dimanche 10 janvier 2016

Sujet du Merc. 13/01 : Savoir : Connaissance ou croyance ?



Savoir : Connaissance ou croyance ?

Extraits d’une étude de Frédéric Laupies, professeur de philosophie :
(…) « Le mot « croyance » s’emploie d’abord au pluriel. Il désigne ce que telle ou telle société, peuple, communauté « tient pour vrai » : les croyances populaires, ancestrales peuvent être décrites et font l’objet de narrations. Mais le fait même d’en parler comme des « croyances » les disqualifie : elles sont ainsi désignées par le point de vue extérieur de celui qui n’y croit pas. Le croyant ne désigne pas l’objet de sa croyance par ce terme : il s’agit pour lui de la réalité même.
Si l’on veut sauver les croyances du point de vue rationnel, il est possible de leur attribuer une fonction herméneutique : elles peuvent, en effet, être rattachées à l’ordre de l’interprétation. Certes, elles n’expliquent rien, ne remontent pas à la cause, ne mettent pas au jour une loi des phénomènes ; mais elles permettent de donner un sens au donné…
Toutefois, même sous l’angle de l’interprétation, les croyances ont un caractère primitif ou archaïque : pour donner sens à un donné quelconque, il n’est pas nécessaire de croire au principe par lequel le sens advient. Le mythe, par exemple, qui joue ce rôle herméneutique, peut parfaitement ordonner par la narration le fait brut sans qu’il soit nécessaire de croire à la réalité de ce qu’il raconte. Le Banquet de Platon évoquerait le mythe des androgynes pour interpréter la différence et l’attirance sexuelle, mais l’interprétation est peut-être indépendante de la vérité de l’histoire elle-même…
La croyance recouvre donc essentiellement l’ordre de la fantaisie, de l’imagination débridée, de l’exaltation sans frein : il n’y a, en effet, aucune limite, à la création de chimères, à la production délirante. La croyance a l’immense avantage sur le savoir de ne pas s’embarrasser de scrupules : ici pas de précaution expérimentale, pas de règles logiques contraignantes.
En effet, il n’y a place pour la croyance que là où aucune raison ou preuve ne peut conduire à affirmer la vérité. L’essence de la croyance est le « tenir-pour-vrai », fürwahrhalten, …mais ce qui est connu comme vrai n’a pas besoin d’être tenu pour vrai !
La vérité connue par la raison s’impose à elle : elle n’a pas besoin de la tenir ou de la soutenir. Ce qui est vrai n’est pas tel en vertu d’une position de ma conscience : l’acte par lequel la vérité est connue est inverse à celui que suppose la croyance. Dans la connaissance de la vérité, le sujet s’efface devant ce qu’il connaît : il s’incline devant le fait, la chose, qui n’obéit pas à son caprice ou son désir : je sais que je connais parce que je me confronte à une réalité qui a sa loi. Je ne fais pas ma loi, je re-connais une loi qui me précède et qui existe, que je la connaisse ou non.
À l’inverse, la croyance accorde à une représentation incontrôlable le statut de vérité, non pas en vertu d’une re-connaissance de la vérité mais en vertu d’un acte subjectif d’attribution. En ce sens, la croyance est l’expression plus ou moins marquée de la paresse et de l’egocentrisme : il me plaît de ne pas sortir de moi-même… et de me complaire dans mes représentations. Mais les choses seraient claires si la croyance avouait sa nature. Or elle a toujours quelque d’inavouable ; elle a toujours quelque chose à cacher : elle doit masquer que la vérité qu’elle affirme est simplement tenue pour vraie. La croyance refuse de faire voir que le vrai qu’elle pose est ainsi posé parce qu’elle le « tient » : elle ne veut pas le « lâcher » sinon il s’évanouirait … mais elle ne veut pas montrer qu’elle le maintient par sa propre affirmation.
Voilà pourquoi la croyance a quelque chose d’incantatoire : il faut sans cesse rappeler la vérité que l’on tient et à laquelle on tient pour éviter qu’elle ne s’évanouisse ou ne s’affaisse dans l’oubli. La croyance joue donc à la fois sur la dissimulation et sur l’ostentation : dissimulation du caractère subjectif de la vérité ; ostentation de ce qui est « tenu » pour vrai.
