dimanche 22 juillet 2018

Sujet du JEUDI 26 Juillet 2018: L'ignorance rend-elle vraiment heureux ?



ATTENTION EXCEPTIONNELLEMENT LE CAFÉ PHILO AURA LIEU LE JEUDI 26 JUILLET


 L'ignorance rend-elle vraiment heureux ?

Tentatives de définitions
Ce sujet implique plusieurs concepts majeurs : l’ignorance, le savoir (et la vérité), le bonheur, le malheur, l’espoir et le jugement. Nous entendons souvent que les ignorants seraient plus heureux que ceux qui sont en quête de savoir. « Si tous les gens intelligents sont tristes, je préfère être un imbécile heureux » scandait un jeune rappeur de la scène française dans son dernier album ; comme un désir de troquer cette intelligence, cet esprit de réflexion et d’analyse contre une imbécillité, une ignorance car le premier nous rendrait triste tandis que l’on se complairait dans le second.



L’ignorance se caractérise par le fait de ne pas savoir ce qui est « vrai ». En effet, un ignorant peut « savoir » ce qu’il tient pour vrai ou ce qu’il croit vrai. En d’autres termes l’ignorance prend racine dans l’ignorance d’elle-même. Il ne faut pas voir - ici en tout cas - l’ignorant comme celui qui ne sait rien, mais comme celui qui sait « mal ». En effet, celui qui ne sait rien ne pense pas, n’as pas de conscience de soi et donc n’est pas. C’est un animal et il semblerait qu’il ne connaît ni bonheur, ni malheur mais seulement des instincts. Au contraire, le savoir se définit par la connaissance de ce qu’on ignore et de ce dont on a prouvé rigoureusement que cela était vrai de la manière la plus objective et la plus généralisable possible. L’espoir, quant à lui, se définit comme la projection dans l’avenir d’un fait ou d’une situation dont l’issue est incertaine. Il implique le jugement, qui est la capacité consciente et subjective de l’homme à évaluer une chose en lui imputant un adjectif (bien, mal, etc.).

Maintenant, attaquons-nous à la définition du bonheur. Évidemment, je ne prétends pas donner une définition parfaite et immuable du bonheur. C’est une question qui a tourmenté et qui tourmentera encore l’humanité aussi longtemps qu’elle existera. On pourrait définir le bonheur comme un état se suffisant à lui-même, comme une fin en soi. L’état que l’homme recherche perpétuellement. Il est inhérent à l’existence humaine, c’est sa recherche qui nous meut tous. Le bonheur ne semble pas appréhendable à un instant t bien précis. Le concept de bonheur va s’étendre nécessairement à la somme des plaisirs et des déplaisirs.

Le malheur est plus délicat à définir. Serait-ce l’absence de bonheur ou un état encore plus délétère que ce dernier ? En effet, on peut imaginer que l’absence de bonheur ne soit qu’un état neutre dans lequel les deux concepts n’ont pas leur place. Le malheur serait alors une incapacité à assouvir un désir déjà satisfait par le passé et en cela son absence rend triste. Mais le malheur trouve aussi refuge dans un état plus délétère que l’état neutre, par exemple lors de la survenue d’une maladie.

Voyant déjà arrivé les objections stoïciennes, tout cela implique bien sûr un jugement positif ou négatif sur les choses, ainsi que la volonté de l’homme de contrôler, ce qui de prime abord, est hors de son contrôle. Le réel objectif de ce présent sujet est donc de déterminer s’il vaut mieux savoir ou ignorer pour être le plus heureux / le moins malheureux.

Bonheur : rationalité et modération
Attention à ne pas nous perdre : comme le souligne Épicure, certains plaisirs apportent plus de tristesse, que de plaisir. En effet, il ne suffit pas d’avoir une vision court-termiste pour tenter d’appréhender ce qu’est le bonheur. Illustrons cela avec plusieurs exemples : le toxicomane est infiniment heureux lorsqu’il se procure la substance addictogène qu’il convoite ; ou encore le bon vivant éprouve du plaisir lorsqu’il mange, boit et profite des plaisirs de la chair à outrance. Seulement, les conséquences de ces différentes actions, aussi agréables soient-elles sur l’instant, apportent en réalité des méfaits beaucoup plus grands à long terme : le toxicomane mène une vie de débauche, tel un immondice qui erre dans les rues à la recherche de l’unique chose qui peut le satisfaire ; l’homme d’excès se tord de douleur après un repas copieux, il n’est plus maître de ses actes lorsque la boisson a fait son effet sur son organisme, etc.

On remarque que deux choses peuvent prévenir ces états de déplaisirs considérables : la connaissance et la classification de ses désirs par la raison. Savoir que la drogue entraîne l’addiction et la vie de débauche qui s’en suit nous préserve, dans la mesure du possible, d’y goûter. L’excès, qui entraîne maux, douleurs gastriques, état second, etc. s’il est connu, pousse à profiter des plaisirs avec modération. Voilà le mot clé : L’épicurien, décrit comme un homme de plaisirs excessifs et sans réflexion est une invention de ce qui n’ont pas lu Épicure. Le bonheur apparaît là comme un calcul rationnel de la somme des plaisirs et déplaisirs totaux de nos actions et appelle alors à la classification de ces derniers et à leurs modérations par la raison lorsque cela s’avère nécessaire.

