mardi 5 septembre 2023

Sujet du Merc. 06 Sept. 2023 : « Ici il y en ait qui savent se taire"

 

« Ici il y en ait qui savent se taire"

Zénon de Citium

 

« L'idéal du calme est dans un chat assis. Le calme est l'allié de la sérénité. Il est le propre de ceux qui vivent en accord avec eux-mêmes. Nul n'est besoin d'évoluer dans le bruit et le fracas pour se sentir exister. Il faut être seul pour s'apaiser et se retrouver dans le calme de la solitude. »

Jules Renard


PARLONS PEU ET NOUS AURONS LE TEMPS D'AGIR BEAUCOUP

             Invité chez un riche seigneur Grec, Zénon ne disait rien. Alors que la soirée battait son plein et que les inepties se répandaient allègrement, Zénon restait muet. L'hôte des lieux, s'offensant que Zénon le sage ne se mêle point aux conversations, lui qu'il avait invité pour qu'il illumine de ses connaissances le peuple, "Mais pourquoi es-tu le seul à garder le silence?" Entendant cette question, le philosophe répondit : "Mon hôte, je vous dirais qu'ici il y en ait qui savent se taire".

 L’intérêt de cette citation est double :

 Pédagogique : Zénon de Citium a été en 301 av. J.-C. le fondateur du stoïcisme, et dont les principaux représentants furent entre autres Sénèque, Épictète, et l'empereur Marc-Aurèle. En lutte avec les hédonistes-épicuriens et les intellectualistes de l'Académie, cette philosophie poursuit sa marche conquérante et, forte de toute une suite de grands penseurs qui l'ont de mieux en mieux affermie, elle résiste aux attaques contraires. Elle sera le plus solide des adversaires que rencontrera le christianisme. Quand la religion chrétienne se constituera une dogmatique, il y a deux doctrines auxquelles elle fera de larges emprunts, que les critiques modernes ont établis de façon indiscutable : le platonisme, dont elle s'appropriera, pour une part, considérable, la métaphysique; le stoïcisme, dont elle utilisera, sauf à en adoucir l'âpreté, les leçons morales. De ces leçons la mieux entendue, la plus féconde, aura été celle qui, par delà les patries, enseigne à embrasser le bien de tous nos semblables et propose aux coeurs la caritas generis humani. Si, pendant la Renaissance, nous ne la voyons pas officiellement reprendre vie, il est incontestable que quelque chose de son inspiration passera dans les sectes de la Réforme. Mais surtout l'empreinte du stoïcisme sera profonde, incontestée, sur la philosophie éthique du maître moderne dont l'enseignement aujourd'hui encore exerce une influence presque souveraine, il s’agit évidemment de cette "métaphysique des mœurs" que Kant a instituée et qui demeure la forme la plus achevée, en tout cas la plus vigoureuse, de la morale de la volonté pure, en opposition avec les types si variés des doctrines, soit de l'intérêt, soit du sentiment. L'histoire du stoïcisme se trouve donc indissolublement liée à l'histoire elle-même de la philosophie morale. 

 

Initiatique : Cette phrase peut être également entendue comme une incitation au silence. Nous vivons au milieu d’un torrent de mots ; si bien que la valeur du silence nous échappe le plus souvent ; et pourtant, il est difficile de séparer le silence et la parole, le silence et l'intention de signification. Sans un espace entre les mots, les mots eux-mêmes seraient-ils compréhensibles

 

Pour la plupart d’entre nous, le silence fait peur. C’est une sorte de néant, de vide oppressant. Inconsciemment, nous avons donc tendance à rabattre le silence sur mutisme. Comme si nécessairement le silence devait être terrifiant. Ce qui nous permet de justifier le rejet du silence, au profit de la valeur de l’expression tous azimuts. Donc du bruit. Mais attention, ne ramenons pas le silence à cette seule valeur. Il y a différentes valeurs du silence et de toute manière, le langage, à lui seul ne remplit pas nécessairement la pensée. Pas plus qu’il ne produit la conscience. Il y a aussi une confusion engendrée par le verbalisme. Le langage, sans l'espace d'une certaine forme de silence, perd son sens et peut noyer la pensée dans le bruit des mots. ) Le bruit des mots a un aspect mécanique. En anglais, on dit « mental noise ». Le mental, à son stade le moins élevé est mécanique. Nous savons qu’une pensée paresseuse peut se laisser mécaniquement conduire par le langage : on dit que la lettre finit par tuer l’esprit. Il est toujours facile de répéter des formules apprises, au lieu de réinvestir leur sens. A suivre seulement des mots, on finit par ne plus entendre clairement ce qu'ils disent. Tous les grands textes peuvent succomber sous le poids de la surcharge des commentaires. Et devenir illisibles. Entre le texte et le lecteur se construit le mur des commentaires. Une pensée faible s’en laisse facilement imposer. Ainsi la lettre peut se transmettre sans l’esprit qui l’animait. Une intelligence mécanisée devient incapable de donner un sens à des formules anciennes. On peut parler sans penser comme le perroquet : c’est tout le danger du psittacisme (répétition mécanique d'expressions, phrases ou formules par un sujet, qui ne les comprend pas nécessairement)

