samedi 26 septembre 2015

Sujet du Merc 30/09/2015 : Périssent les faibles et les ratés : premier principe de notre amour des hommes" Nietzsche



                     Périssent les faibles et les ratés :
premier principe de notre amour des hommes" Nietzsche

      "Qu’est-ce qui est bon ? — Tout ce qui exalte en l’homme le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance elle-même.       
Qu’est-ce qui est mauvais ? — Tout ce qui a sa racine dans la faiblesse. 
Qu’est-ce que le bonheur ? — Le sentiment que la puissance grandit — qu’une résistance est surmontée.
Non le contentement, mais encore de la puissance, non la paix avant tout, mais la guerre ; non la vertu, mais la valeur (vertu, dans le style de la Renaissance, virtù, vertu dépourvue de moraline).
Périssent les faibles et les ratés : premier principe de notre amour des hommes. Et qu’on les aide encore à disparaître !" Nietzsche  in "le crépuscule des idoles".

Provocation pour les uns, ironie noire pour les autres. Il y a peu d'auteurs pour voir dans ces quelques lignes autre chose que ce qu'elles disent vraiment. C'est qu'en France, tout particulièrement, Nietzsche est non pas à la mode. Il est la mode.
 Le retour de Nietzsche a été préparé par la génération libérale-libertaire de Mai 68. Celle-ci, formellement «émancipatrice» dans les mœurs autant que profondément répressive dans son appareil d'État, devait inventer un Nietzsche à sa mesure. Un Nietzsche inaccessible, à la nonchalance ivoirine, innocent par définition de tout, et d'abord de tout ce qu'il a pu écrire lui-même. Un Nietzsche «attentionné aux vieilles dames fragiles» comme dit l'inénarrable Onfray. 

Ce retour de Nietzsche par la gauche morale n'est pas une passade; il a une fonction; on peut le déceler à la réhabilitation des thèmes suivants:
          Dépréciation de l'entendement et de la raison, primat de l'émotionnel et de l'intuitif sur le rationnel, lutte contre la pensée causale et systématique (jugée «plate» ou «répressive» !)
          Différentialisme et interprétations ethnicistes des phénomènes sociaux (notamment en géopolitique)
          Abandon de la connaissance des rapports réels, recours au mythe, survivance involontaire de références théologiques
          Dandysme et pseudo-aristocratisme, fuite dans la subjectivité «sublime, forcément sublime », agenouillement systématique devant les références littéraires (goût de l'écriture en «fragments» que l'on cite comme arguments d'autorité)
          Réduction de la connaissance à la seule utilité technique (pragmatisme). 

La déclaration nietzschéenne de ce soir s'inscrit dans cette "contre-philosophie", résolument réactionnaire et anti-Lumières. Ni ironie, ni provocation, dans cette citation. mais pour ceux qui en douteraient, continuons un moment avec Nietzsche :

" Le malade est un parasite de la société. Arrivé à un certain état il est inconvenant de vivre plus longtemps. L'obstination à végéter lâchement, esclave des médecins et des pratiques médicales, après que l'on a perdu  le sens de la vie, le droit à la vie, devrait entraîner, de la part de la société, un mépris profond. Les médecins, de leur côté, seraient chargés d'être les intermédiaires de ce mépris, -ils ne feraient plus d'ordonnances, mais apporteraient chaque jour à leurs malades une nouvelle dose de dégoût ... Créer une nouvelle responsabilité, celle du médecin, pour tous les cas où le plus haut intérêt de la vie, de la vie ascendante, exige qu'on écarte et que l'on refoule sans pitié la vie dégénérescente -par exemple en ce qui concerne le droit de procréer, le droit de naître, le droit de vivre ...»
«Les races épurées sont toujours devenues plus fortes et plus belles. - Les Grecs nous présentent le modèle d'une race et d'une culture ainsi épurées: et il faut espérer que la création d'une race et d'une culture européennes pures réussira également un jour
«[En Europe] la race soumise a fini par y reprendre la prépondérance, avec sa couleur, la forme raccourcie du crâne, peut-être même les instincts intellectuels et sociaux: -qui nous garantit que la démocratie moderne, l'anarchisme encore plus moderne et surtout cette prédilections pour la Commune, la forme sociale la plus primitive, que partagent aujourd'hui tous les socialistes d'Europe, ne sont pas dans l'essence, un monstrueux effet d'atavisme - et que la race des conquérant et des maîtres, celle des aryens, n'est pas en train de succomber, même physiologiquement? ...»  
«Projetons nos regards à un siècle en avant. Admettons que mon attentat contre deux millénaires de contre-nature et de profanation de l'humanité réussisse. Ce nouveau parti, qui sera le parti de la vie et qui prendra en main la plus belle de toutes les tâches, la discipline et le perfectionnement de l'humanité, y compris la destruction impitoyable de tout ce qui présente des caractères dégénérés et parasitaires, ce parti rendra de nouveau possible la présence sur cette terre de cet excédent de vie, d'où sortira certainement de nouveau la condition dionysienne .»
«L'homme des époques de décomposition qui mélange toutes les races, qui porte en lui l'héritage d'une ascendance hétérogène, c'est-à-dire des instincts et des jugements de valeur contradictoires, souvent plus que contradictoires et presque incessamment en lutte les uns avec les autres et qui ne lui laissent que rarement le repos - cet homme des civilisations tardives et des lumières rompues sera généralement un faible.»
«Dans la notion de l'homme bon, on prend parti pour tout ce qui est faible, malade, mal venu, pour tout ce qui souffre de soi-même, pour tout ce qui doit disparaître. La loi de la sélection est contrecarrée ».

