail, sa « personnalisation » (auto entrepreneur) et le démantèlement des systèmes de protection sociale hérités du Welfare State, poser avec une pertinence certaine, que l’analyse de l’aliénation demeure plus que jamais le noyau d’une pensée critique tout à fait actuelle ? Il n’y a pas d’alternative ? Vraiment ?

samedi 27 avril 2024

Sujet du JEUDI 2 Mai 2024 : Le désir mimétique ? Ah bon !

 

                          Le désir mimétique. Ah bon ?

Après avoir établi, à ce qu'il croit, dans « Mensonge romantique et vérité romanesque », la nature foncièrement mimétique du désir que seuls, avant lui, quelques très rares romanciers de génie auraient entr’aperçu, René Girard a pensé, à juste titre, qu'il était de son devoir d'aller plus loin et de tirer toutes les conséquences de cette découverte capitale, susceptible de révolutionner toutes nos idées sur l'homme et la société. Et, bien sûr, celui qui avait été capable de découvrir une vérité restée cachée depuis les origines de l'humanité, n'a pas manqué d'en voir toute la fécondité et de l'exploiter. La première conclusion qu'il tire de sa grande découverte est que « la tendance mimétique fait du désir la copie d'un autre désir et débouche nécessairement sur la rivalité ». En effet, « dès que nous désirons ce que désire un modèle assez proche de nous dans le temps et dans l'espace pour que l'objet convoité par lui passe à notre portée, nous nous efforçons de lui enlever cet objet et la rivalité entre lui et nous est inévitable »

René Girard croit alors avoir trouvé l'origine et l'explication de toutes les rivalités et de toutes les violences qui ont toujours régné parmi les hommes. Selon lui, « la rivalité mimétique [est] responsable de la fréquence et de l'intensité des conflits humains, mais, chose étrange, personne ne parle jamais d'elle. Elle fait tout pour se dissimuler, même aux yeux des principaux intéressés, et généralement elle réussit ». La première chose que font tous ceux qui conçoivent une idée dépourvue de fondement, voire totalement absurde, c'est de s'étonner que personne ne l'ait eue avant eux. Cela, bien sûr, les renforce aussitôt dans le sentiment qu'ils ont de l'importance de leur découverte et du mérite qui leur en revient. Et cela les amène ensuite à se dire que, si la réalité qu'ils croient avoir découverte était jusque-là restée cachée, c'est parce
qu’« elle fait tout pour se dissimuler, même aux yeux des principaux intéressés, et généralement elle réussit », à moins qu'un génie d'une pénétration quasi surhumaine, un Sigmund Freud ou un René Girard, ne parvienne un jour à la démasquer. L'idée qu'elle pourrait n'être restée cachée si longtemps que parce qu'elle était totalement irréelle ne leur vient jamais à l'esprit. Il leur faudrait alors admettre qu'ils n'ont rien découvert et renoncer à se prendre pour des phares de l'humanité.

