Textes mis à la disposition du public dans le cadre des rencontres du café philosophique de Montpellier. Tous les Mercredis, 19H00, Salons du Grand Hôtel du Midi - La Comédie - Montpellier.
vendredi 13 novembre 2015
Les Caniculs-bénis : une nouvelle hystérie religieuse au service de l'Ordre Mondial ?
Je l’avoue, j’y ai cru (un peu) au réchauffement climatique anthropique en me disant, sans y réfléchir beaucoup plus, ce que se disent beaucoup d’écologistes: lutter contre le CO2, de toutes façons, revient à remettre en question les fondements de la société occidentale mortifère et les méfaits de la globalisation. D’autre part, les ONGs institutionnelles de la contestation en avaient fait un de leurs chevaux de bataille; ce que se disent beaucoup de jeunes militants, sans plus y réfléchir. Roulez Jeunesse, à l’assaut de la pétrochimie! Les premiers doutes métaphysiques commencèrent à m’empoigner lorsque je découvris, au Salon de l’Agriculture-Voiture de février 2007, l’arnaque des “bio-carburants”, que j’appelai à l’époque des “nécro-carburants” [01] (en m’inspirant, il est vrai, de Jean-Pierre Berlan [02], grand expert du débusquage des arnaques sémantiques). Les multinationales du sucre, de la pétrochimie et des constructeurs d’automobiles, la bouche en coeur, chantaient l’hymne des agro-carburants qui allaient participer à la lutte contre le réchauffement climatique, et sauver la planète, (sans compétition, promis-juré, avec la production alimentaire)... de concert avec un grand nombre d’écologistes. Quelques mois plus tard, c’était l’annonce du Grenelle de l’Environnement dans les bas-fonds, puants d’hypocrisie et de mensonge, duquel, se vautrèrent les institutionnels de la contestation: WWF, Greenpeace, Amis de la Terre et autres ONGs membres de l’Alliance pour la Planète. Une Alliance plus que molle, faut-il le préciser? [03]
Les origines de ce canular ne sont pas si vieilles puisque dans les années 70, l’hystérie était plutôt dans le refroidissement: le “global cooling” allait détruire l’agriculture humaine. On comprend aisément que cette hystérie puisse être beaucoup plus fondée que l’hystérie actuelle car les archives historiques foisonnent de témoignages poignants quant aux destructions des récoltes, aux disettes, aux famines, aux maladies, et aux pestes en tous genres, qui prévalurent durant le dernier Petit Age Glaciaire dont l’Europe sortit en début de 19 ème siècle.
Les réseaux, les résONG, une grande famille qui s’affaire autour de ce nouveau concept: le réchauffement climatique anthropique. Le puits de carbone: un fond de commerce sans fond. Les ONGs le savent pertinemment: la voie royale vers la subvention, c’est le carbone. Le carbone dissous est le gage de gros sous. Un autre type d’effet de “serres”.
Rappelons que le CO2, ou dioxyde de carbone, est en toute petite quantité dans l’atmosphère: 0,038%. Le CO2, c’est la base de la vie: processus de photosynthèse, respiration, etc. L’atmosphère en contiendrait autour de 800 gigatonnes, 800 milliards de tonnes.
Cela fait longtemps que nous évoquons le spectre d’un gouvernement mondial et pour cela, nous fûmes qualifiés de fantaisistes, de paranoïaques, d’exaltés, etc. Et le Nouvel Ordre Mondial, dont personne auparavant ne prononçait publiquement le trinôme fatal, est maintenant dans la bouche de tous ceux qui sont en contrôle des pays occidentaux, ou qui prétendent l’être (et parfois même des pays en voie d’occidentalisation): les experts agités en illusions, en double-langage, et en inversion des valeurs, dont l’incohérence des discours est à la mesure de leur inféodation aux puissances économiques et financières. Le Nouvel Ordre Mondial, la marque déposée du “Capitalisme social”, est prôné comme LA solution à la “crise planétaire”. Que penser de l’affirmation, le 8 décembre 2008, de l’éditorialiste du Financial Times, Gideon Rachman: «La gouvernance internationale ne tend à être efficace que lorsqu’elle est anti-démocratique.» [27] Et que penser de l’assertion récente (voeux au corps diplomatique du 16 janvier 2009) proférée par le représentant élu du peuple français, Mr Nicolas Sarkozy [28]: «Nous irons ensemble vers le Nouvel Ordre Mondial, et personne, je dis bien personne ne pourra s’y opposer.» Ces affirmations sont en phase avec le sempiternel mantra de “gouvernance globale” martelé par Mr Al Gore, dans ses nombreux discours, pour sauver la planète de l’enfer climatique.
Lorsqu’un groupuscule d’individus proclame, haut et fort, qu’une entité extraterrestre, venant du Très Haut du Cosmos, dans son vaisseau spatial, les a visités et les a exhortés à se dépouiller de l’orgueil humain de se prendre pour le maître de la Création, à se repentir de tous les maux qu’ils ont infligés à notre Mère la Terre et les a informés que les élus repentis seront ascensionnés, sur un plan énergétique supérieur, le 21 décembre 2012, ce groupuscule est qualifié de “secte” par les Autorités et, bien sûr, mis à l’index.
Il paraîtrait que la “taxe carbone” est de gauche! [34] Et l’Ecologie doit-elle être de gauche, aussi? Est-ce pour cela que Mr Sarkozy a sorti de son placard à bolets un cryptogame de la préhistoire? L’écologie politique est-elle à ce point fossilisée qu’elle se soit rendue complice de cette imposture climatique? Ou est-ce, peut-être, que l’écologie politique n’a vraiment jamais remis en cause, intrinsèquement, les fondements mortifères de la civilisation occidentale moderne? Juste du vernis verdâtre pour occulter le vert de gris? Mais cela n’est sans doute pas si simple car combien d’écologistes ont des doutes profonds concernant cette arnaque climatique? Néanmoins, peu d’entre eux osent l’exprimer publiquement de peur de passer pour des crétins ou des voyous climatiques.
Et pour ne pas finir sur cette provocation, un tant soit peu COquine, nous allons en évoquer une autre, plus refroidissante.
lundi 9 novembre 2015
Sujet du Merc. 11/11/2015 : FAUT-IL TOLÉRER LES INTOLÉRANTS ?
FAUT-IL TOLÉRER LES INTOLÉRANTS ?
-Le mot tolérance vient du
latin tolerare qui signifie supporter.
De
ce point de vue, la tolérance est la disposition à admettre ou à supporter
chez les autres des manières de penser,
d’agir, des sentiments différents des nôtres. Ne dit-on pas que « dans la
vie sociale, la vertu la plus utile est la tolérance » ?.
Dans
son traité théologico-politique, Spinoza se serait livré à un plaidoyer massif pour la tolérance
religieuse. Ainsi écrit-il « Dans une république libre, chacun a toute
latitude de penser et de s’exprimer ».
Voltaire
fait le même plaidoyer de la tolérance à propos du procès de Jean Calas.
Jean
Calas père est accusé d’avoir tué son
fils soupçonné de vouloir se convertir au catholicisme alors qu’il est lui-même
protestant. Il l’aurait fait par devoir religieux. Nous sommes en 1761 et Jean
Calas sera exécuté sans aucune preuve. En 1765 les magistrats de la Cour Royale
se rendent compte de l’erreur judiciaire et la mémoire de Jean Calas sera
réhabilitée ;sa veuve rétablie dans ses droits.
A
propos de ce procès, Voltaire écrit : « Si
je faisais une religion, je mettrais l’intolérance au nombre des sept péchés
mortels ».
-Les
hommes tolérants ont une qualité incontestable : ils savent s’abstenir
d’intervenir, ne pas empêcher ce qu’ils désapprouvent.
Mais
jusqu’où peut aller la tolérance ? Doit-on tolérer l’intolérance ?
Après
tout, les bouddhistes considèrent les intolérants ou les ennemis comme une
opportunité.
« A
quel moment allons-nous cultiver la patience
ou la tolérance s’il n’y a pas l’intervention d’un ennemi ? » Demande le Dalai Lama. Il recommande d’être
reconnaissant à quelqu’un qui nous fait du mal ou qui est intolérant parce
qu’il nous offre une occasion de perfectionner notre patience. (Le Dalai-Lama,
Guérir la violence, un enseignement universel pour parvenir à la sagesse et à
la plénitude intérieur, p.155 et suivants).