Nietzsche qui se pensait "inactuel", n'est au fond que l'idéologue de l'époque du colonialisme, celle de Drumont et Galton, du racisme au nom de la civilisation, de l'eugénisme au nom de la pureté de la race; de la stérilisation forcée  des " délinquants chroniques, idiots, imbéciles et voleurs" ( Loi de l'Indiana en 1907).
Sur bien d'autres points, qu'il faudrait aborder dans d'autres rencontres du café philo, nous constaterions que Nietzsche est le combattant acharné de l'esprit des Lumières et on comprendrait  mieux, peut être, à lire et décortiquer ses propos très souvent charmeurs sur le plan littéraire, le jugement que D.Lusurdo (université d'Urbino - Italie ) : Nietzsche : "le plus grand penseur parmi les réactionnaires et le plus grand réactionnaire parmi les penseurs" (D. Losurdo - in "Nietzsche, philosophe réactionnaire"


lundi 21 septembre 2015

Sujet du Merc. 21/09/2015 : L’humain a-t-il vraiment conscience de la mort ?



                       L’humain a-t-il vraiment conscience de la mort ?
« Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement » écrivait La ROCHEFOUCAULD dans la maxime 26.

De fait, penser la mort consisterait pour la conscience de soi que chacun est, à se placer dans un rapport de transparence avec le non-être de cette conscience de soi. Or, il m’est impossible de comprendre, au sein de ma certitude de vivre, ce que signifie ne plus vivre, ne plus être. Dès que je veux penser la mort, je mets quelque chose à la place du néant, ne serait-ce qu’un mot ; je m’éloigne d’elle au moment où je veux m’en approcher. La mort ne peut donc pas être un objet de pensée parce qu’elle est la négation de tout objet, l’absence, l’autre absolu. Elle incarne l’altérité radicale, l’expérience qu’il n’est pas possible de faire à la première personne puisqu’elle est la destruction de ce par quoi il peut y avoir expérience.

Et pourtant, que la mort ne puisse pas positivement se penser ne signifie pas que l’homme soit dans l’ignorance de la mort. Au contraire, « la mort est l’honneur ontologique de l’homme » (Romano GUARDINI), sa marque distinctive. L’homme est le seul animal qui sait qu’il va mourir. Il existe et exister c’est expérimenter le mourir au cœur de son existence, un mourir  irréductiblement sien. « Son mourir, tout Dasein doit nécessairement, à chaque fois le prendre lui-même sur soi. La mort, pour autant qu’elle “soit”, est à chaque fois essentiellement la mienne »  écrit HEIDEGGER, dans « Etre et Temps ».    
Il y a là, le principe d’un solipsisme existentiel. Dire que l’existant est en situation par rapport à la mort revient toujours à parler de sa propre mort. Le mourir n’est pas le “on meurt”, cette banalité du on, dans laquelle HEIDEGGER voit la forme la plus avérée de l’inauthenticité. La mort à la troisième personne, la mort des avis de décès, bref la banalité de l’événement anonyme affectant les autres, est ce qui masque le mourir, non ce qui le révèle. Il n’y a pas d’essence générale de la mort, pas plus qu’il n’y a d’essence générale de l’existence. Il y a une singularité et une unicité de l’expérience humaine absolument irréductibles.