René Girard s'est donc vite convaincu qu'après avoir été le premier à découvrir la véritable nature du désir, il avait aussi été le premier à découvrir l'explication de toutes les rivalités et de toutes les violences : « Les hommes sont exposés à une contagion violente qui débouche souvent sur des cycles de vengeance, des violences en chaîne qui sont toutes semblables de toute évidence parce qu'elles s'imitent toutes. C'est pourquoi je dis: le vrai secret du conflit et de la violence, c'est l'imitation désirante, le désir mimétique et les rivalités féroces qu'il engendre ». Mais cette thèse se heurte aussitôt à l'évidence des faits. Il est, effet, très facile de trouver d'innombrables exemples de rivalités et de conflits dans lesquels le désir, qu'il soit ou non de nature mimétique, ne semble avoir aucune part. Et René Girard le reconnaît volontiers : « Il y a beaucoup de conflits, petits et grands, qui n'ont rien à voir, semble-t-il, avec le mimétisme et ses rivalités car le désir n'y joue aucun rôle. Les rapports humains les moins passionnés sont susceptibles, eux aussi, de se pénétrer de violence. Comment la conception que je propose, la conception mimétique pourrait-elle rendre compte des conflits qui éclatent, semble-t-il, et qui s'aggravent avec une facilité déconcertante entre des individus qu'aucun désir commun ne prépare ni ne rassemble ? »     
Mais René Girard n'est pas homme à se laisser arrêter par quelque objection que ce soit, si décisive qu'elle puisse paraître. Et il a vite fait de trouver une réponse qui lui semble aussi simple que démonstrative : « Pour répondre à cette objection, prenons un exemple aussi insignifiant que possible: vous me tendez la main et, en retour, je vous tends la mienne. Nous accomplissons ensemble le rite anodin du serrement de main. Devant votre main tendue, la politesse exige que je tende la mienne. Si, pour une raison quelconque, je refuse de participer au rite, si je refuse de vous imiter, comment réagissez-vous ? Tout de suite, vous retirez votre main aussi. Vous faites preuve à mon égard d'une réticence au moins égale et sans doute un peu supérieure à celle que je manifeste envers vous. « Rien de plus normal, de plus naturel, pensons-nous, que cette réaction et pourtant la moindre réflexion découvre son caractère paradoxal. Si je me dérobe au serrement de main, si je refuse, en somme, de vous imiter, c'est vous alors qui m'imitez, moi, en reproduisant mon refus, en le recopiant.

« L’imitation qui concrétise l'accord ressurgit, chose étrange, pour confirmer et renforcer le désaccord. Une fois de plus, en d'autres termes, l'imitation triomphe et on voit bien de quelle façon, rigoureuse, implacable, une double imitation structure tous les rapports humains.

« Dans le cas que j'imagine, l'imitateur devient modèle et le modèle imitateur, comme tout à l'heure, et l'imitation ressurgit de ce qui s'efforce de la nier. Lorsque l'un des deux partenaires laisse tomber le flambeau du mimétisme, en somme, l'autre le reprend non pas pour renouer le lien en train de se rompre, mais pour parachever la rupture en la redoublant, mimétiquement ». « Si un personnage nommé B se détourne de A qui lui tend la main, A se sent tout de suite offensé et, à son tour, il refuse de serrer la main de B. Dans le contexte du premier, ce second refus vient trop tard et il risque de passer inaperçu. A va donc s'efforcer de le rendre plus visible en appuyant un peu, en forçant très légèrement la note. Peut-être tournera-t-il le dos spectaculairement à B. Loin de lui la pensée de déclencher une escalade de la violence. Il désire simplement "marquer le coup", faire comprendre à B que le caractère insultant de sa conduite ne lui échappe pas ». 
Lorsque j'ai découvert ces lignes, les bras, c'est assurément le cas de le dire, m'en sont tombés, René Girard pense que l'exemple est d'autant plus significatif qu'il est plus insignifiant. Mais justement s'il est, comme il le dit et il l'est effectivement, « aussi insignifiant que possible », il n'y a aucune conclusion à en tirer  prétend en donner René Girard est, elle, hautement significative et jette une vive lumière sur le degré de gratuité à laquelle peuvent atteindre ses analyses et le caractère totalement délirant que prend parfois son argumentation.
Aussi bien tout le monde pense-t-il sans doute, comme René Girard le reconnaît, qu'il n'y a « rien de plus normal, de plus naturel » que de retirer sa main lorsque quelqu'un refuse de la serrer. « Et pourtant, dit-il, la moindre réflexion découvre son caractère paradoxal ». Pourtant, si « la moindre réflexion » suffisait pour découvrir son caractère paradoxal, comment expliquer qu'avant René Girard jamais personne, semble-t-il, ne l'avait aperçu ? Est-ce à dire qu'à l'exception de René Girard, personne ne soit jamais capable de « la moindre réflexion » ? À vrai dire on a souvent l'impression que lui-même n'est pas loin de le penser. Mais tous ceux qui n'ont pas la chance d'être René Girard, ne sont pas forcément disposés à partager ce point de vue. Et, dans le cas présent, je serais, quant à moi, plutôt porté à croire que c'est lui qui fait preuve d'un singulier manque de réflexion, S'il y a assurément, en l'occurrence, quelque chose de tout à fait paradoxal, ce n'est pas du tout dans le fait de retirer sa main quand on refuse de vous la serrer, mais bien dans celui de prétendre que cette réaction a un caractère paradoxal.

