De
l’aliénation.
Les lecteurs intéressés par ce sujet pourront avec intérêt
rechercher chez Rousseau et Hegel les premiers germes du concept d’aliénation.
Dans le cadre, limité, de ce philopiste nous n’aborderons que les
développements plus récents et complets abordées par Marx et Lukacs.
Marx, sera amené à passer
successivement de l’étude de l’aliénation religieuse, à l’aliénation
philosophique, pour en arriver à l’aliénation politique. Cette réduction
culminera dans un travail colossal de plus de trente ans ayant pour objet la
critique de l’aliénation économique. L’acte fondateur de la critique, par Marx,
de l’aliénation économique et de son expression théorique positive dans
l’économie politique classique est, sans contredit, l’analyse se trouvant dans
les Manuscrits de 1844. Ces manuscrits se caractérisent par une philosophie
humaniste et communiste. Celle-ci préconise la désaliénation de l’homme et –
spécialement en ce qui concerne l’activité sociale et politique –, l’abolition
de la propriété privée des moyens de production et d’échanges. Marx dénonce
dans ce livre l’aliénation économique du genre humain. Mais qu’est-ce qui a
amené Marx à l’économie politique ? C’est qu’elle est, selon lui, le discours
positif de cette réalité aliénante de l’homme ainsi que de la misère ouvrière.
Se ralliant à la cause du prolétariat, Marx sent l’exigence de connaître les
causes exactes de la déshumanisation de la classe ouvrière, causes qu’il va
d’abord chercher à dégager en examinant de manière critique les principales
thèses des économistes classiques. Comment aborde-t-il l’économie politique ?
En humaniste, à travers cette question fondamentale qu’il adresse à son époque
et à la science qui en exprime l’esprit : qu’as-tu fait de l’homme ? D’une
manière générale, Marx, en 1844, accepte les prémisses de l’économie politique
: le fait de la propriété privée, la séparation entre le profit, le salaire et
la rente, la division du travail, l’importance de la concurrence ainsi que la
notion de la valeur d’échange ; toutes ces notions qui ont été analysées avant
lui et qu’il ne critique guère. D’autre part, il remarque que l’ouvrier est
ravalé au rang de marchandise et qu’il est soumis lui-même à l’offre et à la
demande. Également, Marx note que plus l’ouvrier produit, plus sa misère est
grande. En considérant cette forme d’aliénation du travail on se rend compte que
si les objets de production sont aliénés, c’est que l’activité productive
est elle-même aliénée. L’économie politique ne considère que l’activité
économique avec son produit, c’est-à-dire en termes de valeur d’échange.
Toutefois le travail est une activité de l’essence de l’homme, fondamentalement
une objectivation de la personnalité de l’homme qui s’y identifie, s’y épanouit
et se manifeste à autrui. C’est une activité spécifique qui devrait lui permettre
de manifester son
« Être » alors qu’en fait elle ne vise dans le contexte historique où elle est
pratiquée qu’à combler des besoins immédiats. C’est pourquoi l’ouvrier envisage
le travail simplement comme un moyen de survie, ce qui constitue une corruption
de son essence. La conséquence de cette aliénation spécifique, c’est qu’il se
sent hors de lui-même, puisque le travail est forcé et n’est qu’un moyen de
satisfaire un autre besoin. Le fruit de son travail appartient à un autre, il
est confiné à ses besoins immédiats.
« À l’aliénation dans le produit
et dans l’acte du travail, Marx ajoute ces deux autres caractères importants du
travail aliéné :aliénation de l’homme par rapport à la nature et de l’homme. En
considérant cette forme d’aliénation du travail on se rend compte, si l’on suit
Marx, que si les objets de production sont aliénés, c’est que l’activité
productive est elle-même aliénée. L’économie politique ne considère que
l’activité économique avec son produit, c’est-à-dire en termes de valeur
d’échange. Toutefois le travail est une activité de l’essence de l’homme,
rapport à l’autre homme.
L’aliénation de l’homme par rapport à
son produit implique l’aliénation par rapport à la nature. C’est sur la nature
que s’exerçait le travail ; l’homme s’objectivait en elle ; il produisait en
quelque sorte la nature ou plutôt la reproduisait à travers chaque produit
particulier de son activité. Mais, lorsque son produit lui est enlevé, c’est la
nature tout entière qui cesse d’être sienne. » (Calvez, 1970 : 141 La pensée de K. Marx).