Ainsi l’homme ne sait pas ce qu’est la mort mais il sait qu’il va mourir et c’est ce savoir qui le constitue comme un être de pensée et de langage. L’être qui sait qu’il va mourir est l’être qui pense. Il s’ensuit que la mort et la pensée sont liées par un rapport interne. La « non-pensée » de la mort est la loi d’être de la pensée tout court, ce qui la fait surgir comme une interrogation toujours à recommencer et toujours mise en échec. L’anticipation du “jamais plus”, du “nulle part” fonde la conscience du “maintenant” et de “l’ici”. Mais impossible de dire ce que l’on sait lorsque l’on sait cela. C’est une sorte de “je ne sais quoi” habitant l’homme sous la forme d’une angoisse fondamentale, une angoisse lui collant à la peau et définissant sa manière d’exister. « Ce qui demeure pour la pensée une manière convenable de réfléchir à la mort semble n’être rien d’autre que de penser l’angoisse elle-même pour une pensée » écrit GADAMER dans « Langage et vérité ».  
             
L’angoisse est notre vécu le plus intime parce qu’il y a quelque chose d’inexplicable où s’enracine la vie. Impossible de constituer la mort comme un problème à résoudre. C’est un mystère à reconnaître. En toute rigueur, nul discours sur la mort n’est donc possible. « La mort est inexplicable, doit être le dernier mot à son sujet » selon KIERKEGAARD.

Ce qui seul peut être objet de discours est le rapport que l’être humain entretient avec sa mortalité. La seule manière conséquente de penser la mort revient ainsi à penser l’existence et à examiner les différentes manières dont l’homme vit son être pour la mort.
A l’impossibilité d’une ontologie de la mort doit se substituer une phénoménologie de notre être-mortel.

PLATON établit que « philosopher c’est apprendre à mourir » à la vie selon l’ordre du temps pour vivre d’une vie spirituelle qui se sent hors du temps, extérieure à la dimension du périssable.
SPINOZA pour sa part pense dans « Éthique » que « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et la sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie »… « L’homme libre, c’est-à-dire celui qui vit selon le seul commandement de la Raison, n’est pas conduit par la crainte de la mort, mais désire le bien directement, c’est-à-dire qu’il désire agir, vivre, conserver son être selon le principe qu’il faut chercher l’utile qui nous est propre. Et par conséquent il ne pense à rien moins qu’à la mort ; mais sa sagesse est une méditation de la vie »

EPICURE exhorte à La sagesse comme affranchissement de la crainte de la mort et ataraxie.

KIERKEGAARD et CIORAN établissent dans les textes suivants que la mort n’est pas une invitation à deviner des énigmes mais doit être une exhortation au vivant afin qu’il mette à profit sa part d’irréalité, non pour succomber au sentiment de l’absurde et au désespoir mais pour stimuler la vie et monter jusqu’au soir en homme libre et responsable.

Mais il faut citer tout d’abord Blaise PASCAL de MONS : « Qu’on s’imagine un nombre d’hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns et les autres avec douleur et sans espérance, attendent à leur tour. C’est l’image de la condition des hommes ». « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste, on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais ».

CIORAN, dans « La tentation d’exister » écrit : « La séduction de certains problèmes vient de leur défaut de rigueur, comme des opinions discordantes qu’ils suscitent : autant de difficultés dont s’entiche l’amateur d’Insoluble.
Pour me “documenter” sur la mort, je n’ai pas plus de profit à consulter un traité de biologie que le catéchisme : pour autant qu’elle me concerne, il m’est indifférent que j’y sois voué par suite du péché originel ou de la déshydratation de mes cellules. Aucunement liée à notre niveau intellectuel, elle est réservée, comme tout problème privé, à un savoir sans connaissances, J’ai approché nombre d’illettrés qui en parlaient plus pertinemment que tel métaphysicien ; ayant décelé par expérience l’agent de leur destruction, ils y consacraient toutes leurs pensées, de sorte que la mort, au lieu d’être pour eux un problème impersonnel, était leur réalité, leur mort. Mais parmi ceux-là mêmes qui, illettrés ou non, y songent constamment, la plupart ne le font qu’atterrés par la perspective de leur agonie, sans s’apercevoir un moment que, dussent-Ils vivre des siècles, des millénaires, les raisons de leur terreur ne changeraient en rien, l’agonie n’étant qu’un accident dans le processus de notre anéantissement, processus coextensif à notre durée. La vie, loin d’être, comme pensait Bichat, l’ensemble des fonctions qui résistent .à la mort, est plutôt l’ensemble des fonctions qui nous y entraînent, Notre substance diminue à chaque pas; cette diminution pourtant, tous nos efforts devraient tendre à en faire un excitant, un principe d’efficacité, Ceux qui ne savent tirer bénéfice de leurs possibilités de non-être demeurent étrangers à eux- mêmes : des fantoches, des objets pourvus d’un moi, endormis dans un temps neutre, ni durée ni éternité. Exister, c’est mettre à profit notre part d’irréalité, c’est vibrer au contact du vide qui est en nous. Le fantoche, lui, reste insensible au sien, l’abandonne, le laisse dépérir… ».