Si l'analyse de René Girard ne démontre aucunement ce qu'elle est censée démontrer, elle est, en revanche, particulièrement propre à nous éclairer sur sa démarche. Son désir d'établir à tout prix la véracité de ses hypothèses lui fait perdre tout sens des réalités et l'amène à proposer des interprétations totalement arbitraires, pour ne pas dire absurdes. Il croit pourtant que son exemple, parce qu'il est « insignifiant »,est particulièrement propre à prouver que le désir mimétique est bien à l'origine de tous les conflits qui naissent entre les hommes, même les plus banals. Je me contenterai, comme à mon habitude, de faire quelques remarques de simple bon sens. Que le désir engendre beaucoup de conflits, c'est une chose tout à fait évidente. Les désirs des hommes sont très souvent les mêmes : certains sont universels, ou quasi universels, comme le désir sexuel, et la plupart des autres, comme le désir de richesse et de bien-être ou le désir de pouvoir et de notoriété, sont très largement partagés. Ils engendrent donc nécessairement des concurrences et des rivalités, sources de conflits et de violences. Pourtant, si le désir est à l'origine de beaucoup de violences, non seulement il n'est pas à l'origine de toutes les violences mais il y en a beaucoup dans lesquelles il ne joue aucun rôle. La peur et la haine engendrent probablement autant de violences que le désir, et le fanatisme religieux ou politique en engendre sans doute beaucoup plus : les violences les plus funestes et les plus meurtrières semblent bien être celles que suscitent les conflits des idéologies et des croyances.

Contrairement à René Girard, je ne crois pas du tout que le désir soit foncièrement de nature mimétique, je pense que, si c'était le cas, il engendrerait sans doute beaucoup moins de violence qu'il ne le fait. Le vrai désir est spontané, instinctif, foncièrement individualiste et égoïste. Contrairement au désir mimétique de René Girard, il ne s'intéresse pas aux opinions, aux sentiments et aux désirs des autres. Il ne pense qu'a lui, et c'est pourquoi il devient facilement violent dès qu'il est concurrencé ou contrarié.            

(In René Pommier – René Girard. Un allumé qui se prend pour un phare - Editions Kimé)

samedi 13 avril 2024

Sujet du Merc. 17 Avril 2024 : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme …

 

         L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme …

 

Tout système économique institutionnalisé sous la forme d’un état, de lois, etc … requiert l’existence d’un facteur subjectif permettant le maintien (conscient ou nom) de ce système lui-même. Il faut en effet un certain degré d’acceptation de l’ensemble du système économique pour que les agents de celui-ci ne songent à ne même pas avoir l’idée de le changer dès lors qu’ils en percevraient la nuisance pour leur intérêt propre. Pour le dire de manière plus synthétique à toute époque économique correspond une idéologie qui doit fonctionner à la fois comme mythe fondateur de l’ordre ambient et horizon indépassable de celui-ci.

 

Cela s’applique aux sociétés dans lesquelles des intérêts divergents sont en jeu entre les membres du groupe social, où des séparations en ordres, corporations, classes, viennent cliver le corps social : accumulation de richesses et de biens d’un côté (avec monopole des lois et de la force), dépossession du pouvoir politique, économique, militaire, d’un autre côté. Cela ne concerne pas les sociétés dites « premières ».

 

C’est à partir de là qu’il nous semble intéressant de faire appel à Max Weber (1864 1920), afin de montrer en quoi l’idéalisme philosophique a pu imprégner la sociologie naissante en cette fin du 19ième siècle. Et au-delà, toute une école de pensée.

 

Weber tend à affirmer que le facteur subjectif est premier et autonome, voire extérieur à l’ordre capitaliste. Il pense que certains développements du protestantisme auraient été le siège et le cadre d’une mutation des mentalités et des croyances religieuses introduisant la phase du développement capitaliste de l’économie.