Ainsi la croyance suscite-t-elle au mieux l’intérêt respectueux de l’ethnologue, lorsqu’elle n’est pas l’objet du mépris de la raison critique.
Dans la transmission du savoir, la croyance intervient également : le disciple croit ce que le maître lui enseigne en histoire, par exemple. Il ne saurait vérifier par lui-même l’ensemble des faits historiques ; et même si cela était possible, il devrait encore croire ce qui lui permet de vérifier, à commencer par la bonne foi des sources authentiques. Il y a donc lieu ici de se « fier » à l’autorité de celui qui enseigne : la croyance a d’abord pour objet la compétence du maître…
Il faut donc délimiter les domaines où la croyance est requise pour le savoir, et celle où elle ne l’est pas.
Les quelques considérations qui précèdent permettent de distinguer deux grands cas de figure : soit l’objet du propos est lui-même incertain (« je crois qu’il y aura une bataille navale demain ») ; soit il est certain mais ne peut pas être saisi par le sujet qui l’apprend d’un autre, faute de temps ou de moyens. Dans ces deux cas, la croyance, n’est pas illégitime : elle n’est pas prétention aberrante d’un esprit non critique ; mais le seul moyen de se rapporter à une réalité qui serait autrement inaccessible.
Dans ces conditions, la croyance est susceptible d’être assumée par la raison critique : elle n’est pas en contradiction avec elle parce qu’elle porte sur un domaine qui ne peut être connu par la raison.
C’est dans le champ ainsi délimité que pourrait s’inscrire la foi religieuse. Comprise essentiellement comme réponse à une révélation, elle est indissociable de la représentation d’un dieu personnel qui se donne à connaître selon une dynamique inverse à celle du dévoilement philosophique. Ce n’est pas le sujet connaissant qui se porte vers la chose à connaître ; c’est l’objet de la connaissance, qui est tout à la fois sujet, qui se manifeste et donne à connaître de lui ce que l’homme n’aurait pas pu découvrir par ses propres forces. L’idée même de révélation suppose un contenu de savoir surnaturel : par lui-même, il excède ce que l’esprit peut déduire a priori ou découvrir a posteriori. En ce sens, la foi est comprise comme une modalité du savoir : ses énoncés portent sur un objet qui n’est pas par nature mouvant et donc offert à un discours probable puisqu’ils portent sur l’être parfait, extérieur à tout devenir ; ils sont tenus pour vrais mais invérifiables. La foi se laisse donc penser par analogie avec la confiance en l’autorité du maître : la confiance en celui qui révèle conduit à donner un assentiment à ce qu’il révèle.
Nous pouvons donc dégager ici quatre formes de la croyance et non plus trois, comme nous étions amenés à le faire dans l’avant-propos. Il faut, en effet, dissocier la croyance opinion et la croyance comme confiance :
- La croyance aberrante, qui tient pour vrai ce qui ne peut pas l’être parce que contradictoire logiquement ou opposé aux conditions de possibilité de l’expérience.
- La croyance comme opinion, estimation du probable, qui est un moyen d’agir dans l’ordre de l’incertain.
- La croyance comme confiance en l’autorité ou en la bonne foi, la fidélité d’autrui.
- La croyance comme foi religieuse.
Les trois dernières formes manifestent l’impossibilité d’opposer de façon dichotomique la croyance et le savoir : entre la croyance irrationnelle et le savoir, il y a en effet, place pour des degrés intermédiaires qui, sans relever du savoir vérifiable ou démontrable, ne sont pas réductibles à l’ignorance ou à la superstition.
Les choses sont donc moins simples qu’il ne pourrait paraître de prime abord. Mais, à ce niveau de l’analyse, elles ne sont pas encore très complexes : y aurait-il place pour la croyance à un certain niveau de réalité ? elle serait possible par l’impossibilité de vérifier le contenu du discours, soit quant au sujet, qui n’en n’a pas les moyens, soit quant à l’objet qui échappe à l’ordre du vérifiable. »(…)