Finissons en avec la mort… par un texte de KIERKEGAARD, « Sur une tombe » : « [La mort] est inexplicable, doit être le dernier mot à son sujet. Son caractère inexplicable est la limite, et l’importance du mot consiste uniquement à donner à la pensée de la mort force rétroactive, à en faire le stimulant de la vie, parce qu’avec la décision de la mort, c’est fini et que l’incertitude de la mort vérifie à chaque instant. Ce caractère inexplicable n’est donc pas une invitation à deviner des énigmes, à faire preuve d’ingéniosité, mais la grave exhortation de la mort au vivant : je n’ai besoin d’aucune explication; songes-tu qu’avec cette décision, c’est fini, et qu’elle peut à tout moment être là voilà ce qu’il vaut pont toi la  peine de méditer.
Peut-être mon cher auditeur, trouves-tu que ce discours t’apprend fort peu de chose ; tu en sais peut-être beaucoup plus toi-même; cependant il n’aura pas été vain si, touchant l’idée de la décision de la mort, il a été pour toi l’occasion de te rappeler qu’un grand savoir n’est pas un bien absolu ».

Extrait de l’essai « La mort est impensable », écrit par Simone MANON (2009).

mercredi 16 septembre 2015

Michel Onfray, ou l'amour de l'ordre. Un article de EVELYNE PIEILLER



Michel Onfray, ou l'amour de l'ordre.
Monde Diplomatique  Juillet 2015
PAR EVELYNE PIEILLER

A en croire l'auteur, le dernier ouvrage de Michel Onfray( "Cosmos)" serait à la fois son premier livre et son grand œuvre; sa pensée y aurait enfin trouvé à s'accomplir pleinement. Cette philosophie « solaire» a séduit en se présentant comme un rationalisme joyeux, en opposition à tous les conformismes. Or, au nom de cette opposition, « Cosmos» renoue avec un discours qui exalte l'irrationnel et la tradition.

 « Qui, se cache derrière l'intellectuel le plus populaire de France, bête noire de Manuel Valls?" Question judicieuse que celle posée par Le Point (1), l 'hebdomadaire où officie son ami Franz-Olivier Giesbert, à l'occasion de la parution du dernier ouvrage de Michel Onfray, Cosmos (2). La pensée et les opinions du personnage ont assez de rayonnement pour faire de ses essais des best-sellers; il lui suffit d'apparaître en couverture d'un magazine pour en redynamiser les ventes. Mieux encore, quand il dénonce la« ter­reur idéologique activée par cette mafia qui se réclame de la gauche» et affirme préférer «une analyse juste d'Alain de Benoist à une analyse injuste de Minc, Attali ou BHL», ou «une analyse juste de BHL à une analyse injuste d'AIain de Benoist» (3), le premier ministre lui-même se sent tenu de réagir. A l'évidence, M. Valls a été perturbé par la référence à Alain de Benoist, principal représentant de ce que l'on a nommé la Nouvelle Droite, cofondateur jadis du Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (Grece). Car si Onfray, qui se dit de gauche, et même proudhonien, peut être d'accord avec un homme dont le chef du gouvernement estime qu'il a «d'une certaine manière façonné la matrice idéologique du Front national », alors «ça veut dire qu'on perd les repères» (4). En bref, concluait sobrement un autre membre du gouvernement, M. Jean-Marie Le Guen: « Mais où va-t-on ? »
Or, si Onfray semble parfois tirer contre son camp, c'est toujours au nom d'une conception de l'homme qui s'affirme reliée à un idéal émancipateur. L'examen de cette conception pourra peut-être élucider ce qui apparaît aujourd'hui comme ambigu ou contradictoire.
Cosmos, premier volume d'une trilogie modestement intitulée Brève Encyclopédie du monde, aborde une thématique très fréquentée, puisqu'il a pour objectif d'énoncer La décadence de notre civilisation «mourante». Et de lutter contre le nihilisme, ce temps de la «néantisation du sens» caractéristique de notre «Occi­dent effondré (5)>>, quand il devient manifeste que «les valeurs supérieures se déprécient », pour citer l'un des grands inspirateurs d 'Onfray, Friedrich Nietzsche (La Volonté de puissance). Que faire, dans un moment de l'histoire aussi éprouvant? « Il reste ce qu 'Epicure disait: le bateau coule, mais il y a la possibilité d'être dans un salut personnel, d'être droit, d'être debout et de se dire: "Le nihilisme ne passera pas par moi." (6») 