Selon ce point de vue, les « idées » de quelques-uns (les protestants   - Et chez Weber il s’agit d’une fraction bien particulière de ceux-ci).          
Comment cela serait-il rendu possible ?

Weber n’examine pas les textes doctrinaux de Calvin lui-même, mais les textes plus tardifs des sectes puritaines du XVIIe siècle. Il relève l’existence de quatre orientations différentes dans les sectes puritaines : le calvinisme, le piétisme, le méthodisme et le baptisme (curieux mélange lorsqu’on connait la position de Calvin par rapport aux autres !) Dans le calvinisme, explique Weber, le dogme le plus important est celui de la prédestination : en créant le monde, Dieu a déterminé, dès l’origine, les élus et les damnés, ceux à qui la grâce sera accordée et ceux à qui elle sera refusée. Ce décret impénétrable à l’entendement humain libère de toute théodicée – puisque le décret divin est incompréhensible à l’homme, ce dernier n’a plus à chercher à comprendre l’imperfection d’un monde créé par un dieu bon et juste – et plonge le croyant dans une solitude intérieure inouïe, dit Weber (Weber 1905, ETh P. p. 105), puisque se pose au croyant la question de sa situation religieuse, c’est-à-dire de son salut, ce qui d’un point de vue religieux est la seule question d’importance. L’action dans le monde, méthodique, systématique et donc rationnelle, n’a rien à voir avec une recherche du salut au travers des œuvres : l’action elle-même ne peut rien changer au décret initial pris par Dieu, l’ascèse intramondaine ne sert pas à « acheter » son salut, elle ne sert qu’à délivrer de l’angoisse devant le décret éternel (ibid., p. 128). Ce qui anime le puritain dans la conduite pratique de la vie, ce qui le pousse à rationaliser son activité laborieuse ici-bas d’une manière systématique et méthodique, c’est le fait de chercher la confirmation renouvelée de la grâce au travers de l’activité laborieuse.
 Le dispositif est le suivant : sur la base d’une adhésion aux dogmes religieux réformés, le croyant se trouve dans une position d’ignorance sur son salut éternel et donc dans une grande angoisse puisqu’aucun réconfort ne peut provenir de l’Église en tant qu’institution de la grâce. Cette situation devrait logiquement conduire à un comportement fataliste. Tel n’est pas le cas du calviniste une fois acceptée l’idée de la confirmation dans l’activité professionnelle profane conçue comme un commandement divin (augmenter la gloire de dieu) et comme un moyen d’obtenir, non pas le salut (le salut par les œuvres), mais comme recherche méthodique des signes de l’élection. D’où cette conduite de vie entièrement rationalisée de la part du croyant et une activité systématique en « affinité élective » avec l’esprit du capitalisme, au sens où le capitaliste est soumis à une discipline de vie dans laquelle la richesse est recherchée non pour être consommée, mais pour être réinvestie. Pour Weber cela coïncide pour le mieux avec l’esprit du capitalisme, c’est-à-dire avec « la disposition qui, dans le cadre d’une profession, aspire méthodiquement à un profit légitime au plan rationnel » (ibid., p. 45). Il en résulte « un ethos de la profession spécifiquement bourgeois » (ibid., p. 244).».                                   
Mais une fois ce cadre typiquement idéaliste – chimiquement pur -  de la réalisation idées 
à capitalisme, Weber se rend compte que quelque chose cloche. « Le puritain voulait être un homme besogneux - et nous sommes forcés de l’être. » Le capitalisme « détermine, avec une force irrésistible, le style de vie de l’ensemble des individus nés dans ce mécanisme — et pas seulement de ceux que concerne directement l’acquisition économique  le souci des biens extérieurs ne devait peser sur les épaules de ses saints qu’à la façon d’un ’léger manteau qu’à chaque instant l’on peut rejeter’. Mais la fatalité a transformé ce manteau en une cage d’acier ». Quelle solution donc ?  « Fatalité »,  « Cage d’acier» sont-ce des concepts philosophiques, sociologies opératoires ? Pour Weber il faut en revenir, encore et toujours aux sources « l’éthique protestante » en se référant à : « une série de sentiments intimement liés à certaines représentations religieuses ». En bon idéaliste philosophique Weber part de l’irrationalisme (religieux) pour … y revenir !.  De plus, Weber ne conçoit pas la possibilité de remplacer la logique autarcique de la valeur qui s’auto-valorise par un contrôle démocratique de la production. (cf  J.M. Vincent)