L’essence de l’homme, c’est la
totalité de l’universalité objective et subjective comme étant objectivation de
l’activité laborieuse de l’être humain. Le travail est fondamentalement cette
activité en tant que concrétisation subjective. Il est identifiable
ontologiquement à un façonnement de la nature en tant qu’œuvre. C’est la
conception de son être générique impliquant son propre corps, la nature et son
essence spirituelle, ce qui implique en conséquence son intelligence ainsi que
sa volonté libre. Donc, si le travailleur est aliéné par son activité de
travail et par le produit de son travail, il considère son propre corps, la
nature et son essence spirituelle comme étant aliénés, ce qui aboutit à une
étrangeté de l’homme par rapport à lui-même et autrui. Ainsi, si une chose ne
lui appartient pas, elle appartient forcément à autrui. Le rapport de l’homme à
lui-même ne dépend que de son rapport à l’autre et si le rapport de l’homme à
la nature l’a fait apparaître comme une chose étrangère dont il dépend, c‘est
parce qu’il dépend lui-même d’autrui. Ce qui suppose fondamentalement le
passage du concept de travail aliéné à celui de la propriété privée ; c’est
ainsi que le rapport dialectique entre l’étrangeté de l’être humain et la
non-possession fonde, contrairement aux dires des économistes classiques, la
base de l’économie politique. L’étude du travail aliéné culmine dans Le
Capital, où Marx jettera les bases d’une étude de la réification, de la «
chosification » de l’homme dans le système capitaliste.
Ainsi, note Lukacs, par la reproduction élargie du capital, ce dernier soumet
de plus en plus l’ensemble des rapports sociaux à la dynamique d’un rapport
marchand. Ceci induit la rationalisation du procès de travail tel qu’il a été
analysé par Marx dans Le Capital et que l’on retrouve – in concreto –
dans le fordisme. Il va de soi que la réification détermine fondamentalement la
conscience des êtres humains. De plus, il est essentiel que les formes de
pensée réifiantes soient séparées de l’infrastructure pour que l’accumulation
se poursuive sans entrave. Pour donner un exemple, Lukàcs se rapporte au
capital financier où, en apparence, l’argent se multiplie par lui-même. Ainsi
la source de l’intérêt et du profit n’est pas reconnaissable ; elle est
l’aboutissement de la séparation des travailleurs des moyens de production. La
réification occulte le partage de la plus-value entre profit industriel, profit
commercial et intérêt. Se référant à
Weber, Lukacs montre comment ce processus détend à la bureaucratie : « [La
bureaucratie] implique une adaptation de mode de vie et du travail et,
parallèlement aussi, de la conscience, aux présuppositions économiques et
sociales générales de l’économie capitaliste, tout comme nous l’avons constaté
pour l’ouvrier dans l’entreprise particulière. La rationalisation formelle du
Droit, de l’État, de l’administration, etc., implique, objectivement et
réellement, une semblable décomposition de toutes les fonctions sociales en
leurs éléments, une semblable recherche de lois rationnelles et formelles
régissant ces systèmes partiels séparés avec exactitude les uns des autres, et
implique, par suite, subjectivement, dans la conscience, des répercussions
semblables dues à la séparation du travail et des capacités et besoins
individuels de celui qui l’accomplit, implique donc une semblable division du
travail, rationnelle et inhumaine, tout comme nous l’avons trouvée dans
l’entreprise, quant à la technique et au machinisme » Lukacs – 1960 Histoire et conscience de classe, Paris, Éditions de Minuit.
C’est ainsi que la spécialisation inhibe et rend, en apparence, superflue toute
conception de la totalité et que la science qui suit cette tendance aliénante
en se cantonnant dans l’immédiateté a perdu cette conception de la totalité.
Ainsi, plus une science est développée, plus ses outils méthodologiques sont
précis, plus elle néglige les aspects généraux, ontologiques, la concernant en
les rejetant du champ de la théorisation qu’elle s’est construite. Comme le
mentionne Lukàcs : « […] une modification radicale du point de vue est
impossible sur le terrain de la société bourgeoise » (Lukàcs, 1bid).
Apparemment la société capitaliste, par l’utilisation optimale de la technique
pour permettre une amélioration croissante de la productivité, a posé
l’abolition virtuelle de la rareté des marchandises pour l’ensemble de la
société (dans les pays du Nord). De plus, en intégrant la classe ouvrière en
tant que principale forme de négativité à cette société, dans le cycle de la
consommation de masse dans ce qui est convenu d’appeler l’État social ou le
Welfare State, cette intégration de la principale force négatrice de la société
capitaliste a permis la survivance de cet ordre social ainsi que la disparition
progressive de tout foyer d’opposition véritablement important dans cette
société. De plus la société n’a plus besoin de coercition ouverte, du moins
autant qu’elle en a eu besoin jadis, pour préserver ses intérêts ; la
socialisation d’une manière générale pourvoit à cette fonction de la façon la
plus insidieuse possible (publicité entre autres). Alors, pouvons-nous affirmer que cette
rationalité instrumentale puisse s’adosser à un choix « éthique »
sans que la majorité des individus en aient conscience, comme le prescrit le
positivisme de A. Comte ?
Ne doit-on pas au contraire au vu par exemple de la mondialisation en cours impliquant
la précarisation du travail, sa « personnalisation » (auto
entrepreneur) et le démantèlement des systèmes de protection sociale hérités du
Welfare State, poser avec une pertinence certaine, que l’analyse de
l’aliénation demeure plus que jamais le noyau d’une pensée critique tout à fait
actuelle ? Il n’y a pas d’alternative ? Vraiment ?
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