«Les déterminismes qui nous programment»

Pour renouer avec les « valeurs supérieures» et recréer du sens, Onfray propose une voie empruntée par de nombreux déçus de l'Homo sapiens sapiens : comprendre et saluer « le sacré de la nature», auquel n'aurait plus accès l'homme, qui fut progressivement dévoyé par le langage - car « les mots médiatisent un réel s'en­fuyant dès qu'on le nomme» -, puis diminué par l'écriture - car, avant les livres, « les civilisations orales disposaient d'une sagesse issue de la contemplation de la nature, de la réflexion sur les indices donnés par le cosmos» - et enfin abîmé par le monothéisme, en particulier dans sa version judéo-chrétienne - car, avant celui-ci, « le monde est un tout. ( ... ) Rien n'est supérieur, puisque tout se trouve à égalité ontologique». En bref, c'était mieux avant, avant que « la culture» ne «passe à son prisme la lumière de ce qui est, et ce qui est en sort réfracté, diffracté, mais jamais pur.  Si l'on ajoute à tous ces maux les ravages de la modernité, « temps nihiliste ... temps reconstruit par les machines à produire de la virtualité ... temps des villes contre temps des champs», pour ne rien dire - ou en tout cas, bien peu - des mouvements du marché, la cause est entendue: combien il serait beau de retrouver « l'authenticité métaphysique» du Tzigane n'ayant pas subi l'acculturation, de vivre sa journée « de pure présence au monde, de jouissance voluptueuse d'un temps lent, naturel, surtout pas culturel».

Cet anti-intellectualisme étonnamment insistant se double de la conviction tout aussi insistante selon laquelle l'humain ne serait qu'une variété du vivant, et pas forcément la mieux dotée. Hardiment, Onfray va jusqu'à affirmer que les plantes pen­sent, savent compter (du moins jusqu'a deux, précision d'importance), anticipent et communiquent. Merveille, elles « peuvent percevoir, sentir, s'émouvoir sans tout cet appareillage complexe qui semble étouffer la physiologie élémentaire des sensations directes avec le cosmos». Quant à l'animal, il n'est pas de différence de nature entre lui et l'homme, animal tout autant, mais « dénaturé» par la civilisa­tion; il n'est qu'une différence de degré. Onfray ne précise pas en quoi consiste ce degré, pas plus qu'il n'indique ce qu'il entend par «penser».
Un tel ensemble de notions floues semble aisément participer de la sensibilité contemporaine, qu'anime souvent le rejet d'une raison supposée occidentale, marquée par le dualisme corps-esprit, le mépris du reste du vivant, et soupçonnée d'avoir permis le développement d'une technique qui impose la rentabilité comme valeur suprême. Onfray le libertaire hédoniste, puisqu'il a longtemps aimé se présenter ainsi, ne ferait guère que développer, ô combien longuement, un discours à ambi­tion poétique sur la nécessité de se redonner une liberté épanouissante en se déprenant de notre fallacieuse croyance en les pouvoirs de l'intellect. Mais il ya là aussi une valeur absolue accordée aux sens, et un déni surprenant du rôle du langage, spécificité humaine, ce dont Cosmos a l'intérêt de développer les conséquences. Car il entend célébrer, y compris sous le nom de «nature », le principe même de la vie. Or ce principe, qu'il l'appelle «vitalisme énergétique» ou « volonté de puissance», a peu à voir avec la liberté. 