Il
faut donc se comporter comme un martyr, adopter une attitude ambiguë au point
de paraitre masochiste. De ce point de vue, ce qui nous déplait trouvera
finalement grâce à nos yeux.
Certains
vous le demandent au nom de la politesse, cette vertu hypocrite qui nous force
à sourire devant des êtres détestables parce que « cela se fait ».
La
tolérance même sans borne étant
considérée comme une vertu, peut-on
admirer les personnes qui tolèrent même les pires maux ?
Celles
qui par exemple, voyant leur pays occupé, ne font rien pour en chasser
l’envahisseur ? Doit-on tolérer les collabos français qui lynchèrent les
juifs ou laissaient les lynchages s’accomplir parce que cela se
faisaient ? Doit-on admirer les africains qui tolèrent même maintenant
l’occupation par l’armée française de leurs pays respectifs ? ou doit-on
admirer les palestiniens, irakiens et autres afgans qui se battent contre
l’occupation israélienne et américaine?.
Si
on veut, on peut dire que les résistants sont intolérants : ils n’ont pas
assez de vertus, de qualité d’âmes pour laisser l’occupant perpétrer des
massacres. Si on continue dans ce raisonnement, chacun fait alors ce qu’il
veut. Et on n’a plus le droit de juger : intégrisme, excision, homophobie,
dictature, impérialisme… Ceux qui sont la source de ces maux ne sont que des
gens qui expriment, appliquent des points de vue et les font subir à leurs
victimes qui y sont peut-être pour quelque chose vue qu’ils sont en désaccord
avec leur bourreau.
Celui
qui tolère l’intolérant, celui dont il désapprouve les actes tolère quelque
chose qui le menace. Mahatma GANDHI qui est présenté comme un pacifiste
dit : « Là où il n'y a que le choix entre la liberté et la violence, je
conseillerais la violence... Je préfèrerais que l'Inde eut recours aux armes
pour défendre son honneur, plutôt que de la voir, par lâcheté, devenir ou
rester l'impuissant témoin de son propre déshonneur. Mais je crois que la
non-violence est infiniment supérieur à la violence ».
Martin
Luther King, Nelson Mandela, tous disciples de GANDHI, tout en légitimant la
non-violence n’ont pas hésité à recourir à la violence pour mener leur lutte.
Tolérer
sans limite, c’est être complice. C’est accepter que le crime soit commis quand
on aurait pu l’empêcher. C’est approuver paradoxalement ce qu’on dit
désapprouver.
Il
faut accepter que notre interlocuteur puisse se tromper parce qu’il serait
stupide de considérer qu’un seul mode de vie ou de pensée soit valable pour
tous.
Celui
qui privilégie sa raison au détriment de la raison pourrait avoir raison. C’est
pour cela qu’il faut l’écouter. Chacun pourrait découvrir ses erreurs. Quand
bien même il a tort, il faut encore l’écouter pour comprendre son erreur et le
confronter à des contre-arguments, ce qui permet de bénéficier d’une perception
plus vive du vrai.
Doit-on
pardonner ou tolérer l’assassin de son fils quand on sait que c’est son
intolérance qui l’a fait agir ? Il parait impossible de le faire. Pourtant
l’on ne peut pas l’assassiner à son tour : le sang appelle le sang, la
souffrance appelle une plus grande souffrance et l’on rentre dans un cercle
vicieux.
Pour
les existentialistes, l’intolérance est un moyen d’exister. Je me pose en me
posant. Je ne suis une conscience qu’en dépit des autres et en leur donnant
tous les torts.
Si
tout ne peut être accepté, il convient d’imposer le respect des seules valeurs
dites bonnes une fois pour toute.
Mais
que vaudrait une conviction qui ne s’opposerait plus aux autres ? Dans les
faits, peut-on laisser les hommes de tous partis et de toutes religions
afficher leurs arguments ou préjugés avec toutes sortes d’humeur ? Peut-on
vraiment laisser libres les uns comme les autres affirmer leur vérité et d’agir
au nom des valeurs qu’ils défendent ? C’est pratiquement impossible car
les préjugés de certains (ou même leur moquerie) s’opposent si farouchement aux
autres qu’ils les censurent. D’où la
nécessité de poser les limites de la liberté.
-Il
faut tracer une frontière entre la tolérance et le laxisme. Une limite a été
fixée dès la déclaration des droits de l’homme : la liberté de chacun s’arrête où
commence celle des autres. Très belle parole. Mais il m’arrive de me
demander si l’on parle de tous les hommes ou de certains hommes ?
-Nous
le savons, certaines vérités nous semblent absurdes et inacceptables. Mais à
force de s’obliger à écouter certains discours, on en comprend la teneur. Il
convient de laisser l’autre agir, penser, parler parce qu’il a peut-être
raison, parce qu’il a le droit de penser, donc de se planter ou parce que son
tort peut nous être profitable. Le droit
à l’erreur doit être revendiqué et c’est d’ailleurs pour l’exercer que nous
débattons librement ici.
------Sujet à venir : -------
Mercredi 18 Novembre
Peut-on ne pas être soi-même ?
samedi 7 novembre 2015
R. Girard est mort : "un allumé qui se prend pour un phare" par R. Pommier
René Girard, un allumé qui se prend pour un Phare
....................Introduction
Plus on avance dans la lecture des livres de René Girard, et plus on se demande comment l'humanité a pu se passer si longtemps de lui. Deux affirmations, en effet, y reviennent continuellement, à savoir, d'une part, qu'avant ledit René Girard, personne n'a jamais rien compris à rien et, d'autre part, que, grâce aux théories dudit René Girard, soudain tout s'éclaire, tout s'illumine, tout devient d'une évidence aveuglante.
Soyons juste, si René Girard pense qu'avant lui personne n'a jamais compris rien à rien, c'est seulement dans le domaine des sciences humaines. Dans sa grande modestie, il n'a jamais songé, semble-t-il, à nier qu'en ce qui concerne les sciences exactes et les techniques, l'humanité s'était fort bien passée de lui jusqu'ici, et avait, sans lui, accumulé une somme considérable de connaissances, fait d'innombrables et d'immenses découvertes, et réalisé de très nombreuses et prodigieuses inventions qui ont profondément transformé l'existence des hommes.
Mais, si René Girard s'est jusqu'ici abstenu de faire la leçon aux mathématiciens, aux physiciens, aux naturalistes, aux biologistes ou aux médecins, et n'a pas essayé de les persuader que, s'ils voulaient vraiment dominer leurs disciplines respectives, ils devaient absolument commencer par lire ses ouvrages, il est profondément persuadé, en revanche, qu'en matière de psychologie, de sociologie, d'ethnologie ou de sciences des religions, les plus grands savants et les esprits les plus pénétrants ne sont jamais parvenus à dominer vraiment leurs disciplines respectives et à éclairer vraiment les sujets qu'ils traitaient. S'ils ont souvent réussi à décrire avec beaucoup de précision et d'exactitude, les phénomènes qu'ils étudiaient, ils n'ont jamais réussi à aller au fond des choses et à en trouver l'explication.
« L'essentiel » nous dit René Girard, leur échappe toujours, l'essentiel qui pourtant devrait leur crever les yeux, comme il crève les siens. C'est le cas notamment des ethnologues, comme en témoigne cette déclaration : « C'est là, à mon sens la tâche essentielle de l'ethnologie, une tâche qu'elle a toujours éludée [1]». C'est le cas des critiques les plus renommés, comme Auerbach : « L'essentiel que personne ne voit, et pas plus Auerbach que les autres, c'est que dans les mythes, la victime est coupable avant même d'être divine, alors que dans le biblique, il lui arrive d'être innocente, d'être faussement accusée. Pas plus que les autres interprètes, Auerbach ne voit ce qui, à mes yeux, est seul essentiel [2]». C'est le cas de tous les philosophes, de Platon à Lacoue-Labarthe : « Il ne faut pas s'étonner si Lacoue-Labarthe ne voit pas ce qui fait défaut à Platon sur le plan des rivalités mimétiques. Ce qui fait défaut à Platon, en effet, lui fait défaut à lui-même, et c'est l'essentiel, c'est l'origine de la rivalité mimétique dans la mimesis d'appropriation. C'est ce point de départ dans l'objet sur lequel nous n'insisterons jamais assez, et c'est cela que personne, semble-il, ne comprend [3]». C'est le cas, d'une manière générale, de tous ceux qui ont traité avant René Girard les mêmes sujets que lui.