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lundi 4 janvier 2016

Sujet du Mercredi 06/01/2016 :« Le pire ennemi du peuple, c'est son gouvernement » St Just



« Le pire ennemi du peuple, c'est son gouvernement » St Just

Si sa jeunesse et sa fougue ne l’avait pas entraîné dans de sordides exécutions politiques, Louis Antoine de Saint-Just aurait pu être considéré comme un père fondateur de l’éducation Nationale… dans la lignée de Louis-Joseph Charlier. Ses idées sur l’apprentissage n’étaient pas celles que Jules Ferry imposa au peuple dans un souci de normalité et d’uniformité. 

Saint-Just était soucieux d’un regard démocratique, même (surtout) de l’éducateur vis-à-vis de l’enfant.
Mais la société se veut hiérarchisée, pour le bien du peuple, à ce qu’en disent les tyrans.
Saint-Just, fut guillotiné à 26 ans pour avoir surtout pensé avec Gracchus Babeuf qu’il était de bon ton d’utiliser l’argent de l’État afin de nourrir le peuple qui avait faim…
Mort à 26 ans, et cependant déjà de sa courte vie, beaucoup de réflexions philosophiques seraient à étudier… comme cette citation étonnante : « Le bonheur est une idée neuve en Europe », même si trop peu de ses œuvres écrites subsistent.
Sur l’échafaud, il aurait dit aussi « Peuple, ton pire ennemi, ce sont tes dirigeants ! ».
Oui, selon ses propos, « nul ne peut régner innocemment » !
Saint-Just s’intéressait à la philosophie grecque et fut aussi fortement influencé par Montesquieu et Rousseau. Sa soif d’égalité était intimement liée à la démocratie, non à l’illusion que la Révolution Française pouvait en donner, toujours soucieuse d’une oligarchie.

La France est-elle une démocratie ?
1. Dans une démocratie le peuple est souverain et gouverne dans l’intérêt général.
2. La constitution de la cinquième République transfère le pouvoir du peuple à des représentants.
3. L’intérêt général n’est pas défendu par les représentants.
4.  La constitution ne prévoit pour le peuple aucun moyen légal de contester l’action de ses représentants
5. On doit donc logiquement renoncer au mot “démocratie” pour décrire le régime français.

Saint-Just a échoué dans sa quête, mais « au moins, on aura fait quelque chose », dit-il en désignant Les droits de l'homme et du citoyen, peu avant de mourir.
Pour Saint-Just, « la révolution est glacée, tous les principes sont affaiblis, il ne reste que des bonnets rouges portés par l'intrigue. L’exercice de la terreur a blasé le crime comme les liqueurs fortes blasent le palais ».
« La tragédie, aujourd'hui, c'est la politique... » et ne voulant être d’aucun parti, pour éviter la désunion qui sépare le peuple en lui faisant croire en des idéologies différentes, qui se rejoignent finalement pour mieux l’asservir, il s’est voulu au dessus du système : « Je ne suis d'aucune faction, je les combattrai toutes ».
Peut-être est-ce là la faiblesse de Saint-Just ?
Il est entré dans le combat, au lieu de poursuivre une quête éducative !
La guerre n’apporte jamais la paix… et « combattre est toujours une défaite » nous rappelle un maître du Karaté.
Saint-Just aurait été davantage productif en continuant à inciter le peuple à apprendre par lui même.
La liberté était cependant sa raison d’être, avec ses contradictions, lorsqu’on lui attribut ces propos : « pas de liberté aux ennemis de la liberté » mais on retrouve son souci d’équité, de respect et de considération, même pour la gente féminine, regard évolutif, qu’il ne verra pas en œuvre de son vivant : « Chez les peuples vraiment libres les femmes sont libres et adorées ».
Le gouvernement, pour Saint-Just, c’est le berger qui garde le troupeau, qui le protège certainement des loups… mais qui tôt ou tard, le mènera à la mort !