Difficile, à vrai dire, de saisir avec précisions de quoi il s'agit: « La volonté de puissance nomme tout ce qui est, et contre lequel on ne peut rien faire, sinon savoir, connaître, aimer, vouloir cet état de fait qui nous veut et que l'on ne peut a priori vouloir.» Certes, mais encore? Les dictionnaires restent prudents: c'est là une théorie qui attribue à la vie une force propre. Onfray, dans le plan du cours qu'il consacrait à la question (Contre-Histoire de la philosophie, 5 janvier 1999), résumait: « a: tout est matière; b: mais quelque chose échappe à l'agencement. La vie, ce qui échappe pour l'instant à la réduction intellectuelle. » On flotte dans le flou, mais notre homme, qui s'affirme matérialiste, tient à lester ce flou du poids de la scientificité. La vie, puissance obscure et mystérieuse, n'ayant d'autre but qu'elle-même, se donne des formes multiples, qu'on nomme «nature». Celles-ci n'existent que comme supports, manifestations de la vie. Y compris l'homme. « Notre vérité intime et profonde» se trouve ainsi «dans la biologie, en l'occurrence l'histologie [l'étude des tissus], qui conserve la mémoire souche dont on sait qu'elle porte le programme du vivant: naître pour mourir, vivre pour se reproduire et mourir, s'activer pour réaliser le plan de la nature et mourir; se croire libre, se dire libre tout en avançant en aveugle dans la vie qui nous veut plus nous ne la voulons, et mourir. » 

Le libre arbitre n'est donc qu'une «fic­tion», « une fable qui masque la méconnaissance des déterminismes qui nous programment». Et quel programme! «Le sexe, le sang, la mort: aucun animal n'y  échappe", Nous qui nous croyons autonomes et porteurs d'une multiplicité de choix et de potentialités ne faisons qu'« obéir», et dans tous les domaines: par exemple, «quand l 'homme répand des pesticides, ( ... ) il se contente de dérouler un plan qui est celui de sa nature ». Il y aurait donc une nature humaine, première, essentielle, commune à tous, mue par ce programme qui «veut les individus pour le profit de l'espèce à laquelle ils sacri­fient tout, alors qu'ils croient vouloir quand ils sont voulus », Un «premier moteur» au-delà du bien et du mal, pure volonté d'existence

Évidemment, l'humanisme ne saurait réchapper de cette vision du monde. La fatalité remplace la liberté; le sujet n'est plus que le vecteur d'une force qui l'utilise pour se poursuivre, toute Histoire ne peut être qu'illusion. Il demeure une seule marge de manœuvre, un seul interstice de liberté: reconnaître que «la même force qui fait sortir le germe de la terre ( ... ) persiste en l'homme. Une force aveugle et sourde, mais puissante et déterminante, contre laquelle on ne peut pas grand-chose, sinon savoir ce qu'elle est, puis y consentir ». Un savoir, une acceptation dont les «anciens », encore à l'abri de la civilisation «dévirilisante» et mystifiante, ont donné l'exemple. «Temps des semailles et des récoltes ( ... ), temps de la naissance et de la mort»: Onfray rend un hommage vibrant à la sagesse millénaire de ceux qui autrefois «vivaient en relation avec le cosmos, en bonne intelligence avec l'ordre du monde», les simples d'antan, «le paysan, l'agriculteur, l'horticulteur, l'apiculteur, le marin, l'éleveur, le cultivateur, le fermier, le campagnard, le sylviculteur, qui en savent plus sur le monde que le philosophe» car ils n'ignorent pas les « racines naturelles de l'être ». Eux ont accompagné, sans phrases, la pulsion de vie à l'œuvre dans la nature, tandis que la culture urbaine ne saurait plus que «vanter les mérites de la cité, le lieu des barbaries gigantesques » ...
Naguère, Onfray affirmait avec panache: « Plus que jamais, la tâche de la philosophie est de résister, plus que jamais elle exige l'insurrection et la rébellion, plus que jamais elle se doit d'incarner les vertus de l'insoumission» (Cynismes, Grasset, 1990). Or son vitalisme emprunte passablement à ï'eélan vital» d'Henri Bergson, le philo­sophe dont Charles Péguy estimait qu'il avait réintroduit la vie spirituelle dans le monde, ce qui est déjà surprenant. Mais surtout, ce que développe l'auteur de Cosmos rejoint étonnamment une certaine pensée de l'ordre, un ordre immuable, pre­mier, seul porteur de vérité, auquel il convient de se soumettre. Exaltation de l'instinct et de l'inconscient collectif au détriment de la raison, prééminence accordée à l'animalité de l'homme, dégoût de la
« civilisation »,
glorification de la puis­sance de la vie, hantise de la décadence, aspiration à retrouver un âge d'or par le retour à la tradition: autant de notions qui font écho, parfois très précisément, à une sensibilité largement déployée jadis