Certes il leur arrive d'avoir des intuitions qui pourraient être fécondes s'ils étaient capables d'en mesurer toute la portée, c'est-à-dire de comprendre vraiment ce qu'ils disent. Ainsi, à propos de l'aphorisme 125 du Gai savoir sur la mort de Dieu, René Girard nous dit qu'il ne pense pas que « Nietzsche ait été pleinement conscient de ce qu'il disait dans ce fameux aphorisme [4]». Il en est de même de Freud qui ne cesserait de frôler la vérité, sans jamais s'en rendre compte le moins du monde : « Dans un article sur le deuil, nous dit René Girard, Freud, comme d'habitude, passe tout près d'une vérité qui pourtant lui échappe complètement [5]». Mais, ce faisant, il tire les marrons du feu pour le compte de René Girard, en lui fournissant des matériaux qu'il utilisera pour établir la théorie mimétique : « Freud a des intuitions très vraies parfois, mais qu'il interprète de façon 'laïcarde' et dix-neuviémiste un peu comme Darwin, alors qu'en réalité, elles renforcent le message biblique. Les œuvres de Freud sont pour moi des documents à l'appui de la thèse mimétique [6]». Il en est de même de Claude Lévi-Srauss qui, lui aussi, ne cesse sans s'en douter le moins du monde d'apporter de l'eau au moulin de René Girard : « Ce qui rend Lévi-Strauss précieux, c'est qu'il nous apporte tous les éléments de la genèse vraie sans jamais comprendre à quoi il a affaire [7]». On le voit, seul René Girard est capable d'exploiter à fond, en les éclairant et en les complétant, les intuitions restées confuses et partielles des penseurs qui l'ont précédé. Grâce à lui les philosophes les plus obscurs deviennent soudain transparents : « Pour compléter Heidegger et le rendre parfaitement clair, ce n'est pas dans une lumière philosophique qu'il faut le lire, mais à la lumière de l'ethnologie, non pas de n'importe quelle ethnologie, bien sûr, mais de celle que vous venons d'ébaucher [8]».
L'assurance avec laquelle René Girard affirme que tous ceux qui ont traité avant lui les mêmes sujets que lui, ont toujours été incapables de les éclairer vraiment, n'a d'égale que celle avec laquelle il soutient que ses théories expliquent tout d'une manière complète et définitive. Ainsi les mythes ont fait l'objet d'innombrables études et pourtant, selon René Girard, ce travail séculaire n'a finalement servi à rien puisque le mystère est toujours resté entier : « Après des siècles d'efforts inutiles, la recherche moderne n'a pas encore déchiffré l'énigme de la mythologie, et finalement elle s'est lassée [9]». Bien plus, lors même que René Girard leur apporte la solution sur un plateau, les spécialistes s'obstinent à la rejeter : « Beaucoup d'ethnologues, de classicistes et de théologiens ont beau écarquiller les yeux, disent-ils, ils ne voient pas de bouc émissaire dans les mythes. Ils ne comprennent pas ce que je dis [10]». Et pourtant, nous dit René Girard, « Il y a une force prodigieuse dans la présente lecture, une fois qu'on l'a vraiment comprise. C'est ici, je n'hésite pas à l'affirmer, l'explication dernière de la mythologie, non seulement parce que d'un seul coup il n'y a rien d'obscur, tout devient intelligible et cohérent, mais parce qu'on comprend, du même coup, pourquoi les croyants d'abord, et à leur suite les incroyants ont toujours passé à côté du secret pourtant si simple de toute mythologie [11]». On reste sans voix devant une telle infatuation.
Mais là où René Girard a sans doute le plus reculé les bornes de la présomption et de l'outrecuidance, c'est lorsqu'il a prétendu expliquer aux chrétiens que lui seul pouvait les éclairer sur l'essence même de leur religion. S'il s'est, en effet, converti sur le tard, ce fut pour découvrir aussitôt qu'il était le premier chrétien à avoir vraiment compris en quoi consistait le christianisme et le sens profond des Evangiles. « Les chrétiens, nous dit-il, n'ont pas compris la véritable originalité des Evangiles [12]». A tous ceux à qui l'on a appris que le Christ s'était sacrifié sur la croix pour racheter les hommes du péché originel, sacrifice renouvelé sans cesse dans la célébration de la messe, René Girard ne craint pas d'affirmer qu'il s'agit là d'une erreur monumentale, de l'erreur la plus phénoménale de tous les temps : « Cette lecture sacrificielle de la passion […] doit être critiquée comme le malentendu le plus paradoxal et le plus colossal de toute l'histoire, le plus révélateur, en même temps de l'impuissance radicale de l'humanité à comprendre sa propre violence, même quand celle-ci lui est signifiée de la façon la plus explicite [13]». Mais fort heureusement il s'empresse de les rassurer, en leur affirmant que, grâce à ses théories, la révélation chrétienne est maintenant dénuée de toute ambiguïté, et que, pour la première fois et pour toujours dorénavant, elle est devenue parfaitement claire, complète et cohérente : « Ce sont, dit-il, tous les grands dogmes canoniques, j'en suis persuadé, que la lecture non sacrificielle retrouve, et qu'elle rend intelligibles en les articulant de façon plus cohérente qu'on n'a pu le faire jusqu'ici [14]». Citons aussi ce passage plus préremptoire encore : « à la lumière de cette lecture [la lecture non sacrificielle] seulement peuvent enfin s'expliquer l'idée que se font les Evangiles de leur propre action historique, les éléments dont la présence nous paraît contraire à 'l'esprit évangélique'. Une fois de plus, c'est aux résultats que nous allons juger la lecture qui est en train de s'ébaucher. En refusant la définition sacrificielle de la passion on aboutit à la lecture, la plus directe, la plus simple, la plus limpide et la seule vraiment cohérente, celle qui permet d'intégrer tous les thèmes de l'Evangile en une totalité sans faille [15]».
René Girard est né un 25 décembre. Il ne saurait s'agir d'un pur hasard. Comment ne pas y voir, au contraire, un signe très clair envoyé par la divine Providence, pour nous faire comprendre que René Girard était destiné à compléter et à parfaire le message qu'Elle avait, il y a plus de deux mille ans, chargé son Fils unique d'apporter aux hommes ? Il conviendrait donc, me semble-t-il, que dorénavant tous les chrétiens fêtassent, avec autant d'ardeur, voire avec plus d'ardeur encore, la naissance de René Girard en même temps que celle du Christ. Il conviendrait également que le pape convoquât au plus vite un nouveau concile œcuménique, qui pourrait enfin être le dernier, pour intégrer à la Révélation chrétienne l'apport indispensable des théories girardiennes. Et, au lieu de mettre sur l'autel à côté de la Bible la Somme théologique de Thomas d'Aquin comme on l'avait fait au concile de Trente, il conviendra, bien sûr, d' y mettre les œuvres complètes de René Girard. En attendant, le Saint Esprit serait bien inspiré de suggérer à Benoît XVI de faire au plus tôt de René Girard un docteur de l’Église.
René Girard est persuadé que, lui et lui seul, grâce à la théorie mimétique peut tout expliquer de ce qui est humain, les conduites individuelles comme les conduites collectives, l'histoire des individus comme celle des peuples, des institutions, des arts et des religions : « C'est, dit-il, une théorie complète de la culture humaine qui va se dessiner à partir de ce seul et unique principe [16]». Mais, si l'on admet que les prétentions qu'il affiche, si exorbitantes qu'elles puissent paraître, sont tout à fait justifiées, si l'on croit qu'il a vraiment apporté une lumière nouvelle, décisive, inestimable dans tous les domaines des sciences humaines, si l'on pense comme il le pense lui-même, qu'il est bien le Phare que l'humanité attendait depuis toujours, alors, comment n'être pas saisi rétrospectivement d'un sentiment de terreur panique à la pensée, qu'effrayées par le poids de l'immense responsabilité qui pesait sur elles, les vénérables entrailles de la mère de René Girard auraient pu laisser échapper prématurément le précieux fardeau qu'elles portaient, privant ainsi l'humanité de la découverte, sans doute, la plus révolutionnaire et la plus bouleversante de tous les temps, celle de la théorie mimétique ? Car qui sait combien de siècles, voire de millénaires auraient pu s'écouler avant de voir apparaître un nouveau René Girard, si tant est qu'un miracle si extraordinaire puisse se renouveler un jour ?