Nous sommes tous les prisonniers d’un système fort complexe que Georg W. Friedrich HEGEL a tenté d’expliquer dans La Phénoménologie de l'Esprit, avec la dialectique du Maître et de l'Esclave.
Un peu moins de cent ans après la mort de Saint-Just, le Léopard du Panthéon placardait sur les murs de Paris ces propos lapidaires :
« Peuple de France, ne vote pas pour un gouvernement » !
Le Léopard du Panthéon, groupe de penseurs anarchistes éveillés semble-t-il, dès les années 1860, qui tentait de donner au peuple l’énergie, la volonté et l’audace de vivre libre… Après une suite de rois, de révolutions, de coups d’État, de présidents et d’empereurs… n’est-il pas temps ?
Le XIXème siècle est le siècle de tous les massacres, où le peuple s’inscrit vraiment dans la douloureuse vision des « Misérables » de Victor HUGO, même si Adolph THIERS, celui dont Georges CLEMENCEAU dira, « THIERS, le type même du bourgeois cruel et borné qui s’enfonce sans broncher dans le sang », revisitera l’histoire de France avec des certitudes d’une époque de progrès et d’unification autour de la patrie, qui sont toujours les grandes vérités enseignées !
Malgré tant de lois scélérates, en placardant comme savait le faire Jonathan SWIFT des incitations à se réveiller, le Léopard du Panthéon ne mentait pas lorsqu’il disait : 

« Ne votez pas, car voter c’est se soumettre,
c’est désigner soi-même son maître ;
c’est dire : je suis une bête incapable de me conduire »…

Octave Mirbeau est dans la même idée avec « La grève des électeurs » :

« Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l'abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n'espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l'électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit ». 

Peut-être que le peuple aime son pire ennemi, tant qu’il lui donne du pain et des jeux ?

lundi 14 décembre 2015

Sujet du Mercredi 16/12 : PEUT-ON CROIRE SANS ETRE TROMPE ?



                                         PEUT-ON CROIRE SANS ÊTRE TROMPE ?
« Je crois » ; « Je ne crois pas » ; « J’y croyais » ; « Je n’y crois plus » : ce sont là des phrases que nous utilisons tous les jours. Mais croire à quoi ? Croire à qui ? Pourquoi croire ? Peut-on croire sans être trompé ?
Si, bien entendu nous ne pouvons pas répondre à chacune de ces questions, en répondant à la dernière, nous répondons en partie aux premières.  Alors peut-on croire sans être trompé ?

Le sujet n’est pas nouveau et Dieu sait qu’il a déjà fait l’objet à plusieurs reprises de débat ici dans cette salle. Mais il existe plusieurs façons de traiter un même sujet.
Alors pour répondre à la question posée, nous devons d’abord chercher à savoir ce qu’est  « croire » ou « ne pas croire » ? Quelle est l’origine de l’une ou de l’autre ?  Quand nous croyons dans la fiction, sommes-nous trompés ?
Vous l’avez compris, à travers la définition du mot « croire » il va se dégager l’idée qu’il est difficile de croire sans être trompé dans une première partie.
Et dans une deuxième partie sera développée l’idée que croire ou ne pas croire ne dépend pas forcément de nous et que l’on peut croire sans être trompé, tout dépend de ce en quoi l’on croit.

