vendredi 2 juin 2023

Sujet du Merc. 07 Juin 2023 : La vieillesse dans les « Essais » de Montaigne

 

La vieillesse dans les « Essais » de Montaigne
« Les ans m’entraînent s’ils veulent, mais à reculons ! » (III, 5)

 

 

Montaigne écrivit les Essais après sa retraite le 28 février 1571 (jour de ses 38 ans !) et se considérait dès 40 ans comme « engagé dans les avenues de la vieillesse » (II, 17), avec une « bascule » vers l’âge de 30 ans. L’affirmation de sa nature vieillissante est pour lui une manière de légitimer son livre :

 

« J’ai choisi le temps où ma vie, que j’ai à peindre, je l’ai toute devant moi : ce qui reste tient plus de la mort. » (III, 12).

 

Il accepte la vieillesse comme inéluctable, mais avec un regard rétrospectif :

 

« Les ans m’entraînent s’ils veulent, mais à reculons ! » (III, 5)

 

La vieillesse est vécue comme une succession de morts partielles, qui l’éloignent progressivement de son identité… qui est celle de sa jeunesse.

 

« Nous ne sentons aucune secousse quand la jeunesse meurt en nous, qui est, en essence, en vérité, une mort plus dure que n’est la mort entière d’une vie languissante, et que ne l’est la mort en la vieillesse. » (I, 20)

 

«La dernière mort en sera d’autant moins pleine et nuisible ; elle ne tuera plus qu’un demi ou un quart d’homme. Voilà une dent qui me vient de choir, sans douleur, sans effort : c’était le terme naturel de sa durée. Et cette partie de mon être et plusieurs autres sont déjà mortes, autres demi-mortes, des plus actives et qui tenaient le premier rang pendant la vigueur de mon âge » (III, 13)

 

« Ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu’un demi-être, ce ne sera plus moi » (II, 17)

 

Sa vieillesse a été pour Montaigne un temps de lecture… et d’écriture :

 

« Le commerce des livres me console en la vieillesse et en la solitude. Il me décharge du poids d’une oisiveté ennuyeuse ; et me défait à toute heure des compagnies qui me fâchent » (III, 3)

 

Il revendique le droit de ne pas être sage… :

 

« J’aime mieux être moins longtemps vieil que d’être vieil avant que de l’être. Jusques aux moindres occasions de plaisir que je puis rencontrer, je les empoigne » (II, 5).

 

« C’est injustice d’excuser la jeunesse de suivre ses plaisirs et défendre à la vieillesse d’en chercher » (III, 9).

 

Ce qu’il redoute, par contre, c’est l’éventuelle douleur liée à la mort… mais surtout et avant tout le cérémonial entourant la mort :

 

« Il est croyable que nous avons naturellement crainte de la douleur, mais non de la mort à cause d’elle-même : c’est une partie de notre être non moins essentielle que le vivre » (III, 12)

 

«  Je crois à la vérité que ce sont ces mines et appareils effroyables, de quoi nous entourons [la mort], qui nous font plus de peur qu’elle : une toute nouvelle forme de vivre, les cris des mères, des femmes et des enfants, la visitation de personnes étonnées et transies, l’assistance d’un nombre de valets pâles et éplorés, une chambre sans jour, des cierges allumés, notre chevet assiégé de médecins et de prêcheurs ; somme toute horreur et tout effroi autour de nous. Nous voilà déjà ensevelis et enterrés » (I, 20)

 

« Je veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie tant qu’on peut ; et que la mort me trouve plantant mes choux » (I, 20)

 

Pour lui, face à la mort, ce qui importe c’est surtout la conduite qu’il convient d’adopter avant sa survenue, en vivant « au jour le jour », avec un discours qui a évolué entre le 1er tome – avec Philosopher c’est apprendre à mourir (I, 20) – et le 3e tome des Essais, où il apparaît beaucoup plus épicurien que stoïcien :

 

« Le plus long de mes desseins n’a pas un an d’étendue : je ne pense désormais qu’à finir ; je me défais de toutes nouvelles espérances et entreprises ; je prends mon dernier congé de tous les lieux que je laisse, et me dépossède tous les jours de ce que j’ai. » (II, 2)

 

« A voir les efforts que Sénèque se donne pour se préparer contre la mort, à le voir suer d’ahan pour se raidir et pour s’assurer, et se débattre si longtemps en cette perche, j’eusse ébranlé sa réputation, s’il ne l’eût en mourant très vaillamment maintenue (...). Regardons à terre les pauvres gens que nous y voyons épandus, la tête penchante après leur besogne, qui ne savent ni Aristote ni Caton, ni exemple, ni précepte ; de ceux-là tire nature tous les jours des effets de constance et de patience, plus purs et plus roides que ne sont ceux que nous étudions si curieusement en l’école. » (III, 12)

 

Il se prononce enfin, dans l’essai Coutume de l’île de Céa (II, 3), en faveur du suicide en estimant qu’il peut être légitime dans deux circonstances :

 

« La douleur insupportable et une pire mort me semblent les plus excusables incitations. »

 

 

 

 

Ce « Philo-pistes » a été établi à partir d’extraits de La vieillesse dans les « Essais » de Montaigne, par Philippe Albou, Revue Gérontologie et société 2005/3 (vol. 28 / n° 114), p. 75 à 83.

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