dimanche 26 novembre 2017

Sujet du Merc. 29 Novembre : L’ennui un luxe à se réapproprier ?



L’ennui un luxe à se réapproprier  ?

« La pression du temps fait obstacle aux tâches intellectuelles et créatrices, nous fait perdre de vue ce qui est important et la vision de notre avenir. » - Christophe André

Dans son essai Le culte de l'urgence : La société malade du temps, Nicole Aubert entérine le fait que notre rythme de vie s’est largement transformé au fil des dernières décennies. Paradoxalement, alors que la technologie a fait drastiquement chuté le temps nécessaire aux tâches courantes, nous n’avons jamais autant vécu dans l’immédiateté et couru après le temps. Il est en effet attendu de notre part que nous soyons rapides et réactifs puisque la technologie nous le permet : il faudrait donc suivre la cadence du progrès technologique.

De plus, l’arrivée d’internet a bouleversé nos rapports au temps et à l’espace dans notre quotidien. Avec des millions d’années d’histoire, d’écrits consultables dans sa poche et des communications et autres actualités du monde entier à portée de main, plus de place pour l’ennui. À la moindre seconde d’attente ou de temps libre, le smartphone est dégainé et notre attention occupée (souvent accompagnée par de la musique dans les oreilles).

Cette urgence et ce "bruit" permanents évacuent donc ces "moments de vide" où l’on se déconnecte des sollicitations incessantes du monde extérieur pour nous tourner vers notre monde intérieur. Plus de pause, plus de disponibilité d’esprit pour réfléchir, pour prendre du recul. Le cerveau est sans cesse saturé (sans pour autant être stimulé). Cela est à mettre en lien avec la disparition du "temps long". Le long terme, la vision longue n’importent plus aujourd’hui, seul le court terme est compatible avec la logique du profit. Car notre mode de production n’est pas sans lien avec la question.
Il serait d’ailleurs intéressant de se demander si l’ennui n’est pas devenu subversif. En effet, il amène l’individu à se poser la question essentielle du "pourquoi", du "sens" et à adopter une analyse globale de sa vie et du monde qui l’entoure. Au cours de l’ennui, on ne consomme pas et on laisse son esprit vagabonder, réfléchir, remettre en question : cela peut être perçu comme dangereux pour le pouvoir en place. « L’ennui suit l’ordre et précède la tempête. », disait L. Langanesi.
C’est pourquoi on nous explique aujourd’hui qu’on ne doit jamais être inactif : il faut toujours apprendre de nouvelles choses, se perfectionner (apprendre l’anglais dès l’âge de 4 ans), ou alors se divertir, mais dans tous les cas "s’occuper l’esprit".
Par-là, pourrait-on imaginer une contestation du système actuel par l’acceptation de l’ennui : un moyen pacifique, facile et accessible à chacun ? Devenir libre non en faisant mais en cessant de faire comme le préconisait La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire.

En tous les cas, il semble que l’ennui soit nécessaire chez l’être humain, notamment pour sa construction personnelle, comme l’indique le Dr Teresa Belton dans son étude portant sur les enfants. Elle explique que l’ennui stimule l’imagination, l’autonomie, le développement de sa personnalité et de sa vie intérieure (confiance en soi, connaissance de soi). C’est souvent par l’ennui vécu dans l’enfance que les personnes créatives découvrent leur talent : l’artiste par le dessin ou l’écrivain par la tenue d’un journal intime. Son étude pointe également les effets dévastateurs des écrans qui atrophient l’imagination et les « pensées divergentes » (sic).

Du côté scientifique, Markus Raichle a démontré par ses découvertes qu’un "repos" du cerveau n’existe pas mais qu’un « cerveau qui ne fait rien, qui n’est engagé dans aucune tâche spécifique, active cependant un réseau incroyablement stable et reproductible, comprenant des aires cérébrales distribuées dans les régions frontales et pariétales, qu’il appelle le réseau du mode par défaut (default mode network, DMN) parce qu’il constitue, en quelque sorte, l’écran de veille de notre matière grise ».

Enfin, partons de la psychologie évolutionniste et du présupposé que si l’ennui existe, c’est qu’il a une utilité particulière pour la survie de l’espèce. Si l’être humain a pu survivre jusqu’à une époque assez avancée pour construire une civilisation, c’est parce que son cerveau lui offre une grande capacité d’analyse et d’adaptation. Ainsi, apprendre à s’adapter à de nouvelles situations (et non répéter des tâches acquises) est pour l’homme une question de survie. L’ennui serait alors un moyen qu’utilise le cerveau pour nous indiquer qu’il est temps de sortir de notre confort intellectuel, cognitif pour ne pas perdre la course à la survie de l’espèce.