Pourtant, avant de s'abandonner à cette terreur rétrospective, il conviendrait peut-être de se demander si elle est vraiment fondée. c'est-à-dire de s'interroger sur la validité des théories de René Girard. Mais il n'est pas même besoin de commencer à examiner de près ses analyses pour concevoir les plus grands doutes à ce sujet. Le simple bon sens suffit à les faire naître. Si l'on en croit René Girard, avant lui, tout le monde a toujours pataugé, tout le monde s'est toujours trompé. Mais il est venu, lui, il a vu et, tout de suite, il a tout compris. La question qui se pose est donc de savoir si on a affaire avec René Girard au Phare que l'humanité attendait depuis toujours ou à un allumé atteint de mégalomanie galopante. Or il n'est pas nécessaire d'être un spécialiste du calcul des probabilités pour voir tout de suite que la seconde de ces deux hypothèses est de loin la plus vraisemblable. Car, outre que les allumés sont légion, alors que les Phares sont rares, si vraiment la lumière que René Girard prétend apporter aux hommes est d'une clarté aussi aveuglante qu'il le dit, comment se fait-il que personne ne l'ait aperçue avant lui ? On en revient toujours à la même question : comment se fait-il que René Girard se soit fait attendre aussi longtemps ?
Cette question en apparence extrêmement flatteuse pour René Girard, mais qui, en réalité, suffit à faire éclater l'absurdité de ses prétentions, un des admirateurs de René Girard, Michel Treguer, a osé la lui poser, sans en mesurer vraiment le caractère sacrilège, et il s'est empressé de se satisfaire de la réponse aussi brève que peu satisfaisante qu'il lui a faite : « Mais pourquoi René Girard arrive-t-il maintenant ? Pourquoi pas en l'an 1000, en l'an 1500 ? - Oh, là, vous exagérez ! les trois quarts de ce que je dis sont dans saint Augustin [17]». On le voit, René Girard est passablement agacé par la question de son interlocuteur : « Oh, là, vous exagérez ! » Sa réponse est assez habile, car elle suggère qu'il ne se prend pas du tout pour la Lumière du monde, mais qu'il n'est, au contraire, qu'un humble disciple de celui qui est, avec saint Thomas d'Aquin le plus grand docteur de l'Eglise. Mais elle n'est aucunement convaincante et il le sait fort bien. Aussi se garde-t-il bien d'insister et de commencer seulement à expliquer un peu ce que le girardisme devrait à saint Augustin. En effet, s'il lui devait vraiment les trois quarts de ses idées, il aurait dû reconnaître sa dette beaucoup plus tôt et le citer sans cesse dans ses livres. Il ne le fait jamais. Et l'on ne saurait s'en étonner, car la théologie de saint Augustin, loin d'annoncer celle de René Girard, est, par excellence, celle qu'il considère comme le résultat du « malentendu le plus paradoxal et le plus colossal de toute l'histoire ». Disons seulement que, si, pour l'auteur de Des Choses cachées depuis la fondation du monde, le christianisme est par excellence la religion du refus de la violence, saint Augustin, lui, est l'auteur de la fameuse lettre 185 et de bien d'autres textes qui justifient le recours à la force pour convertir les hérétiques.
Michel Treguer se pose la question de savoir pourquoi René Girard n'est pas arrivé beaucoup plus tôt en l'an 1000 ou en l'an 1500 mais il aurait dû arriver pour le moins en même temps que le Messie puisque lui seul était capable d'éclairer vraiment le message du Christ. Dieu, le père aurait dû l'envoyer en même temps que son fils, auprès de qui il aurait joué un peu le même rôle que Mathieu Ricard auprès du dalaï-lama, et même un rôle beaucoup plus grand : il aurait été non seulement son interprète, mais son inspirateur. Il lui aurait fait dire des choses que, n'ayant pas lu René Girard, il n'a pas songé à dire et l'aurait surtout empêché de dire des choses qu'il a dites, et qui vont à l'encontre des thèses girardiennes. Tout compte fait, Dieu le Père aurait été bien avisé de ne pas nous envoyer son Fils, mais de nous envoyer le seul René Girard, qui, au fond, faisait bien mieux l'affaire.
Toute plaisanterie mise à part, les prétentions de René Girard se heurtent à l'objection que l'on peut faire à tous ceux qui prétendent enfin apporter aux hommes la vérité. Lorsque les témoins de Jéhovah sonnent à ma porte pour me proposer leur vérité, je leur réponds que, s'il était possible à un homme de trouver la vérité, ce serait fait depuis longtemps, la nouvelle se serait rapidement répandue partout et ils ne seraient pas en train de faire du porte à porte pour essayer de refiler à ceux qui acceptent de les écouter, une vérité qu'ils ne connaissent pas plus que les autres et que personne sans doute ne connaîtra jamais.
Si quelqu'un vous arrête dans la rue pour vous dire : « jusqu'ici personne n'a jamais rien compris à rien, mais, moi je vais tout vous expliquer, car c'est très simple », il n'y a assurément qu'une chose à faire : hausser les épaules et continuer son chemin. C'est ce type de réaction que l'on est d'abord tenté d'avoir lorsqu'on lit René Girard. Et, si ses écrits n'avaient rencontré qu'un très faible écho, le mieux serait, en effet, de refermer ses livres et de ne plus y penser. Mais après n'avoir eu assez longtemps qu'une audience restreinte, René Girard est maintenant de plus en plus célébré, comme « un penseur génial [18]», « l'Albert Einstein des sciences de l'homme [19]», « le nouveau Darwin des sciences humaines [20]», ses éditeurs n'hésitant pas à le présenter comme le penseur du siècle voire du millénaire [21], faute d'oser dire qu'il est, en fait, le plus grand penseur de tous les temps.
Lorsque j'avais quinze ou seize ans, il m'est arrivé sur mon vélo, en profitant, je dois le dire, d'une descente, de renverser une vache. Cela m'avait beaucoup réjoui et je pense encore assez souvent à cet épisode avec nostalgie. J'aime à croire qu'il fut à l'origine du besoin irrésistible que j'ai toujours éprouvé par la suite, lorsque je découvrais une vache sacrée, de lui foncer dedans et de la renverser. J'ai commencé à m'en prendre à de simples vachettes, qui n'étaient sacrées que dans certains cercles universitaires, comme Mme Anne Ubersfeld. J'ai ensuite chargé une vache sacrée d'envergure internationale en la personne de Roland Barthes que j'ai attaqué avec un acharnement qui a pu surprendre, mais sur lequel je me suis longuement expliqué dans ma « Lettre ouverte aux jobarthiens ». Tout récemment j'ai enfin réalisé un vieux rêve en fonçant tête baissée sur la vache sacrée la plus célèbre du vingtième siècle, Sigmund Freud, et j'y ai pris beaucoup de plaisir. Certes René Girard est loin d'être une vache aussi sacrée que Freud, et sans doute ne le sera-il jamais, mais sa mégalomanie est tellement phénoménale, dépassant de loin celle de Freud lui-même, que je ne pouvais résister à l'envie de déboulonner la statue géante que beaucoup veulent lui élever.
Je n'entends pas pour autant passer au crible toutes les analyses et toutes les théories de René Girard. Outre que mon ardeur polémique est très affaiblie par l'âge, la maladie et les traitements qu'elle nécessite, on ne peut se livrer à une réfutation vraiment exhaustive que lorsqu'il s'agit de textes courts et qui portent sur des sujets très circonscrits. J'ai pu le faire assez souvent, notamment lorsque j'ai démonté, mais la chose était aisée, l'interprétation d'une totale absurdité que Pierre Barbéris avait proposée du Misanthrope dans son livre Le Prince et le marchand, ou lorsque j'ai démontré le caractère parfaitement arbitraire de la présentation que Lucien Goldmann a faite de la pensée de Martin de Barcos et du rôle qu'il a joué dans le mouvement janséniste. J'ai pu le faire encore, dans une très large mesure, lorsque j'ai entrepris, dans ma thèse de doctorat d'Etat, de m'attaquer au Sur Racine de Roland Barthes, parce qu'il s'agit d'un livre court dont les pages essentielles les seules qui soient toujours citées, se réduisent à une quarantaine. Pour faire ressortir toute la sottise de cette quarantaine de pages il m'a pourtant fallu en écrire six cents, chacune de mes pages comptant trois fois plus de caractères que celles de Roland Barthes. Comme je l'ai déjà dit plus d'une fois, s'il est très vite fait de dire n'importe quoi, il faut généralement beaucoup de temps pour démontrer que quelqu'un dit n'importe quoi.