Alors que reste-t-il des prétentions explicatives de Weber ? Weber, observateur fataliste et résigné d’un mode de production et d’administration que lui semble inévitable. Peu de choses, si ce n’est une influence considérable sur sa tentative de définition de l’origine du capitalisme dans les universités jusqu’à nos jours. Universités par ailleurs toujours satisfaites par l’irrationalisme de Nietzsche, Heidegger, Arendt, Schmitt … Le matérialisme fait peur et la nostalgie, l’obscurantisme, l’irrationalisme, sont devenus la Doxa.

Ce que Weber, contrairement à Marx, n’a pas saisi, c’est la domination, sur les activités humaines, de la valeur d’échange. Les mécanismes de la valorisation et les automatismes inscrits dans les échanges marchands conduisent à une monétarisation des relations sociales et à une « dépoétisation » du monde — c’est-à-dire à la fois le devenir prosaïque marchand de la vie et le dépérissement de l’expérience et de la
« poiêsis».

 

Aussi bien Marx que Weber partagent l’idée d’une irrationalité substantielle du capitalisme — qui n’est pas contradictoire avec sa rationalité formelle ou partielle. Tous les deux se réfèrent à la religion pour essayer de rendre compte de cette irrationalité.

 

Pour Weber, c’est l’origine de cet irrationalisme, de ce « renversement de ce que nous appellerions l’état de choses naturel » qu’il s’agit d’expliquer, et il propose de le faire en se référant à « une série de sentiments intimement liés à certaines représentations religieuses » : l’éthique protestante. Pur idéalisme répétons-nous.

 

Pour Marx, l’origine du capitalisme ne renvoie pas à une éthique religieuse génératrice d’épargne, mais plutôt au processus brutal de pillage et expropriation qu’il désigne par le terme d’accumulation primitive du capital. La référence à la religion joue néanmoins un rôle important pour comprendre la logique du capitalisme comme « renversement ». Mais pour lui il s’agit moins d’un déterminant causal comme chez Weber que d’une affinité structurelle : l’irrationalité est une caractéristique intrinsèque, immanente et essentielle du mode de production capitaliste comme processus aliéné semblable dans sa structure à l’aliénation religieuse : dans les deux cas les êtres humains sont dominés par leurs propres produits — respectivement l’Argent et Dieu.

 

C’est en explorant les affinités électives entre les critiques wébérienne et marxiste du capitalisme, et en les fusionnant dans une démarche originelle que Lukacs a produit la théorie de la réification. Une innovation théorique des plus importantes et des plus radicales de la pensée marxiste au XXe siècle.


Bibliographie succincte : Ethique capitalisme (Max Weber)  - Marx et Weber critiques du capitalisme (M. Löwy) – Economie et religion : une critique de M. Weber  (K. Samuelson) – M. Weber et le sens des limites (G Noiriel – Genèses 32).

jeudi 11 avril 2024

Sujet du Merc. 17 avril 2024 : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme …

 

L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme …

 

Tout système économique institutionnalisé sous la forme d’un état, de lois, etc … requiert l’existence d’un facteur subjectif permettant le maintien (conscient ou nom) de ce système lui-même. Il faut en effet un certain degré d’acceptation de l’ensemble du système économique pour que les agents de celui-ci ne songent à ne même pas avoir l’idée de le changer dès lors qu’ils en percevraient la nuisance pour leur intérêt propre. Pour le dire de manière plus synthétique à toute époque économique correspond une idéologie qui doit fonctionner à la fois comme mythe fondateur de l’ordre ambient et horizon indépassable de celui-ci.