Étude Dr Teresa Belton : http://www.slate.fr/story/133778/enfants-ennui
Étude Markus Raichle : https://www.echosciences-grenoble.fr/communautes/atout-cerveau/articles/l-ennui-le-dmn-et-le-bonheur

dimanche 19 novembre 2017

Sujet du Merc.22/112017 : La liberté et l’égalité sont-elles compatibles ?



           La liberté et l’égalité sont-elles compatibles ? 
Depuis les décennies post-soixante-huitardes, le développement des libertés  s'est paradoxalement accompagné d'un accroissement des inégalités. Les femmes en sont un exemple frappant dont la longue marche vers l'égalité des droits : emploi, éducation… ne peut nous faire oublier qu'elles sont les victimes privilégiées de la décomposition sociale : inégalités salariales, licenciements, horaires atypiques, discrimination à l'embauche des mères célibataires...Et de même que dans notre Société, nul ne peut être discriminé en raison de ses origines, les" couches" issues de l'immigration occupent dans leur grande majorité des emplois peu qualifiés.

Dans un tout autre domaine, les libertés syndicales acquises ou "octroyées" depuis 68 ont abouti à une "intégration" totale d'un syndicalisme devenu "partenaire social" avec pour conséquence, un affaiblissement et sur le long terme, une extinction de cet outil construit quelquefois dans le sang.

 Le discours au plus haut sommet de L’État, ces derniers mois, nous a délivré un "message" profondément inégalitaire et  une sorte de "classement" des individus : "les premiers de cordée", « ceux qui ne sont rien", "les fainéants » … Nous avons un chef de L’État très cultivé et intelligent qui connait le "poids des mots". Il ne dit pas "qui ne se sentent rien", il dit "qui ne SONT rien".
Déclarer cela est révélateur : c'est affirmer une profonde défiance envers l’égalité des  chances et des droits et promouvoir un monde dans lequel "il faut  introduire une dose d’inégalité-acceptable".
 Rarement, les citoyens n'auront eu droit à un discours aussi dégradant que direct et sans fard. Reconnaissons-lui cette dernière qualité.

La définition de l’égalité, qui est revenue souvent dans mes lectures, est le "fait que chacun soit traité au même niveau". En 2017, il est permis d'en douter et nombre d'entre nous, ici, à un moment ou à un autre, ont ressenti cette profonde humiliation de ne pas être traités "à égalité" : droit au logement, droit à l'emploi…
 Et pourtant nous sommes libres! Qui disait, que dans le Libéralisme, la seule liberté qui  prévaut est celle "du renard libre dans un  poulailler… libre"?
Lorsque nous parlons d’égalité, il est évident qu'il s'agit d’égalité  sociale, mais de quelle Liberté parlons-nous : individuelle, collective?
La Liberté est-elle la somme "des libertés " propre à chaque individu?
 Une idéologie dominante très prégnante, épaulée par des medias puissants, et qui nécessiterait des pages et des pages d'analyse, a dépouillé la notion de Liberté de toute dimension d'émancipation collective, la ramenant au particulier, qu'il s'agisse du Corps, de la Religion, de sa sexualité. La perte de repères idéologiques dans les jeunes générations, le discrédit, parfois justifié du Discours politique, ont "aidé" à ce travail de réduction de la Conscience collective. La citoyenneté est en recul, faisant place aux "catégories" sdf, homosexuels, religieux.
Le mot "Nation" s'étiole, pendant que chacun est regroupé dans une "communauté". Il ne viendrait à personne l'idée de dire "les travailleurs de l’Éducation Nationale", mais plutôt "la communauté éducative". Dans la Nation, les contre-pouvoirs s'affirment et la liberté ne s'entend que collective et s'inscrivant dans un destin, lui aussi collectif. Dans la "communauté", les frontières sont délimitées, et les intérêts sont "communs», d’où la négation de l'appartenance à une Classe.
Paradoxe de notre "monde libre" où de plus en plus nombreux, nous sommes exclus de la garantie d'une existence décente, ce qui est pourtant un des principes de la Déclaration des Droits de l'Homme". Paradoxe aussi de ces dictatures qui au XXe siècle, par l'accès de tous, gratuitement, à l'Education  artistique, ont produit des scientifiques et des artistes : musiciens, compositeurs, danseurs… qui ont marqué la Culture Universelle, là où, de nos jours, accéder à de grandes écoles artistiques est pour un milieu modeste difficile, pour ne pas dire impossible pour les "exclus".