Croire, un verbe porteur d’une connotation péjorative.
De nos jours, dans les sociétés occidentales, croire, c’est un défaut, c’est s’incliner vers quelque chose qui confine à la bêtise. Et pourtant on pourrait considérer que croire est une qualité, celle qui consiste à faire confiance aux autres. Non. Croire est plutôt considéré comme être naïf, simple d’esprit, sot, dupe.
N’oublions pas que toute la tradition philosophique de la Grèce Antique avait fait de la prudence, l’une des quatre vertus cardinales et théologales à côté du courage, de la tempérance et de la justice.
Pour Platon, la prudence dispose la raison pratique à discerner en toute circonstance le véritable bien et à choisir les justes moyens de l’accomplir.

Épicure plaide en faveur de la prudence et contre la crainte de Dieu et la crainte de la mort qui poussent à croire. Il préconise la recherche de plaisir raisonnée. Le plaisir est donc pour lui le commencement et la fin d’une vie bienheureuse. Epicure ne fait pas un plaidoyer d’un hédonisme sans borne. Si la recherche d’un plaisir effrénée peut immanquablement conduire à des troubles et à des inquiétudes, une recherche prudente du plaisir mène au bonheur. Le bonheur n’est donc pas dans les croyances mais dans des plaisirs bien calculés.

Diogène LAERCE mentionne que « De la prudence viennent la maturité et le bon sens ».
La prudence c’est donc la réflexion préalable et la prévoyance par lesquelles on évite les dangers de la vie. Et croire empêche cette forme de réserve et de défiance qu’est la prudence.
La crédulité conduit à développer une certaine propension qui pousse un esprit à croire trop facilement, trop hâtivement et sans examen critique.
Croire trop facilement, à un certain degré, c’est être crédule, c’est prendre le risque d’une pathologie de croire, développer une certaine passivité qui s’attache à toute croyance.  En congédiant la preuve, la croyance se place dans l’impossibilité d’avancer des motifs rationnels.
En ce moment, croire revient toujours à accepter la possibilité d’être trompé, ce qui peut aboutir à l’abandon de l’esprit critique.

Pour Alain, le doute est le sel de l’esprit et croire, c’est dormir les yeux ouverts comme le font les bêtes. Il faut donc se réveiller c’est-à-dire se refuser à croire sans comprendre, examiner, chercher.
Croire c’est toujours obéir selon Alain et l’obéissance d’esprit est toujours une faute. Croire, c’est être docile, se soumettre facilement à l’autorité.
Les croyances occupent une place importante chez les enfants ( croyance au père Noel, à la Cigogne qui apporte des bébés).
Mais elle n’est pas le propre des enfants. On mentionne souvent la crédulité des anciens et des primitifs. Et lorsqu’on refait le tour de la mythologie grecque, on se demande aujourd’hui comment les Grecs de l’époque ont pu croire ces fabulations.

On s’est aussi interrogé sur ce que Levy Brühl a pu appeler la mentalité primitive. Cette croyance naïve en des forces et des puissances occultes qui explique la docilité selon lui de ces hommes.
L’ethnologue soutient que l’enfant comme le primitif possède une mentalité prélogique.

Mais la crédulité est une attitude de tous les temps et de tous les pays. Partout où il y a des hommes, il y a des esprits crédules. Et parce qu’il y a des crédules, il y aura des imposteurs, des séducteurs, des rhéteurs, des sophistes pour exploiter cette crédulité.
Nous y croyons les yeux fermés, nous y croyons dur comme fer.
Faut-il pour autant refuser de croire, être incrédule ?

L’incrédule refuse qu’une croyance puisse lui venir de l’autre. S’il doit recourir à une croyance, celui-ci sera entièrement à son initiative : « Je ne croirai pas une telle histoire, me fut-elle contée par Platon ».
Et là le pari  de Pascal nous vient à l’esprit. «  Abêtissez vous » disait Pascal, « car en réalité, nous sommes automates autant qu’esprit ».
Poussé à un certain degré, l’incrédulité devient une maladie de la confiance. On pourrait considérer la jalousie comme un refus maladif de faire confiance.