Or René Girard a beaucoup écrit, même s'il s'est beaucoup répété, et, surtout, il a abordé toutes sortes de sujets et des sujets très vastes. Si l'on voulait passer au crible toutes les affirmations aventureuses et toutes les analyses tendancieuses que renferment les livres de René Girard, il faudrait donc lui consacrer plusieurs années d'un travail assidu. Même si j'en étais encore capable, je ne le ferais pas, car ce serait accorder une importance excessive à une œuvre qui sera sans doute presque complètement oubliée dans cinquante ans. J'ai donc fait des choix. Certains s'imposaient, à commencer par l'examen de la grande « découverte » qui été le point de départ de toute l'œuvre de René Girard, celle de la prétendue nature mimétique du désir. Pour le reste, on aurait certainement pu en faire d'autres. Spécialiste de l'explication de textes, je me suis particulièrement attaché à montrer que les « relectures » sur lesquelles René Girard entend s'appuyer pour essayer d'établir ses théories, sont généralement aussi arbitraires que celles que j'ai si souvent démontées chez les tenants de la « nouvelle critique ».
....................Introduction
Plus on avance dans la lecture des livres de René Girard, et plus on se demande comment l'humanité a pu se passer si longtemps de lui. Deux affirmations, en effet, y reviennent continuellement, à savoir, d'une part, qu'avant ledit René Girard, personne n'a jamais rien compris à rien et, d'autre part, que, grâce aux théories dudit René Girard, soudain tout s'éclaire, tout s'illumine, tout devient d'une évidence aveuglante.
Soyons juste, si René Girard pense qu'avant lui personne n'a jamais compris rien à rien, c'est seulement dans le domaine des sciences humaines. Dans sa grande modestie, il n'a jamais songé, semble-t-il, à nier qu'en ce qui concerne les sciences exactes et les techniques, l'humanité s'était fort bien passée de lui jusqu'ici, et avait, sans lui, accumulé une somme considérable de connaissances, fait d'innombrables et d'immenses découvertes, et réalisé de très nombreuses et prodigieuses inventions qui ont profondément transformé l'existence des hommes.
Mais, si René Girard s'est jusqu'ici abstenu de faire la leçon aux mathématiciens, aux physiciens, aux naturalistes, aux biologistes ou aux médecins, et n'a pas essayé de les persuader que, s'ils voulaient vraiment dominer leurs disciplines respectives, ils devaient absolument commencer par lire ses ouvrages, il est profondément persuadé, en revanche, qu'en matière de psychologie, de sociologie, d'ethnologie ou de sciences des religions, les plus grands savants et les esprits les plus pénétrants ne sont jamais parvenus à dominer vraiment leurs disciplines respectives et à éclairer vraiment les sujets qu'ils traitaient. S'ils ont souvent réussi à décrire avec beaucoup de précision et d'exactitude, les phénomènes qu'ils étudiaient, ils n'ont jamais réussi à aller au fond des choses et à en trouver l'explication.
« L'essentiel » nous dit René Girard, leur échappe toujours, l'essentiel qui pourtant devrait leur crever les yeux, comme il crève les siens. C'est le cas notamment des ethnologues, comme en témoigne cette déclaration : « C'est là, à mon sens la tâche essentielle de l'ethnologie, une tâche qu'elle a toujours éludée [1]». C'est le cas des critiques les plus renommés, comme Auerbach : « L'essentiel que personne ne voit, et pas plus Auerbach que les autres, c'est que dans les mythes, la victime est coupable avant même d'être divine, alors que dans le biblique, il lui arrive d'être innocente, d'être faussement accusée. Pas plus que les autres interprètes, Auerbach ne voit ce qui, à mes yeux, est seul essentiel [2]». C'est le cas de tous les philosophes, de Platon à Lacoue-Labarthe : « Il ne faut pas s'étonner si Lacoue-Labarthe ne voit pas ce qui fait défaut à Platon sur le plan des rivalités mimétiques. Ce qui fait défaut à Platon, en effet, lui fait défaut à lui-même, et c'est l'essentiel, c'est l'origine de la rivalité mimétique dans la mimesis d'appropriation. C'est ce point de départ dans l'objet sur lequel nous n'insisterons jamais assez, et c'est cela que personne, semble-il, ne comprend [3]». C'est le cas, d'une manière générale, de tous ceux qui ont traité avant René Girard les mêmes sujets que lui.
Certes il leur arrive d'avoir des intuitions qui pourraient être fécondes s'ils étaient capables d'en mesurer toute la portée, c'est-à-dire de comprendre vraiment ce qu'ils disent. Ainsi, à propos de l'aphorisme 125 du Gai savoir sur la mort de Dieu, René Girard nous dit qu'il ne pense pas que « Nietzsche ait été pleinement conscient de ce qu'il disait dans ce fameux aphorisme [4]». Il en est de même de Freud qui ne cesserait de frôler la vérité, sans jamais s'en rendre compte le moins du monde : « Dans un article sur le deuil, nous dit René Girard, Freud, comme d'habitude, passe tout près d'une vérité qui pourtant lui échappe complètement [5]». Mais, ce faisant, il tire les marrons du feu pour le compte de René Girard, en lui fournissant des matériaux qu'il utilisera pour établir la théorie mimétique : « Freud a des intuitions très vraies parfois, mais qu'il interprète de façon 'laïcarde' et dix-neuviémiste un peu comme Darwin, alors qu'en réalité, elles renforcent le message biblique. Les œuvres de Freud sont pour moi des documents à l'appui de la thèse mimétique [6]». Il en est de même de Claude Lévi-Srauss qui, lui aussi, ne cesse sans s'en douter le moins du monde d'apporter de l'eau au moulin de René Girard : « Ce qui rend Lévi-Strauss précieux, c'est qu'il nous apporte tous les éléments de la genèse vraie sans jamais comprendre à quoi il a affaire [7]». On le voit, seul René Girard est capable d'exploiter à fond, en les éclairant et en les complétant, les intuitions restées confuses et partielles des penseurs qui l'ont précédé. Grâce à lui les philosophes les plus obscurs deviennent soudain transparents : « Pour compléter Heidegger et le rendre parfaitement clair, ce n'est pas dans une lumière philosophique qu'il faut le lire, mais à la lumière de l'ethnologie, non pas de n'importe quelle ethnologie, bien sûr, mais de celle que vous venons d'ébaucher [8]».
L'assurance avec laquelle René Girard affirme que tous ceux qui ont traité avant lui les mêmes sujets que lui, ont toujours été incapables de les éclairer vraiment, n'a d'égale que celle avec laquelle il soutient que ses théories expliquent tout d'une manière complète et définitive. Ainsi les mythes ont fait l'objet d'innombrables études et pourtant, selon René Girard, ce travail séculaire n'a finalement servi à rien puisque le mystère est toujours resté entier : « Après des siècles d'efforts inutiles, la recherche moderne n'a pas encore déchiffré l'énigme de la mythologie, et finalement elle s'est lassée [9]». Bien plus, lors même que René Girard leur apporte la solution sur un plateau, les spécialistes s'obstinent à la rejeter : « Beaucoup d'ethnologues, de classicistes et de théologiens ont beau écarquiller les yeux, disent-ils, ils ne voient pas de bouc émissaire dans les mythes. Ils ne comprennent pas ce que je dis [10]». Et pourtant, nous dit René Girard, « Il y a une force prodigieuse dans la présente lecture, une fois qu'on l'a vraiment comprise. C'est ici, je n'hésite pas à l'affirmer, l'explication dernière de la mythologie, non seulement parce que d'un seul coup il n'y a rien d'obscur, tout devient intelligible et cohérent, mais parce qu'on comprend, du même coup, pourquoi les croyants d'abord, et à leur suite les incroyants ont toujours passé à côté du secret pourtant si simple de toute mythologie [11]». On reste sans voix devant une telle infatuation.