Despote éclairé, République sociale et autoritaire?....Pour des millions de citoyens, laminés par un Libéralisme et une République en bout de course, l'échange, très" Faustien" entre une Liberté sans aucun sens pour eux et un véritable exercice effectif du Droit à l'Egalite et à une vie digne, cet échange là, ce nouveau Contrat social a un sens.

dimanche 12 novembre 2017

Sujet du 15/11/2017 : Les bêtises de notre siècle.



                     Les bêtises de notre siècle

Question philosophique par excellence pour l'amateur de sagesse, la bêtise selon son étymologie renvoie à l'animal, la beste supposée sans intelligence par comparaison à l'homme. La bêtise est pourtant le propre de homme, inhérente à notre humaine condition et imparable pour Stiegler.

1.      Définir la bêtise.
Circonscrire la bêtise est une tâche immense. On se contentera de différencier :   
     A. La bêtise ordinaire, tel le préjugé, l’idée reçue, le poncif, l'opinion, la doxa, le prêt-à-penser qui émane du On social. Qui peut prétendre y avoir échappé, par paresse, par ignorance, par inadvertance..? Elle serait la condition d'une vie quotidienne pacifique avec nos semblables.    
     B. La bêtise de l’ignorance est le propre du sot dont la compréhension bornée en reste à la lettre sans atteindre l’esprit, incapable de discernement et d’une vision haute, large et distancée du monde. Elle est proche de l’innocence du benêt qui n'exerce pas son esprit critique et qui précisément ne doute de rien. Opposons lui le doute cartésien et la Docte Ignorance, l’oxymore qui nomme le savoir de ne pas savoir, la prise conscience de tout ce que l’on ne sait pas quand une porte du savoir s’ouvre suffisamment pour laisser apercevoir les autres portes encore fermées. La bêtise est précisément ici l’ignorance de sa propre ignorance et l’ignorant à la puissance deux risque de devenir le pédant, le suffisant, le gros plein d'être (Sartre) qui croit par défaut de décentrement ne manquer de rien. La forme extrême de la bêtise est ici l’idiotie de l’idiot, étymologiquement celui qui barbote dans son idios kosmos natif, son monde propre premier, pour n’avoir pas gravi les échelons du koinos kosmos, du monde commun et de la culture. 

La sortie de la "bêtise originelle" par l'entendement se conquiert par l'instruction, si celle-ci assume sa tâche d'émancipation. Mais l'idiotie ne saurait se confondre avec l'intelligence ignorée du simple d'esprit, l'intelligence non discursive de celui qui s'y entend à dans son rapport aux autres, aux choses et aux bêtes et l'intelligence des mains et du geste juste de l'artisan ou de l'artiste, dans laquelle sont restés cantonnés durant des siècles les exclus de l'éducation et du capital culturel, les femmes, les paysans et les prolétaires.    
    
     C. La bêtise de l'intelligence est l'intelligence qui se transforme en idéologie en s'affranchissant de la réalité, de l'expérience, de l'histoire et du monde sensible : intelligence en quelque sorte hors sol, dont l'extrême au niveau individuel serait le rationalisme morbide du schizophrène (Minkowski), ce fou qui a tout perdu - soi, le monde, les autres - sauf sa raison folle qui mouline à vide. Ou à l'échelon politique, le fantasme de pureté de la race qui se concrétise dans la barbarie de l'épuration ethnique, les conséquences de la bêtise devenant tragiques quand dire, c'est faire (Austin). Si comme l'affirme M. van Boxcell, nul n’est suffisamment intelligent pour comprendre sa propre stupidité, la bêtise de l'intelligence peut hanter les hauts lieux de l'esprit, les universités par expl., quand il s'agit d'abord de distinguer savoir et croyance et de défendre des idées entre absence ou excès de relativisme (il n'y a pas de vérité absolue) et de perspectivisme (la vérité ne dépend que du contexte, de la situation, du point de vue subjectif). Il est salutaire pour nuire à la bêtise (Deleuze) de maintenir la rigueur intellectuelle et la critique contre la pensée molle, l'œcuménisme béat et l'abêtissement systémique (Stiegler). 
Mais l'obstination des faits et la mathématisation du monde en statistique risquent de ne servir à rien si, comme l'affirme Nietzsche, il n'y a pas de faits, il n'y a que des interprétations de faits. D'où les inévitables querelles d'interprétation, nécessaires tant qu'elles ne débordent pas en excommunications et éliminations au nom de l'aveuglement, qui est toujours l'apanage de l'autre.