Cela s’applique aux sociétés dans lesquelles des intérêts divergents sont en jeu entre les membres du groupe social, où des séparations en ordres, corporations, classes, viennent cliver le corps social : accumulation de richesses et de biens d’un côté (avec monopole des lois et de la force), dépossession du pouvoir politique, économique, militaire, d’un autre côté. Cela ne concerne pas les sociétés dites « premières ».

C’est à partir de là qu’il nous semble intéressant de faire appel à Max Weber (1864 1920), afin de montrer en quoi l’idéalisme philosophique a pu imprégner la sociologie naissante en cette fin du 19ième siècle. Et au-delà, toute une école de pensée.

Weber tend à affirmer que le facteur subjectif est premier et autonome, voire extérieur à l’ordre capitaliste. Il pense que certains développements du protestantisme auraient été le siège et le cadre d’une mutation des mentalités et des croyances religieuses introduisant la phase du développement capitaliste de l’économie.

Selon ce point de vue, les « idées » de quelques-uns (les protestants   - Et chez Weber il s’agit d’une fraction bien particulière de ceux-ci).    
       

Comment cela serait-il rendu possible ?

Weber n’examine pas les textes doctrinaux de Calvin lui-même, mais les textes plus tardifs des sectes puritaines du XVIIe siècle. Il relève l’existence de quatre orientations différentes dans les sectes puritaines : le calvinisme, le piétisme, le méthodisme et le baptisme (curieux mélange lorsqu’on connait la position de Calvin par rapport aux autres !) Dans le calvinisme, explique Weber, le dogme le plus important est celui de la prédestination : en créant le monde, Dieu a déterminé, dès l’origine, les élus et les damnés, ceux à qui la grâce sera accordée et ceux à qui elle sera refusée. Ce décret impénétrable à l’entendement humain libère de toute théodicée – puisque le décret divin est incompréhensible à l’homme, ce dernier n’a plus à chercher à comprendre l’imperfection d’un monde créé par un dieu bon et juste – et plonge le croyant dans une solitude intérieure inouïe, dit Weber (Weber 1905, ETh P. p. 105), puisque se pose au croyant la question de sa situation religieuse, c’est-à-dire de son salut, ce qui d’un point de vue religieux est la seule question d’importance. L’action dans le monde, méthodique, systématique et donc rationnelle, n’a rien à voir avec une recherche du salut au travers des œuvres : l’action elle-même ne peut rien changer au décret initial pris par Dieu, l’ascèse intramondaine ne sert pas à « acheter » son salut, elle ne sert qu’à délivrer de l’angoisse devant le décret éternel (ibid., p. 128). Ce qui anime le puritain dans la conduite pratique de la vie, ce qui le pousse à rationaliser son activité laborieuse ici-bas d’une manière systématique et méthodique, c’est le fait de chercher la confirmation renouvelée de la grâce au travers de l’activité laborieuse.

 Le dispositif est le suivant : sur la base d’une adhésion aux dogmes religieux réformés, le croyant se trouve dans une position d’ignorance sur son salut éternel et donc dans une grande angoisse puisqu’aucun réconfort ne peut provenir de l’Église en tant qu’institution de la grâce. Cette situation devrait logiquement conduire à un comportement fataliste. Tel n’est pas le cas du calviniste une fois acceptée l’idée de la confirmation dans l’activité professionnelle profane conçue comme un commandement divin (augmenter la gloire de dieu) et comme un moyen d’obtenir, non pas le salut (le salut par les œuvres), mais comme recherche méthodique des signes de l’élection. D’où cette conduite de vie entièrement rationalisée de la part du croyant et une activité systématique en « affinité élective » avec l’esprit du capitalisme, au sens où le capitaliste est soumis à une discipline de vie dans laquelle la richesse est recherchée non pour être consommée, mais pour être réinvestie. Pour Weber cela coïncide pour le mieux avec l’esprit du capitalisme, c’est-à-dire avec « la disposition qui, dans le cadre d’une profession, aspire méthodiquement à un profit légitime au plan rationnel » (ibid., p. 45). Il en résulte « un ethos de la profession spécifiquement bourgeois » (ibid., p. 244).».   
                                 