Mais là où René Girard a sans doute le plus reculé les bornes de la présomption et de l'outrecuidance, c'est lorsqu'il a prétendu expliquer aux chrétiens que lui seul pouvait les éclairer sur l'essence même de leur religion. S'il s'est, en effet, converti sur le tard, ce fut pour découvrir aussitôt qu'il était le premier chrétien à avoir vraiment compris en quoi consistait le christianisme et le sens profond des Evangiles. « Les chrétiens, nous dit-il, n'ont pas compris la véritable originalité des Evangiles [12]». A tous ceux à qui l'on a appris que le Christ s'était sacrifié sur la croix pour racheter les hommes du péché originel, sacrifice renouvelé sans cesse dans la célébration de la messe, René Girard ne craint pas d'affirmer qu'il s'agit là d'une erreur monumentale, de l'erreur la plus phénoménale de tous les temps : « Cette lecture sacrificielle de la passion […] doit être critiquée comme le malentendu le plus paradoxal et le plus colossal de toute l'histoire, le plus révélateur, en même temps de l'impuissance radicale de l'humanité à comprendre sa propre violence, même quand celle-ci lui est signifiée de la façon la plus explicite [13]». Mais fort heureusement il s'empresse de les rassurer, en leur affirmant que, grâce à ses théories, la révélation chrétienne est maintenant dénuée de toute ambiguïté, et que, pour la première fois et pour toujours dorénavant, elle est devenue parfaitement claire, complète et cohérente : « Ce sont, dit-il, tous les grands dogmes canoniques, j'en suis persuadé, que la lecture non sacrificielle retrouve, et qu'elle rend intelligibles en les articulant de façon plus cohérente qu'on n'a pu le faire jusqu'ici [14]». Citons aussi ce passage plus préremptoire encore : « à la lumière de cette lecture [la lecture non sacrificielle] seulement peuvent enfin s'expliquer l'idée que se font les Evangiles de leur propre action historique, les éléments dont la présence nous paraît contraire à 'l'esprit évangélique'. Une fois de plus, c'est aux résultats que nous allons juger la lecture qui est en train de s'ébaucher. En refusant la définition sacrificielle de la passion on aboutit à la lecture, la plus directe, la plus simple, la plus limpide et la seule vraiment cohérente, celle qui permet d'intégrer tous les thèmes de l'Evangile en une totalité sans faille [15]».
René Girard est né un 25 décembre. Il ne saurait s'agir d'un pur hasard. Comment ne pas y voir, au contraire, un signe très clair envoyé par la divine Providence, pour nous faire comprendre que René Girard était destiné à compléter et à parfaire le message qu'Elle avait, il y a plus de deux mille ans, chargé son Fils unique d'apporter aux hommes ? Il conviendrait donc, me semble-t-il, que dorénavant tous les chrétiens fêtassent, avec autant d'ardeur, voire avec plus d'ardeur encore, la naissance de René Girard en même temps que celle du Christ. Il conviendrait également que le pape convoquât au plus vite un nouveau concile œcuménique, qui pourrait enfin être le dernier, pour intégrer à la Révélation chrétienne l'apport indispensable des théories girardiennes. Et, au lieu de mettre sur l'autel à côté de la Bible la Somme théologique de Thomas d'Aquin comme on l'avait fait au concile de Trente, il conviendra, bien sûr, d' y mettre les œuvres complètes de René Girard. En attendant, le Saint Esprit serait bien inspiré de suggérer à Benoît XVI de faire au plus tôt de René Girard un docteur de l’Église.
René Girard est persuadé que, lui et lui seul, grâce à la théorie mimétique peut tout expliquer de ce qui est humain, les conduites individuelles comme les conduites collectives, l'histoire des individus comme celle des peuples, des institutions, des arts et des religions : « C'est, dit-il, une théorie complète de la culture humaine qui va se dessiner à partir de ce seul et unique principe [16]». Mais, si l'on admet que les prétentions qu'il affiche, si exorbitantes qu'elles puissent paraître, sont tout à fait justifiées, si l'on croit qu'il a vraiment apporté une lumière nouvelle, décisive, inestimable dans tous les domaines des sciences humaines, si l'on pense comme il le pense lui-même, qu'il est bien le Phare que l'humanité attendait depuis toujours, alors, comment n'être pas saisi rétrospectivement d'un sentiment de terreur panique à la pensée, qu'effrayées par le poids de l'immense responsabilité qui pesait sur elles, les vénérables entrailles de la mère de René Girard auraient pu laisser échapper prématurément le précieux fardeau qu'elles portaient, privant ainsi l'humanité de la découverte, sans doute, la plus révolutionnaire et la plus bouleversante de tous les temps, celle de la théorie mimétique ? Car qui sait combien de siècles, voire de millénaires auraient pu s'écouler avant de voir apparaître un nouveau René Girard, si tant est qu'un miracle si extraordinaire puisse se renouveler un jour ?
Pourtant, avant de s'abandonner à cette terreur rétrospective, il conviendrait peut-être de se demander si elle est vraiment fondée. c'est-à-dire de s'interroger sur la validité des théories de René Girard. Mais il n'est pas même besoin de commencer à examiner de près ses analyses pour concevoir les plus grands doutes à ce sujet. Le simple bon sens suffit à les faire naître. Si l'on en croit René Girard, avant lui, tout le monde a toujours pataugé, tout le monde s'est toujours trompé. Mais il est venu, lui, il a vu et, tout de suite, il a tout compris. La question qui se pose est donc de savoir si on a affaire avec René Girard au Phare que l'humanité attendait depuis toujours ou à un allumé atteint de mégalomanie galopante. Or il n'est pas nécessaire d'être un spécialiste du calcul des probabilités pour voir tout de suite que la seconde de ces deux hypothèses est de loin la plus vraisemblable. Car, outre que les allumés sont légion, alors que les Phares sont rares, si vraiment la lumière que René Girard prétend apporter aux hommes est d'une clarté aussi aveuglante qu'il le dit, comment se fait-il que personne ne l'ait aperçue avant lui ? On en revient toujours à la même question : comment se fait-il que René Girard se soit fait attendre aussi longtemps ?
Cette question en apparence extrêmement flatteuse pour René Girard, mais qui, en réalité, suffit à faire éclater l'absurdité de ses prétentions, un des admirateurs de René Girard, Michel Treguer, a osé la lui poser, sans en mesurer vraiment le caractère sacrilège, et il s'est empressé de se satisfaire de la réponse aussi brève que peu satisfaisante qu'il lui a faite : « Mais pourquoi René Girard arrive-t-il maintenant ? Pourquoi pas en l'an 1000, en l'an 1500 ? - Oh, là, vous exagérez ! les trois quarts de ce que je dis sont dans saint Augustin [17]». On le voit, René Girard est passablement agacé par la question de son interlocuteur : « Oh, là, vous exagérez ! » Sa réponse est assez habile, car elle suggère qu'il ne se prend pas du tout pour la Lumière du monde, mais qu'il n'est, au contraire, qu'un humble disciple de celui qui est, avec saint Thomas d'Aquin le plus grand docteur de l'Eglise. Mais elle n'est aucunement convaincante et il le sait fort bien. Aussi se garde-t-il bien d'insister et de commencer seulement à expliquer un peu ce que le girardisme devrait à saint Augustin. En effet, s'il lui devait vraiment les trois quarts de ses idées, il aurait dû reconnaître sa dette beaucoup plus tôt et le citer sans cesse dans ses livres. Il ne le fait jamais. Et l'on ne saurait s'en étonner, car la théologie de saint Augustin, loin d'annoncer celle de René Girard, est, par excellence, celle qu'il considère comme le résultat du « malentendu le plus paradoxal et le plus colossal de toute l'histoire ». Disons seulement que, si, pour l'auteur de Des Choses cachées depuis la fondation du monde, le christianisme est par excellence la religion du refus de la violence, saint Augustin, lui, est l'auteur de la fameuse lettre 185 et de bien d'autres textes qui justifient le recours à la force pour convertir les hérétiques.