II-Croire ou ne pas croire ne dépend pas forcément de nous et l’on peut croire sans être trompé.

Sartre dans l’idiot de la famille nous explique que cette propension à la passivité qui nous pousse à croire facilement, trouve son origine dans l’enfance du sujet qui croit.
Sartre nous raconte que Gustave Flaubert a connu des blocages affectifs et caractériels pendant son enfance. Il aurait pour cela développé une sorte de structure passive qui aurait contribué à faire de lui un prisonnier de la croyance. L’enfant est habité par le besoin de croire et de faire croire, ce qui lui permet d’exister.
Le manque chez Flaubert viendra de la mère, Marie Caroline, marquée par les deuils et la mort ( sa propre mère était morte en la mettant au monde) : ce que les psychanalystes appellent la malédiction de la mère.
Femme de devoir et de religion, elle accepte son fils mais celui-ci n’est pas désiré.
Cette pénurie de tendresse sera pour Gustave, un manque irrémédiable. L’enfant se tourne alors vers son père, qu’il va adorer, mais qu’il décevra ; Gustave en effet échouera à l’apprentissage de la lecture. D’où la condamnation paternelle : « Tu seras l’idiot de la famille ».
Gustave ne se remettra Jamais de cette condamnation. Il devient une créature passive, passivité qui se manifeste par les hébétudes et par la crédulité. L’enfant Flaubert est un enfant rêveur, crédule et naif. Flaubert restera toute sa vie soudée à la petite enfance.  « Gustave n’est jamais sorti de l’enfance, écrit Sartre ». La mort de son père le libérera. C’est alors que Flaubert va tenter, écrit Sartre de compenser « sa pauvreté d’être » en faisant le choix de l’art, de l’écriture, de l’irréel.

Le cas Flaubert montre que la crédulité peut résulter d’une immaturation d’une dépendance aux parents qui n’a pas pu être surmontée. Impuissante à se poser comme autonome, la conscience crédule ne parvient pas à s’affirmer, elle reste infantile et puérile. Gustave souffrira toute sa vie du syndrome dira Sartre « d’un égo absent ». Il est aliéné.
On pourrait également raconter dans le même prolongement l’histoire de Freud qui, à l’âge 8 ans, et ayant fait pipi dans son pantalon, son père lui dit : « Tu n’as n’arriveras à rien ». Marqué à vie par cette invective, Freud s’investit et sera le plus grand psychanalyste de tous les temps pour prouver à son père le contraire de ce qu’il a pensé.
Si l’on envisage le cas de la fiction dans son rapport à la croyance, on peut dire qu’elle est un produit de l’imagination, de l’esprit. Elle renvoie aux créations de l’art, du théâtre, du cinéma et de la littérature. De ce point de vue, la fiction se définit par un écart avec la réalité.
Pour pénétrer l’univers fictionnel, il faut d’abord que l’esprit y donne son adhésion. Peut-on pour autant, dans le cas de la fiction, parler d’un phénomène de croyance ? Le lecteur ou le spectateur croit-il à l’existence du personnage que représente un acteur ? Peut-on parler de mensonge ? Le lecteur d’une œuvre littéraire peut-il accuser l’auteur de l’avoir trompé ?
Nous nous heurtons ici, en effet, au paradoxe de la fiction.

lundi 7 décembre 2015

Sujet du Jeudi 10 Décembre 2015 : Le complotisme.

Attention exceptionnellement discussion le jeudi 10 décembre, pas le mercredi 09

SUR FACEBOOK  : CAFEPHILO  MONTPELLIER                       

   Le complotisme

La théorie du complot répond à l’intérêt que nous avons à connaître la vérité et, à la fois, à tout simplifier. 