 

Allons plus loin. S'il y a plusieurs valeurs du silence, c'est que le silence est  un révélateur du non-verbal. Il signifie l’être, l'existence telle qu’elle est, dans la joie ou le malaise, la jouissance ou le tourment d'exister. Non ce qu’elle voudrait seulement paraître. Le silence de l'expression de l'existence est d'ailleurs si éloquent en lui-même, qu'il faut beaucoup de bruit pour dissimuler son sens, le contourner, pour s'en évader. Pour bâtir une vie dans le déni, il faut beaucoup parler et se mentir. Nous faisons beaucoup d’efforts afin de ne pas nous retrouver seul à seul avec nous-même, confronté à notre propre présence. Et comment contourne-t-on la souffrance de l'exister, sinon en cherchant à s'étourdir ? Quoi de plus utile pour s’étourdir qu'un bavardage continuel ? Pourquoi cette étrange pratique consistant à laisser la télévision allumée en permanence? Pourquoi cette manie de se noyer continuellement dans de la musique, sous un casque ? La télévision et la musique entretiennent un bruit d'existence qui nous arrache à nous-même, vous jette au dehors et nous permet d’oublier. Quoi de plus effrayant que de retrouver le silence? Ce serait se retrouver seul avec soi-même, sans un bruit pour vous distraire, sans une ek-stase d'images et de musiques qui vous jette là-bas dans un rêve coloré, vous arrache à vous-même dans une ambiance stimulante et fait tout oublier. Nous avons peur de nous retrouver en silence, peur d’être seul, face à nous-mêmes. Alors nous faisons tout pour meubler, assourdir, fuir dans le bruit. C’est ce qui rend souvent compte de ce besoin d’une orgie d'images et de bruits, qui nous éloigne un temps de ce nœud crispé et oppressant qu’est devenue notre propre existence. Comment ne pas chercher une échappatoire devant cet effet de la crispation de l'ego ? Et quoi de plus efficace que le bruit ?

 

Un midrash ancien, sorte de conte talmudique, enseigne que l'enfant dans le ventre de sa mère est pareil à deux tablettes d'écriture rabattues l'une sur l'autre, sur lesquelles sont gravées tout le savoir du monde. Quand l'enfant sort à l'air du jour, tout ce qui était ouvert devient fermé, et tout ce qui était fermé devient ouvert: le nombril, les yeux, le nez, la bouche... Un ange descend alors, et, lui posant le doigt sur la bouche, lui intime d'oublier tout ce qu'il sait. La fossette sous le nez est la marque, la trace qui reste du passage de cet ange.

Apprendre à se taire, écouter, c'est se rendre disponible à la parole de l'autre.  C'est aussi se rendre sensible à ce qui se passe au-delà du langage.

 

Le silence de l'initié est aussi la reconnaissance de l'incommunicable. En ce sens, cela fait partie intégrante de l'initiation. L'initié se tait parce que ses mots sont porteurs d'un sens qui échappe au profane et qu'il ne sert à rien de dire à qui ne peut entendre. Nous vivons dans un monde où la verbalisation est la règle et le silence l’exception.

 

Un autre aspect du silence est celui du silence volontaire de celui qui sait, qui répond d'une certaine manière et en quelque sorte à l'attente de l'étudiant. Porteur de vérité se tait car il sait que les mystères de l'initiation sont au-delà des mots et que la parole vraie est un acte créateur. Le verbe est réellement vivant, novateur et porteur d'énergie créatrice.

Les personnes qui s'intéressent à la psychanalyse, par curiosité ou par implication personnelle, se posent fréquemment une foule de questions sur ce qui peut apparaître comme des pratiques singulières liées à la cure analytique. Par exemple sur l'argent (cela coûte cher), sur la durée (des années), sur l'efficacité (aucune obligation de résultat), sur la présence du divan (le patient est allongé et ne voit pas son thérapeute)… Et peut-être sur la plus grande des singularités : la plupart du temps, l'analyste reste muet !

Si l'analyste garde le silence, c'est afin de faire toute sa place à l'Autre de l'analysant, lieu de recel et trésor de ses signifiants, de creuser ce lit de l'Autre, afin que se déploie dans la parole de l'analysant sa demande à l'Autre, la réponse à ce qu'il supposera être la demande de l'Autre, son désir, son message, dont l'analyste ne se prend pas pour le destinataire direct.

"C'est à cet Autre au delà de l'autre que l'analyste laisse la place par la neutralité dont il se fait n'être "ne-uter", ni l'un, ni l'autre des deux qui sont là, et s'il se tait, c'est pour lui laisser la parole"  

Le silence est-il seulement une impuissance ou une impasse dont le langage nous libère ? Le silence ne dit-il rien ? Peut-on aller jusqu’à soutenir que le silence est un langage non-verbal sous-jacent au langage verbal ?

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