     D. Les victimes de l'abêtissement, enfin, plus ou moins consentantes, forment la dernière catégorie de la bêtise quand L'Art de réduire les têtes (Dufour) parvient à abolir en l’homme la faculté de juger et l’esprit critique pour mieux l’asservir : consommateur du divin marché (Dufour) qui induit la régression, dépendant des formes contemporaines d’opium du peuple ("Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible" P.Le Lay) ou croyant sans distance à toutes les formes de religion et aux vérités révélées qui abolissent l’effort de penser et colmatent les angoisses existentielles, il pourra être un sujet politique parfaitement gouvernable, nourri aux vérités officielles qui lui délivrent sens et usage du monde, comme dans 1984 d’Orwell. L’abrutissement des masses sert aussi à la défense des privilèges de quelques-uns et permet d’alimenter en chair à canon les guerres toujours saintes et les utopies sanglantes qui visent rien moins qu'à changer l’homme à n'importe quel prix.

2. La Bêtise et les bêtises.
Dans Le dictionnaire des idées reçues ou le catalogue des opinions chics, inachevé et publié à titre posthume en 1913, Flaubert entend sonder l’infinie bêtise humaine, la Bêtise majuscule, dans le recensement les bêtises de son siècle, incarnées aussi dans les personnages de ses romans, en particulier Madame Bovary et Bouvard et Pécuchet : le romantisme naïf, le scientisme béat, la religion sans transcendance comme la vacuité des messes laïques, l’imposture d’une certaine reconnaissance sociale, etc. Pour lui, la quintessence de la bêtise reste la rage de conclure, la vérité assénée, définitive, qui de ne pas se contextualiser, s’historiser, devient un dogme. "La rage de vouloir conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à l’humanité. Chaque religion et chaque philosophie a prétendu avoir Dieu à elle, toiser l’infini et connaître la recette du bonheur. Quel orgueil et quel néant ! Je vois, au contraire, que les plus grands génies et les plus grandes œuvres n’ont jamais conclu". Il semble que chaque époque fournisse de nouveaux habits à l'éternelle bêtise humaine, mais qu'il y ait aussi des bêtises propres à chaque siècle, liées aux découvertes scientifiques et techniques et aux mutations sociétales. En voici quelques-unes.

3.  Bêtises du siècle.
 Dans ce siècle d'anti-Lumières, fondé sur l'extension systémique de la bêtise (Stiegler), le système financier actuel attaque la souveraineté politique et économique des états, la démocratie et l'éducation à l'autonomie, au profit d'un consumérisme en guerre contre la raison, produisant un malêtre sociétal avec des conséquences telles que :   
   *L'effritement du symbolique sous les coups du marché, qui permet  de moins en moins aux jeunes de se structurer : "Les adolescents d'aujourd'hui qui cherchent un répondant tombent sur un répondeur", note le psychanalyste R.Kaès.          
   *Le refus de toute hiérarchie des valeurs sous prétexte d'égalité : Tout se vaut ! William Faulkner et Crétine Ragot, c’est pareil puisqu'ils sont publiés tous les deux.     
   *L'injonction moderne à sentir plutôt qu'à réfléchir, verbes présumés antinomiques, signe du discrédit qui frappe le savoir.         
   *Les excès du pédagogisme et du "thérapeutisme" : L'enfant serait créateur de son processus d'éducation, comme le patient serait créateur de sa thérapie.       
   *La suppression des langues anciennes, du redoublement et des devoirs accompagnés à l'école (Cf. N.Vallaud-Belkacem) dans une école fondée sur la compétition           . 
   *L'art contemporain où les avant-gardes historiques fécondes d'hier s'échouent aujourd'hui en impératifs de transgression (Cf. W.Delvoye et son "œuvre" Cloaca) et gare à "l'imbécile" qui ne comprend pas !
   *La médecine qui aujourd'hui soigne de mieux en lieux les maladies et de moins en moins les malades.
   *La science moderne qui réduit l'esprit au cerveau et le corps à un organisme.  
   *Le tout thérapeutique actuel : Cf. "la colorio-thérapie" pour adultes (sic) dans tous les relais H, la méditation pleine conscience qui guérit tout.     
   *Le positivisme béat refoulant en l'homme le négatif et le tragique.       
   *Le jeunisme comme démission de son devenir, le narcissisme solipsiste (le selfie).      
   *La religion du New Age. 
   *La prison dès 12 ans (R.Dati) et la détection de la délinquance dès 3 ans (Sarkozy),  etc., etc…

            "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils n’en ont" (Descartes). Disserter sur la bêtise ne suffit pas à s'en prémunir et pourrait même prédisposer à en proférer d'avantage. Mais ne faut-il pas prendre le risque d'en dire quelques-unes pour espérer penser mieux ?


Sujet du Merc. 07/11/2018 : le lâcher-prise est-il une lâcheté ?

le lâcher-prise est-il une lâcheté ? Lâcher-prise est-il lâche, le lâcher-prise est-il une lâcheté ? Ou plutôt : le lâcher-prise est...