Un sondage qui date maintenant de quelques mois nous apprenait qu’un Français sur cinq croit dans l’existence des Illuminati (secte dissoute à la fin du XVIIIe siècle qui a été mise à l’honneur dans le roman Anges et démons de Dan Brown et dont le nom vient certainement des Lumières et se confond souvent avec la Franc-Maçonnerie qui représente, elle, un ensemble d’organisations réelles et plus ou moins discrètes). Les Illuminati sont, selon une croyance répandue, censés régir le monde à notre insu. Evidemment, rien ne le prouve, tout est toujours dans le décryptage – de multiples vidéos en témoignent sur internet. Mais ce qui réunit la plupart des multiples théories du complot (dont une des dernières porte sur les chemtrails) et qui flatte très souvent les déçus de tout (de la politique, des médias…), les méfiants, ceux qui ont le sentiment que le monde dans lequel ils vivent leur échappe, c’est qu’elles prétendent que LA vérité est ailleurs et que le discours officiel cache d’inavouables complots (un ou divers) qu’il faudrait décrypter.

La théorie du complot est, en réalité, une des manières de substituer à l’analyse des idées et des mécanismes socio-économiques, la dénonciation d’ennemis imaginaires (avec tout les dangers que cela comporte). C’est une manière de donner une mauvaise réponse à une bonne question. C’est une mystification autant qu’une erreur de catégorie.
    Le complotiste préfère le simple au complexe
Les autres nous semblent lointains et étrangers, nous ignorons leurs pratiques et leurs attentes. Comment se mettra-t-on d’accord, peut-on vivre avec eux, peut-on leur faire confiance, n’essaient-ils pas de nous nuire ? La question du complot renvoie aux difficultés de la coordination des intérêts dans une société vaste où les points de vue et les situations individuelles sont multiples et très souvent hétérogènes ou incompatibles, où la plupart du temps, les uns ignorent les autres et les réseaux de relation sont divers. L’hypothèse d’un complot permet alors de rendre à l’ensemble social son unité et sa signification perdues. Elle remet de l’un au lieu du multiple, du simple au lieu du complexe. Elle satisfait l’intérêt de notre raison pour le sens. Mais elle relève du raccourci.
Pourtant, face à cela deux types de discours homogénéisant se dressent : le discours dominant et son opposé, celui qui le désigne comme un fausse-monnaie. Si le discours dominant et sa critique sont légitimes, la théorie du complot vient s’insérer entre les deux, car loin d’être un démontage du discours dominant, elle surfe sur l'angoisse d'un monde qui nous échappe. Elle prétend donner à voir l’envers des choses et montrer l’arrière-monde qui, telle l’arrière-boutique du commerçant, est le lieu où tout se décide selon d’inavouables intentions. Or, le complot élevé en théorie présuppose la capacité d’un petit nombre d’individus très souvent impossible à désigner autrement que par une étiquette vague (Illuminati, judéo-maçonnisme, sionisme…), de mener à bien un plan introuvable contre des personnes ou des institutions indéterminées.
    Le complotisme est un refuge pour l’ignorance
Ceux qui mobilisent le conspirationnisme n’ont souvent aucune connaissance réelle des fonctionnements sociaux, politiques et économiques dont ils parlent. Ils n’ont aucune preuve tangible à apporter. Ils s’appuient sur des signes qu’ils décryptent d’une manière souvent pas très claire et qui viennent confirmer des présuppositions antérieures à tout savoir et à toute enquête rigoureuse : rien n’arrive par hasard. Ils jouent à se faire peur en essayant de corroborer l’existence d’êtres pervers fantasmés comme groupe homogène et animé d'un puissant désir de domination (les juifs, les Illuminati, les Francs-Maçons et tous les autres groupes réels ou supposés animés par un intérêt commun à dominer le monde) qui ne se montreraient que par signes : une sorte de nouvelle divination adaptée aux temps modernes. Mais cette posture intellectuelle relève du délire d’interprétation.