C'est Maurice Barrès (1862-1923), qui chante « l'énergie créatrice, la sève du monde, l'inconscient» (Le Jardin de Béré­nice, 1891), l'instinct des humbles et... le nationalisme. C'est le philosophe Ludwig Klages (1872-1956), proche de la révolution conservatrice allemande, dont l'essai L'Homme et la Terre (1913), l'un des premiers grands manifestes écologistes, postule que le cosmos est vivant, que le pro­grès est « un désir de meurtre inassouvi» et que le retour à la nature est salvateur. C'est l'Allemand Oswald Spengler (1880- 1936), attaché à l'ordre, au devoir et à un socialisme "conservateur», qui, dans Le Déclin de l'Occident (1918), déplore la stérilité de la modernité et incite à trouver le salut collectif dans la considération du passé. Ces quelques exemples ,tous représentatifs d'un courant à strictement parler réactionnaire, n'épuisent pas l' effervescence d'une pensee , tlyrique, qui fleurit jusque dans les années 1930, et dont ce qu'on n'ose appeler la «pensée New Age» fut une variation plus récente. Rechercher l'accès «direct» aux forces du vivant, toute subjectivité abolie, relève du fantasme mystique. Le théoriser engage sur la voie périlleuse qui préfère l'irrationnel à l'émancipation. 

Onfray déclarait dans Le Point (9 mars 2005) « ne plus se faire avoir par les étiquettes ». Ce n'est guère aujourd'hui un signe d'originalité, mais c'est en revanche une recommandation à faire à ses lecteurs : l'athée farouche qu'il fut est désormais tout imprégné d'une spiritualité aussi vague que confuse; le rationaliste qu'il se veut chante la louange de l'instinct silencieux; le libertaire qu'il se proclame est devenu le héraut du respect des traditions.


(1) Franz-Olivier Giesbert, «Michel Onfray, le philo­sophe qui secoue la France », Le Point, Paris, 14 mars 2015. Cf également le dossier en ligne qui réunit avec affection interviews, vidéos, commentaires critiques ... www.lepoint.fr
(2) Michel Onfray, Cosmos. Une ontologie matéria­liste, Flammarion, Paris, 528 pages, 22,90 euros. Premier tome d'une trilogie, qui sera suivi de Décadence et de Sagesse.
(3) Le Point, 25 février 2015.
(4) Manuel Valls, «Le Grand Rendez-Vous» Europe l-iTélé-Le Monde, 8 mars 2015.
(5) Michel Onfray, Cosmos, op. cil. Toutes les citations suivantes, sauf mention contraire, proviennent de ce livre.
(6) Débat à l'Opéra de Nice animé par Franz-Olivier Giesbert, 5 juin 2015. 

lundi 14 septembre 2015

Sujet du 16 Sept. : En certaines heures, en certains lieux, dormir, c'est mourir" V Hugo



"En certaines heures, en certains lieux,
                         dormir, c'est mourir" V Hugo

"La France ne doit pas même adhérer à ce gouvernement par le consentement de la léthargie: à de certaines heures, en de certains lieux, à de certaines ombres, dormir, c'est mourir"  ( V Hugo - in Napoléon le petit).

Le 2 décembre 1851 louis Napoléon Bonaparte prend le pouvoir en France par un coup d'Etat. V Hugo est expulsé en Belgique.
Dans un ouvrage publié en 2010 la philosophe, Cynthia Fleury, propose une lecture  passionnante de la notion de courage. (les extraits qui suivent proviennent de cet ouvrage : " La fin du courage")
 
"Victor Hugo cerne parfaitement les procédés falsificateurs des petits maîtres qui vivent de la soumission trop soudaine des peuples. Car ces régimes où s'épuise le courage du peuple ne sont même pas des tyrannies. Ils se nourrissent des asservissements passagers et des bienveillances populaires. Et là les faussaires sont victorieux."

Fin descripteur du chef politique contre-exemplaire, éhonté, obscène, déplorable, Victor Hugo est également le fin analyste des régimes électoralistes. Ou quand l'électoralisme signe la fin de la vitalité démocratique. Ou quand la cristallisation sur le scrutin, ce moment de non-intelligence, fait dépérir la rationalité publique. Bien qu'élément important de la vie procédurale démocratique, le vote n'en est pas moins un instrument tout à fait ambivalent, ne relevant en aucune manière de ce qui fait la vérité et l'essence de la démocratie, à savoir sa culture son contexte sociétal, le sens et la valeur qu'elle donne aux principes et aux choses. Le vote ne dit rien.