Mais une fois ce cadre typiquement idéaliste – chimiquement pur -  de la réalisation [idées 
à capitalisme], Weber se rend compte que quelque chose cloche. « Le puritain voulait être un homme besogneux - et nous sommes forcés de l’être. » Le capitalisme « détermine, avec une force irrésistible, le style de vie de l’ensemble des individus nés dans ce mécanisme — et pas seulement de ceux que concerne directement l’acquisition économique  le souci des biens extérieurs ne devait peser sur les épaules de ses saints qu’à la façon d’un ’léger manteau qu’à chaque instant l’on peut rejeter’. Mais la fatalité a transformé ce manteau en une cage d’acier ». Quelle solution donc ?  « Fatalité »,  « Cage d’acier» sont-ce des concepts philosophiques, sociologies opératoires ? Pour Weber il faut en revenir, encore et toujours aux sources « l’éthique protestante » en se référant à : « une série de sentiments intimement liés à certaines représentations religieuses ». En bon idéaliste philosophique Weber part de l’irrationalisme (religieux) pour … y revenir !.  De plus, Weber ne conçoit pas la possibilité de remplacer la logique autarcique de la valeur qui s’auto-valorise par un contrôle démocratique de la production. (cf  J.M. Vincent)


Alors que reste-t-il des prétentions explicatives de Weber ? Weber, observateur fataliste et résigné d’un mode de production et d’administration que lui semble inévitable. Peu de choses, si ce n’est une influence considérable sur sa tentative de définition de l’origine du capitalisme dans les universités jusqu’à nos jours. Universités par ailleurs toujours satisfaites par l’irrationalisme de Nietzsche, Heidegger, Arendt, Schmitt … Le matérialisme fait peur et la nostalgie, l’obscurantisme, l’irrationalisme, sont devenus la Doxa.

Ce que Weber, contrairement à Marx, n’a pas saisi, c’est la domination, sur les activités humaines, de la valeur d’échange. Les mécanismes de la valorisation et les automatismes inscrits dans les échanges marchands conduisent à une monétarisation des relations sociales et à une « dépoétisation » du monde — c’est-à-dire à la fois le devenir prosaïque marchand de la vie et le dépérissement de l’expérience et de la « poiêsis».

 Aussi bien Marx que Weber partagent l’idée d’une irrationalité substantielle du capitalisme — qui n’est pas contradictoire avec sa rationalité formelle ou partielle. Tous les deux se réfèrent à la religion pour essayer de rendre compte de cette irrationalité.

 Pour Weber, c’est l’origine de cet irrationalisme, de ce « renversement de ce que nous appellerions l’état de choses naturel » qu’il s’agit d’expliquer, et il propose de le faire en se référant à « une série de sentiments intimement liés à certaines représentations religieuses » : l’éthique protestante. Pur idéalisme répétons-nous.

 Pour Marx, l’origine du capitalisme ne renvoie pas à une éthique religieuse génératrice d’épargne, mais plutôt au processus brutal de pillage et expropriation qu’il désigne par le terme d’accumulation primitive du capital. La référence à la religion joue néanmoins un rôle important pour comprendre la logique du capitalisme comme « renversement ». Mais pour lui il s’agit moins d’un déterminant causal comme chez Weber que d’une affinité structurelle : l’irrationalité est une caractéristique intrinsèque, immanente et essentielle du mode de production capitaliste comme processus aliéné semblable dans sa structure à l’aliénation religieuse : dans les deux cas les êtres humains sont dominés par leurs propres produits — respectivement l’Argent et Dieu.

 C’est en explorant les affinités électives entre les critiques wébérienne et marxiste du capitalisme, et en les fusionnant dans une démarche originelle que Lukacs a produit la théorie de la réification. Une innovation théorique des plus importantes et des plus radicales de la pensée marxiste au XXe siècle.


Bibliographie succincte : Ethique capitalisme (Max Weber)  - Marx et Weber critiques du capitalisme (M. Löwy) – Economie et religion : une critique de M. Weber  (K. Samuelson) – M. Weber et le sens des limites (G Noiriel – Genèses 32).

Sujet du Merc. 2/06/2024 : Philosophie et religion.

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