Michel Treguer se pose la question de savoir pourquoi René Girard n'est pas arrivé beaucoup plus tôt en l'an 1000 ou en l'an 1500 mais il aurait dû arriver pour le moins en même temps que le Messie puisque lui seul était capable d'éclairer vraiment le message du Christ. Dieu, le père aurait dû l'envoyer en même temps que son fils, auprès de qui il aurait joué un peu le même rôle que Mathieu Ricard auprès du dalaï-lama, et même un rôle beaucoup plus grand : il aurait été non seulement son interprète, mais son inspirateur. Il lui aurait fait dire des choses que, n'ayant pas lu René Girard, il n'a pas songé à dire et l'aurait surtout empêché de dire des choses qu'il a dites, et qui vont à l'encontre des thèses girardiennes. Tout compte fait, Dieu le Père aurait été bien avisé de ne pas nous envoyer son Fils, mais de nous envoyer le seul René Girard, qui, au fond, faisait bien mieux l'affaire.
Toute plaisanterie mise à part, les prétentions de René Girard se heurtent à l'objection que l'on peut faire à tous ceux qui prétendent enfin apporter aux hommes la vérité. Lorsque les témoins de Jéhovah sonnent à ma porte pour me proposer leur vérité, je leur réponds que, s'il était possible à un homme de trouver la vérité, ce serait fait depuis longtemps, la nouvelle se serait rapidement répandue partout et ils ne seraient pas en train de faire du porte à porte pour essayer de refiler à ceux qui acceptent de les écouter, une vérité qu'ils ne connaissent pas plus que les autres et que personne sans doute ne connaîtra jamais.
Si quelqu'un vous arrête dans la rue pour vous dire : « jusqu'ici personne n'a jamais rien compris à rien, mais, moi je vais tout vous expliquer, car c'est très simple », il n'y a assurément qu'une chose à faire : hausser les épaules et continuer son chemin. C'est ce type de réaction que l'on est d'abord tenté d'avoir lorsqu'on lit René Girard. Et, si ses écrits n'avaient rencontré qu'un très faible écho, le mieux serait, en effet, de refermer ses livres et de ne plus y penser. Mais après n'avoir eu assez longtemps qu'une audience restreinte, René Girard est maintenant de plus en plus célébré, comme « un penseur génial [18]», « l'Albert Einstein des sciences de l'homme [19]», « le nouveau Darwin des sciences humaines [20]», ses éditeurs n'hésitant pas à le présenter comme le penseur du siècle voire du millénaire [21], faute d'oser dire qu'il est, en fait, le plus grand penseur de tous les temps.
Lorsque j'avais quinze ou seize ans, il m'est arrivé sur mon vélo, en profitant, je dois le dire, d'une descente, de renverser une vache. Cela m'avait beaucoup réjoui et je pense encore assez souvent à cet épisode avec nostalgie. J'aime à croire qu'il fut à l'origine du besoin irrésistible que j'ai toujours éprouvé par la suite, lorsque je découvrais une vache sacrée, de lui foncer dedans et de la renverser. J'ai commencé à m'en prendre à de simples vachettes, qui n'étaient sacrées que dans certains cercles universitaires, comme Mme Anne Ubersfeld. J'ai ensuite chargé une vache sacrée d'envergure internationale en la personne de Roland Barthes que j'ai attaqué avec un acharnement qui a pu surprendre, mais sur lequel je me suis longuement expliqué dans ma « Lettre ouverte aux jobarthiens ». Tout récemment j'ai enfin réalisé un vieux rêve en fonçant tête baissée sur la vache sacrée la plus célèbre du vingtième siècle, Sigmund Freud, et j'y ai pris beaucoup de plaisir. Certes René Girard est loin d'être une vache aussi sacrée que Freud, et sans doute ne le sera-il jamais, mais sa mégalomanie est tellement phénoménale, dépassant de loin celle de Freud lui-même, que je ne pouvais résister à l'envie de déboulonner la statue géante que beaucoup veulent lui élever.
Je n'entends pas pour autant passer au crible toutes les analyses et toutes les théories de René Girard. Outre que mon ardeur polémique est très affaiblie par l'âge, la maladie et les traitements qu'elle nécessite, on ne peut se livrer à une réfutation vraiment exhaustive que lorsqu'il s'agit de textes courts et qui portent sur des sujets très circonscrits. J'ai pu le faire assez souvent, notamment lorsque j'ai démonté, mais la chose était aisée, l'interprétation d'une totale absurdité que Pierre Barbéris avait proposée du Misanthrope dans son livre Le Prince et le marchand, ou lorsque j'ai démontré le caractère parfaitement arbitraire de la présentation que Lucien Goldmann a faite de la pensée de Martin de Barcos et du rôle qu'il a joué dans le mouvement janséniste. J'ai pu le faire encore, dans une très large mesure, lorsque j'ai entrepris, dans ma thèse de doctorat d'Etat, de m'attaquer au Sur Racine de Roland Barthes, parce qu'il s'agit d'un livre court dont les pages essentielles les seules qui soient toujours citées, se réduisent à une quarantaine. Pour faire ressortir toute la sottise de cette quarantaine de pages il m'a pourtant fallu en écrire six cents, chacune de mes pages comptant trois fois plus de caractères que celles de Roland Barthes. Comme je l'ai déjà dit plus d'une fois, s'il est très vite fait de dire n'importe quoi, il faut généralement beaucoup de temps pour démontrer que quelqu'un dit n'importe quoi.
Or René Girard a beaucoup écrit, même s'il s'est beaucoup répété, et, surtout, il a abordé toutes sortes de sujets et des sujets très vastes. Si l'on voulait passer au crible toutes les affirmations aventureuses et toutes les analyses tendancieuses que renferment les livres de René Girard, il faudrait donc lui consacrer plusieurs années d'un travail assidu. Même si j'en étais encore capable, je ne le ferais pas, car ce serait accorder une importance excessive à une œuvre qui sera sans doute presque complètement oubliée dans cinquante ans. J'ai donc fait des choix. Certains s'imposaient, à commencer par l'examen de la grande « découverte » qui été le point de départ de toute l'œuvre de René Girard, celle de la prétendue nature mimétique du désir. Pour le reste, on aurait certainement pu en faire d'autres. Spécialiste de l'explication de textes, je me suis particulièrement attaché à montrer que les « relectures » sur lesquelles René Girard entend s'appuyer pour essayer d'établir ses théories, sont généralement aussi arbitraires que celles que j'ai si souvent démontées chez les tenants de la « nouvelle critique ».
Les œuvres de R. Pommier : http://rene.pommier.free.fr/
NOTES :
[1] Des Choses cachées depuis la fondation du monde, p. 50.
[2] Les Origines de la culture, p. 119.
[3] Des Choses cachées depuis la fondation du monde, pp. 26-27.
[4] Les Origines de la culture, p. 135.
[5] Des Choses cachées depuis la fondation du monde, p. 113. Voir aussi La Violence et le sacré,
p. 300 : « De tous les textes modernes sur la tragédie grecque, le
texte de Freud est sans doute celui qui va le plus loin dans la voie de
la compréhension. Et pourtant ce texte est un échec » .
[6] Les Origines de la culture, p. 114.
[7] Des Choses cachées depuis la fondation du monde, p. 167.
[8] Ibid., p. 381.
[9] La Voix méconnue du réel, p. 13.
[10] Quand ces Choses commenceront, Entretiens avec Michel Treguer, p. 41.
[11] Des Choses cachées depuis la fondation du monde, p. 166.
[12] Le Bouc émissaire, p. 189.
[13] Des Choses cachées depuis la fondation du monde. p. 267.
[14] Ibid., p. 324
[15] Ibid. pp. 268-269.
[16] Ibid.,
p. 30. Voir aussi un peu plus loin : « En suivant toutes les
bifurcations successives, on doit arriver, je crois, à faire la genèse
de toutes les institutions religieuses et même non religieuses. On peut
montrer, je pense, qu'il n'y a rien dans la culture humaine qui ne
puisse se ramener au mécanisme de la victime émissaire »(p. 72).
[17] Quand ces Choses commenceront, p. 196.
[18] André Laporte, La Tribune de Genève du 8/3/1977, article cité dans la revue de presse que propose l'édition de La Violence et le sacré de la collection Pluriel, p. 491.
[19] Pierre Chaunu, Le Sursis, Robert Laffont, collection « Libertés 2000 », p. 172.
[20]
« Je vous nomme désormais 'le nouveau Darwin des sciences humaines' »,
lui a déclaré Michel Serres en le recevant à l'Académie française le 15
décembre 2005. Voir René Girard et Michel Serres, La Tragique et la pitié, Discours de réception de René Girard à l'Académie française et réponse de Michel Serres, Le Pommier, 2007, p. 63.