L'électoralisme promeut une démocratie sans qualités qui réduit le peuple à sa forme statistique. « Je dois vous dire, écrit Alain Badiou, que je ne respecte absolument pas le suffrage universel en soi; cela dépend de ce qu'il fait. Le suffrage universel serait la seule chose qu'on aurait à respecter indépendamment de ce qu'il produit. Et pourquoi donc ? " (Badiou in "de quoi Sarkosy est il le nom ?")
 Et là encore, Victor Hugo est en pleine résonance avec Alexis de Tocqueville: 
« Des chaînes et des bourreaux, ce sont là les instrument grossiers qu'employait jadis la tyrannie; mais de nos jours la civilisation  a perfectionné jusqu'au despotisme lui-même qui semblait pourtant avoir plus rien à apprendre ... Les princes avaient pour ainsi dire matérialisé la violence; les républiques démocratique de nos jours , l'ont rendue tout aussi intellectuelle que la volonté humaine qu'elle veut contraindre. Sous le gouvernement absolu d'un seul, le despotisme, pour arriver à l'âme, frappait grossièrement le corps ; et l'âme, échappant à ces coups, s'élevait glorieuse au-dessus de lui; mais dans les républiques démocratique ce n'est point ainsi que procède la tyrannie; elle laisse le corps et va droit à l'âme. Le maître n'y dit plus: Vous penserez comme moi, ou vous mourrez; il dit: Vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi; votre vie, vos biens, tout vous reste; mais de ce jour vous  êtes un étranger parmi nous. Vous garderez vos privilèges à la cité, mais ils vous deviendront inutiles; cars i vous briguez le choix de vos concitoyens, ils ne vous l'accorderont point, et si vous ne demandez que leur estime ils feindront encore de vous la refuser. Vous resterez parmi les hommes, mais  vous, perdrez vos droits à l'humanité. Quand vous vous approcherez de vos semblables, ils vous fuiront comme un être impur; et ceux qui croient à votre innocence, ceux-là mêmes vous abandonneront, car on les fuirait à leur tour. Allez en paix, je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort » (A de Tocqueville - De la démocratie en Amérique).
 Si courage individuel et collectif semblent ainsi pouvoir être matés à la source, c'est  à dire dans la vie sociale moderne, où trouver les ressorts pour faire émerger une morale politique, une éthique du pouvoir. Nulle part diront les tenants de la "nature humaine" soi-disant universelle. Nulle part diront les partisans de l'absence d’Etat.
Mais si balayant ces présupposés qui fonctionnent comme des mythes, des fables " la tyrannie.... laisse le corps et va droit à l'âme", incorporés à dictature démocratique, nous voulons rester éveillés, vigilants. Comment faire? La léthargie (Léthé en grec = oubli, sommeil pathologique) est tellement agréable lorsqu'on a le ventre plein !        
Nous avons dormi pour les quarante dernières années. dormi pour la Yougoslavie, l'Irak, les retraites, la sécu, la Lybie, Gaza, la Syrie, le code du travail, la "dette"....... et le Prince nous dit " Allez en paix, je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort". 
Alors avons nous oublié l'avertissement de Hugo ? Somme nous dans des temps, des heures, des lieux ou dormir c'est mourir ? Le courage n'est il pas de vivre, d'être éveillés ?
  
Et ce n'est pas si compliqué que cela : c'est ce que nous faisons tous les matins !  
"Le sommeil de la raison engendre des monstres". Sommes nous devenus des monstres ?

SUJETS A VENIR :

                                        MERCREDI 23 Septembre

1028                   L’humain a-t-il vraiment conscience de la mort ? 
        
                                         MERCREDI 30 Septembre

1029                  « Périssent les faibles et les ratés : premier principe
                                        de notre amour des hommes » Nietzsche  

                                        MERCREDI 07 Octobre

1030    "On avale à pleine gorgée un mensonge qui nous flatte et on boit goutte à goutte une vérité             qui nous est amère".   Diderot



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Sujet du Merc. 07/11/2018 : le lâcher-prise est-il une lâcheté ?

le lâcher-prise est-il une lâcheté ? Lâcher-prise est-il lâche, le lâcher-prise est-il une lâcheté ? Ou plutôt : le lâcher-prise est...