lundi 19 février 2024

Sujet du Merc. 21/02/2024 : La nature selon La Mettrie.

 

                 La nature selon La Mettrie.  

Julien Jean Offray de La Mettrie (1709 – 1751) est connu comme médecin et philosophe matérialiste.
           

« La Philosophie, aux recherches de laquelle tout est soumis, est soumise elle-même à la Nature, comme une fille à sa Mère ». Qu’est-ce que la vie ? Un effet de l’organisation. Qu’est-ce que l’organisation ? Un effet de la matière. S’il y a de la vie dans la nature, tout n’y vit pas.         
« Ce n’est point la nature des principes solides des corps qui en fait toute la variété, mais la diverse configuration de leurs atomes…Si les corps des autres règnes n’ont ni sentiments ni pensées, c’est qu’ils ne sont pas organisés pour cela, comme les hommes et les animaux : semblables à une eau qui tantôt croupit, tantôt coule, tantôt monte, descend ou s’élance en jet d’eau, suivant les causes physiques et inévitables qui agissent sur elle. » (La Mettrie, Abrégé des systèmes). Ni animisme, donc, ni vitalisme : l’organisation suffit à tout et « il n’y a dans tout l’univers qu’une seule substance diversement modifiée ».        

Le naturalisme de La Mettrie est un matérialisme : la substance unique, c’est la matière, et c’est le tout du réel l’immatérialité n’est qu’« un grand mot vide de sens » (Id). La nature est une, malgré sa diversité (c’est ce que La Mettrie appelle 1’« uniforme variété de la nature»; mais cette unité est celle d’une substance, et non d’un sujet.
           
On pourrait voir là une appréciation spinoziste (que La Mettrie connait, mais de seconde main), sauf que La Mettrie refuse que la nature, comme le voulait Spinoza, soit chose pensante : « La pensée n’est qu’une modification accidentelle du principe sensitif, qui par conséquent ne fait point partie pensante de l’Univers ».          
Pour La Mettrie, Spinoza lui paraît à la fois trop dogmatique et trop peu matérialiste pour qu’il puisse s’y reconnaître tout à fait. La Mettrie préfère la médecine à la géométrie, l’observation à la métaphysique.           
Le système de la nature qui a ses préférences, c’est bien plutôt celui d’Épicure.  
L’unité de la nature n’en demeure pas moins, et c’est une unité, pourrait-on dire, sans sujet ni fin(s). Ainsi écrit-il dans (le système d’Epicure) :

 « Comme, posées certaines lois physiques, il n'était pas possible que la mer n’eût son flux et son reflux, de même certaines lois du mouvement ayant existé, elles ont formé des yeux qui ont vu, des oreilles qui ont entendu, des nerfs qui ont senti, une langue tantôt capable et tantôt incapable de parler, suivant son organisation ; enfin elles ont fabriqué le viscère de la pensée.

La nature a fait, dans la machine de l’homme, une autre machine qui s’est trouvée propre à retenir les idées et à en faire de nouvelles, comme dans la femme, cette matrice, qui d’une goutte de liqueur fait un enfant. Ayant fait, sans voir, des yeux qui voient, elle a fait, sans penser, une machine qui pense.

Quand on voit un peu de morve produire une créature vivante, pleine d'esprit et de beauté, capable de s’élever au sublime du style, des mœurs, de la volupté, peut-on être surpris qu’un peu de cervelle de plus ou de moins constitue le génie, ou l’imbécillité ? ».        
           
Evidemment cela rappelle furieusement Descartes et son « homme machine ». Pour La Mettrie, Descartes avait raison mais, pour lui, il faut aller plus loin, et affirmer que les hommes, « quelque envie qu'ils aient de s’élever, ne sont au fond que des animaux et des machines perpendiculairement rampantes ».    
           
En effet, il critique chez Descartes une sorte de volonté métaphysique remplaçant causes et effet : « Les éléments de la matière, à force de s’agiter et de se mêler entre eux, étant parvenus à faire des yeux, il a été aussi impossible de ne pas voir que de ne pas se voir dans un miroir, soit naturel, soit artificiel. L’œil s’est trouvé le miroir des objets, qui souvent lui en servent à leur tour. La nature n’a pas plus songé à faire l’œil pour voir, que l'eau, pour servir de miroir à la simple bergère. L’eau s’est trouvée propre à renvoyer les images ; la bergère y a vu avec plaisir son joli minois. C’est la pensée de l’auteur de l’Homme machine. ».          

La critique est directe, et elle l’avantage de permettre à La Mettrie de préciser sa conception nature/homme. En fait, la conception de la nature, pour La Mettrie, est avant tout une conception de l’homme : « Les divers états de l’âme sont toujours corrélatifs à ceux du corps », ou mieux « toutes les facultés de l’âme dépendent tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps, qu’elles ne sont visiblement que cette organisation même ; voilà une machine bien éclairée ! [...] L’âme n’est donc qu’un vain terme dont on n’a point idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous. ».


La Mettrie est de manière évidente proche des explications des matérialistes. Comme Épicure, en effet, comme Spinoza, et comme leurs disciples modernes, il pense que la nature est sans morale, sans vie, sans finalité.

Mais il ne se laisse enfermer dans aucun système. Le pur hasard atomistique peut parfois lui sembler trop court, pour expliquer la nature, comme la nécessité spinoziste peut parfois lui sembler trop religieuse, trop métaphysique ou trop abstraite. Cela ne l’empêche pas d’utiliser l’une et l’autre de ces deux pensées, mais de manière toujours critique et libre.         
           
C’est que, pour lui, l’essentiel est ailleurs : l’essentiel est de ne pas laisser la religion nous enfermer dans l’illusion, l’angoisse ou la culpabilité. La nature n’est pas Dieu, et c’est la nature que le philosophe doit suivre.           
La Mettrie aimait trop le plaisir et la vérité pour accepter que des dogmes incertains et menaçants prétendent s’immiscer entre le réel et lui, et limiter en quoi que ce soit son appétit de jouir et de penser. Ce par quoi il appartient bien aux Lumières :           

« On peut élever la voix, écrivait-il à la fin de sa vie, se servir de sa raison, et jouir enfin du plus bel apanage de l’humanité, la faculté de penser. Les théologiens juges des philosophes ! Quelle pitié ! C’est vouloir ramener la superstition et la barbarie. » 


                                                   Mercredi 28 Février 2024   

                                             Sujet : Ad Feuerbach.       

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

1 - Tout commentaire anonyme (sans mail valide) sera refusé.
2 - Avant éventuelle publication votre message devra être validé par un modérateur.

Sujet du Merc. 17 Avril 2024 : L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme …

           L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme …   Tout système économique institutionnalisé sous la forme d’un état, de lo...