[21] Voir la quatrième de couverture de Quand ces Choses commenceront
: « Sans doute peut-on compter sur les doigts d'une mains les
'intuitions' comme celles de René Girard qui, en en siècle ou peut-être
même en un millénaire, déchirent et restructurent le ciel des idées ».
dimanche 1 novembre 2015
Sujet du Merc. 04/11 : Peut-on désirer sans souffrir ?
Peut-on désirer sans souffrir ?
"Le
désir est ce qui met l'imagination en mouvement. Nous avons l'art pour ne pas
périr de la vérité ». Nietzsche
Le
désir, je le connais. Tu le connais. Tous, nous le connaissons… Désir de
partir, de bonheur, ou de manger des fraises en hiver… Désir d'amour ou de
richesse… Désir de violence, de faire tomber tous les tabous. Désir aussi de
lire ou d'écrire…Désirs qui appellent d'autres désirs qui me donnent le
vertige, qui me lancent dans un mouvement circulaire. Ma demande répétitive
fait de mon désir le synonyme de mon délire.
Désir
de poésie sur lequel je bute. Sans doute parce que je ne sais pas dire ce
qu'est la poésie. Désir d'atteindre par les mots tous les autres désirs et leur
inachèvement. Souvenir d'un coucher de soleil flamboyant qui se fond dans la
mer. Reflets fauves, chaleur ondoyante. Puis le sentiment étrange que je ne
peux pas me contenter de jouir du paysage. Le fixer par l'écriture et ainsi
aller "au-delà". De quoi? Je ne sais pas. Oui, je ne sais pas. Mais
n'en est-il pas ainsi du désir? Aller toujours au-delà de ce qu'on a déjà
désiré. Tension vers un objet qui ne cesse de manquer, expérience d'une
insuffisance qui nous pousse à chercher un objet considéré comme source de
satisfaction, mais qui n'est, en définitive, que l'angoisse saisie dans son
lien avec le fait qu'on ne peut pas donner "du dire" au désir, ce
dernier se renouvelant toujours de manière insatiable, cachant un autre désir,
plus enfoui, plus insidieux, faisant du bonheur une valeur inaccessible. Je
peux alors me demander: "Qu'est-ce que "ça" veut?" Question
qui est aussi bien celle de: Que veut-il, lui, le désir inconscient, tel que
j'ai à en rendre compte, lui qui se trouve dans la répétition de ma demande?
Mais
si le désir est manque, c'est comme s'il existait un objet préalable qui serait
éprouvé comme un manque et que nous aurions envie de retrouver. Spinoza
soutenait que « nous ne désirons pas une chose parce que nous jugeons qu'elle
est bonne mais au contraire nous jugeons qu'elle est bonne pour ce désir » A
l’origine, selon le mythe platonicien,
les mortels étaient formés d'entités doubles : homme-homme, femme-femme,
homme-femme. Tout le monde était comblé. Ils défièrent les Dieux qui les
condamnèrent en les coupant en deux, c'est-à-dire en les condamnant à se
chercher pour se combler. Chacun recherche sa moitié perdue pour restaurer
l'unité. Il y a dans cette quête amoureuse, une recherche de plénitude, de
complétude, d'unité perdue sans laquelle nous ne sommes satisfaits. Le désir
est désir immortel.
Cet
objet perdu est défini, selon la psychanalyse, par un autre terme, le phallus,
que nous croyons, de manière imaginaire, avoir perdu un jour, ce qui nous
aurait déchu de notre toute puissance originelle. Le désir humain n'est pas
déterminé par une réalité physiologique, mais par l'univers du langage et du
discours.
Il
conviendrait de distinguer le désir du besoin naturel. Chacun sait qu'une fois
les besoins élémentaires satisfaits, le désir humain peut prendre les voies les
plus diverses. Mais il faut aussi alors le distinguer de la demande. Quand un enfant
réclame à manger, par exemple, il peut croire que c'est pour obtenir un objet
précis. Mais sa demande va au delà (attirer l'attention de sa mère, par
exemple). Le désir, lui, est au delà du besoin, et comme il a une dimension
inconsciente, il peut rester caché dans la demande. En fait l'objet du désir
n'est pas en avant du sujet mais derrière lui. C'est lui que le sujet tente de
retrouver, sans vraiment le savoir. C'est par exemple la mère (ou le sein)
comme objet perdu, cause du désir. Comme son objet est perdu, interdit, comme
le sujet a du renoncer à être tout ce que la mère désire - disons à être le
phallus de sa mère - le désir ne peut généralement pas s'exprimer d'une manière
directe. Il se dit plutôt entre les lignes, dans les rêves, dans les lapsus ou
les actes manqués, ou tout simplement dans le double sens des paroles les plus
quotidiennes.
Désir
de transgression… Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis. Si Dieu n’existe
pas, toutes les passions sont bonnes. Sade prêche un matérialisme conséquent et
tire les déductions les plus noires de l’athéisme qui est, selon lui, « le seul
système de tous les gens qui savent raisonner » Le Dieu des religions n’est
qu’une invention des politiques pour mieux discipliner les peuples par la peur
des enfers ; rien n’existe que la nature, la matière porte en elle la source de
ses propres mouvements, elle n’a pas besoin d’un agent extérieur qui lui
servirait de moteur. Dès lors pourquoi devrait-on entraver les mouvements de la
nature et en particulier les passions, les désirs? L’idée de perversion perd
toute validité et tout fondement.
"Plus
je fais l'amour, plus j'ai envie de faire la révolution". "Plus je
fais la révolution, plus j'ai envie de faire l'amour". "La honte est
contre-révolutionnaire". "Je jouis dans les pavés". Tels sont quelques-uns des
slogans qu'on pouvait trouver sur les murs de la Sorbonne avant que les
services de nettoyage ne les effacent définitivement. Ils disent combien, en
Mai 68, le désir passait pour un élément intrinsèquement révolutionnaire. Il
est vrai que le désir est source de mouvements et donc de volonté. Désir
synonyme de vie, caractère producteur d'actions, force créatrice. Il semble
être associé à la liberté et fonder la condition du plaisir qui naît avec
l'assouvissement du manque éprouvé. Pour vivre heureux et libre, il faut alors
vivre pleinement ses désirs.
-
Que
non! dit Socrate. Celui qui
cherche à assouvir ses désirs n'est ni heureux ni libre. Le passionné est
malheureux parce qu'il est constamment insatisfait, le propre du désir étant de
se renouveler. Platon compare nos
désirs à un tonneau percé : caractère insatiable et illusion d'un bonheur,
d'une satisfaction. Plus on satisfait nos désirs et plus on contribue à les
démultiplier. Par conséquent, l'individu s'expose à la déception car la
satisfaction n'est pas durable et que la satisfaction de certains désirs se
fait au détriment d'autres désirs d'où un sentiment de frustration. Faut-il
alors renoncer à ses désirs et vivre comme l'ascète impassible et détaché de tout?
Epicure propose une réponse originale :
Certains désirs peuvent être satisfaits et nous satisfaire.
Parmi
les désirs, les uns sont naturels, les autres vains, et parmi les désirs
naturels, les uns sont nécessaires, les autres naturels seulement. Parmi les
désirs nécessaires, les uns le sont pour le bonheur, les autres pour l'absence
de souffrances du corps, les autres pour la vie même. Le plaisir est le principe et la
fin de la vie bienheureuse.
Epicure
va jusqu'à proposer un quadruple remède qui nous libère des pensées, des désirs
qui nous empoisonnent la vie, Tetrapharmakos, qui se résume en quatre points:
les dieux ne sont pas à craindre
1-
la
mort n'est rien pour nous
2-
on
peut atteindre le bonheur
3-
on
peut supporter la douleur
Mais
si le commun des mortels n'est pas le sage philosophe
qui sait mourir à ses propres désirs, est-il possible de concevoir désir sans
souffrance ?
Ecoute-moi maintenant et on va choisir
Elle a dit
On fera tout ce qui est interdit
Elle a dit
On fera tout ce qui est interdit
SUJETS
A VENIR :
Mercredi 11 Novembre
1035
Faut-il tolérer
les intolérants ?
Mercredi 18 Novembre
1036 Peut-on ne pas être
soi-même ?
Mercredi 25 Novembre
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