Hypostasier (considérer comme ayant une réalité) le complot est une manière rhétorique de donner du sens à une société, en réalité, illisible. Elle nous échappe, on imagine donc des hommes qui en tireraient les ficelles. On crée des comploteurs, des plans maléfiques, des vérités cachées sous l’écume des vagues. C’est la logique heuristique (art d’inventer) de la méfiance et des passions tristes qui sert de règle à l’analyse complotiste. On ne connaît ni l’objet du complot, ni ses parties-prenantes. Mais on sait qu’il y a une méchante conspiration responsable de tous les maux qui nous accablent. Il s’agit là d’une illusion productive : grâce aux lunettes qu’elle offre, on voit enfin un monde structuré par des comploteurs.
Ce qui caractérise les discours complotistes, c’est qu’ils fonctionnent dans l’ordre symbolique : repérage des bons et des mauvais ; recherche des formes ou des actions significatives ; mise en évidence des petits signes, des indices d’une intention cachée. On repère les comploteurs, on les étiquette. On cherche les traces du complot. Les délires complotistes ne sont pas des explications mais des interprétations qui relèvent du raccourci : expliquer les causes par les fins, les mécanismes par des intentions, c’est facile. Mais depuis Epicure et Spinoza, on sait que cela relève de la superstition, très éloignée des exigences propres à l’enquête rigoureuse pourtant nécessaire à l’établissement de la connaissance.
    Raviver le discours critique contre le discours complotiste
Si l'approche complotiste relève de la superstition, il ne faut pas renoncer à donner une réponse correcte aux questions qu'elle soulève. Contre le complotisme, il faut donc réactiver l'intelligence critique des phénomènes de masse en s'intéressant à la manière dont s’intériorisent progressivement des croyances et des pratiques potentiellement néfastes (pratiques de concurrence et de prédation, esprit mercantile intéressé, vaine gloire, spéculation, ambition destructrice, réification, exclusion, domination, pensée unique…). Il n’y a, dans tout cela, que les agents d’une même société qui s’accordent, sans le savoir, de manière presque spontanée, sur des grilles de lecture du monde qui finissent par les enfermer, qui acceptent de se soumettre à un ordre réputé impersonnel et nécessaire au nom de leur bonheur ou de la crainte du désordre (sur le mode d'une "servitude volontaire" dont La Boétie nous a offert, voici plusieurs siècles, une analyse magistrale), qui intériorisent la contrainte pour la reproduire et qui finissent par dire qu’il n’y a pas d’alternative.

S’il y a certainement des ententes entre des personnes puissantes dotées de profonds intérêts communs, il est impossible, sans abus, de parler de complot, car promouvoir un discours et des pratiques dépend d’une multiplicité de facteurs immaîtrisables qui dépassent y compris une poignée de puissants. Aucun phénomène social de masse ne peut, en effet, relever d’une intention délibérée, ce sont des effets des mécanismes socio-économiques complexes et toujours ambigus.

Aussi est-il intéressant d’étudier les opérations par lesquelles une idéologie devient peu à peu dominante. La sociologie critique d'un Bourdieu ou d'un Boltanski, Marx ou Foucault, par exemple, nous en donnent des clefs. Tous ces phénomènes de contagion idéologiques massifs relèvent des structures socio-économiques, ils doivent être traités à ce niveau : celui de la critique des idéologies et des mécanismes sociaux. Rechercher derrière cela l’intention délibérée d’une bande de conspirateurs est évidemment une erreur de catégorie, une simplification et une mystification qui empêche le progrès de l’intelligence et la fait sombrer dans la barbarie du phénomène du bouc-émissaire.
Face à la production d’un discours dominant, il faut éviter l’écueil de la facilité et raviver la pensée critique. La pensée critique nous montre, par l’intelligence du réel plutôt que par l’invention d’un monde caché et d'ennemis invisibles, que la machine à produire des discours tout faits est, en vérité, là sous nos yeux, qu’il n’y a que du visible (moyennant l’accès à l’information, l’effort pour s’informer et pour questionner). 

(Large extraits d’un texte de Pierre Crétois)

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