Une autre question me vient en tête : en tentant de s’extraire de son asservissement face à la nature, L’homme ne doit-il pas également réfléchir aux ressources disponibles ? Car que serait l’intérêt d’un confort ou d’une prouesse menant à plus de liberté (et de joie), vis à vis de la nature, si tout cela est voué à ne pas durer et donc à nous manquer inexorablement ? Pour caricaturer, imaginez un instant que toute l’énergie qui alimente nos civilisations et nos technologies les plus modernes s’épuise d’ici demain. Qu’en serait la résultante, si ce n’est un chaos sans précédent ? Ne faut-il pas envisager également un calcul rationnel des ressources avant de se lancer tête baissée dans le progrès ? 

Bonheur : Servitude, essentiel et mouvement
D’un autre côté, on entend souvent que l’ignorant serait plus heureux, car justement, il ignore, ne se pose que très peu de questions et profite de sa vie par opposition à l’homme qui réfléchit et se triture constamment les méninges.

Mais l’ignorant n’est-il pas alors un esclave ? N’est-il pas dans la servitude de ses désirs et de ses pulsions ? Prenons un autre exemple plus moderne : dans notre société du divertissement et des médias de l’émotion, nous sommes tous assénés de messages publicitaires, d’incitations à la consommation, entraînant une création de besoins perpétuels avec l’envie incontrôlable de les assouvir dans la

quête d’un bonheur illusoire. En effet, celui qui connaît l’essence des choses, - ou du moins qui s’en rapproche car comme nous le rappelle Voltaire « la science est l’asymptote de la vérité, elle approche sans cesse, mais ne touche jamais » - se libère de cette servitude et peut donc appréhender ses désirs et pulsions avec raison et choisir la modération : car c’est bien comme cela qu’on se libère du déterminisme spinoziste : par la connaissance des causes qui nous détermine.

Parallèlement à cela, l’homme simple et les civilisations que nous catégorisons aujourd’hui de primitives, qui vivent en symbiose avec la nature, qui ne se préoccupent que de ce qui leur est nécessaire, ne sont-elles pas plus heureuses que nos sociétés ? En effet, comme le soulignait jadis Pascal « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir rester au repos dans une chambre ».

Pouvons-nous être heureux comme les civilisations dites primitives, en restant donc dans le monde de l’expérience et de la symbiose avec notre environnement ? Or, nous avons dit que le savoir nous libère de notre servitude d’homme déterminé. Ou bien alors ne serions-nous pas plus heureux à la manière d’un stoïcien, sans apporter de jugement, sans rien attendre de ce qui est hors de notre contrôle pour ne pas risquer la frustration ? Ou serait-ce en réalité une philosophie de l’inaction où l’homme ne cherche donc pas à se libérer par la connaissance ? En effet, le stoïcien accepte, et par son acceptation il ne se meut pas, reste fixe, immobile et est en cela esclave du déterminisme qui lui est propre. Mais ne dit-on pas aussi que le bonheur se retrouve dans les choses simples ? En effet, qui de plus heureux que celui qui sait profiter de l’essentiel ? Nous l’avons déjà évoqué plus haut, et nous avons conclu que celui qui se contente seulement de l’essentiel est dans la non mouvance. C’est la définition même du contentement. Néanmoins, savoir se recentrer sur cet essentiel, de manière périodique, apparaît comme une condition sinéquanone au bonheur.

Pour conclure
Alors la réponse est clairement non. L’ignorance ne rend pas heureux. L’ignorance conduit inéluctablement aux sensations mauvaises et à la servitude de l’homme envers ses besoins, désirs et pulsions (réels ou fabriqués). Mais l’ignorant peut-il être malheureux ? Comme nous l’avons vu au début de ce philopiste l’ignorant sait mal. Ce qui suit n’est donc pas que l’ignorant ne connaît pas le bonheur mais qu’il en a une idée « fausse ». Or, nous l’avons vu dans ce texte également, le bonheur de l’ignorant, en tout cas dans notre société, se caractérise par l’assouvissement perpétuelle de ses désirs. Ce n’est donc pas que l’ignorant peut être malheureux : il l’est nécessairement. Oui, car comme souligné dans les premières lignes de cette réflexion, le malheur se caractérise par un état délétère par rapport à l’état neutre ou par rapport à l’absence d’un bonheur déjà connu par le passé. Le bonheur (moderne) s’étant métamorphosé en assouvissement perpétuel et quasi-nécessaire de tout ce que l’on désire, il est, en réalité, la condamnation à un malheur inéluctable.

L’acceptation de l’échec ne serait-il pas alors une réponse plus appropriée à la recherche du bonheur que l’inaction stoïque ? Des célèbres phrases ont déjà – plus ou moins - imagé cela, par exemple le « je ne perds jamais : soit je réussis, soit j’apprends » de Nelson Mandela. Si L’homme ne s’était jamais préoccupé de ce qui est hors de son contrôle, nous en serions restées à l’état de nature.

Que pouvons-nous ressortir de tout cela ? Pour appréhender le bonheur, aussi large soit ce concept, l’homme doit forcément garder un pied dans l’essentiel tout en essayant de se libérer de sa servitude envers la nature grâce à la connaissance. En effet, l’agriculteur ascétique que l’on voit aujourd’hui comme se contentant des choses simples et que l’on regarde souvent d’un œil ahuri s’est libéré de son statut « d’esclave », il y a 10 000 ans de cela, quand l’homme était encore condamné à la chasse, à la cueillette, à la disette, à la famine, à l’insécurité alimentaire et à la vie nomade. Il semblerait que nous soyons en possession d’une grande partie des ingrédients de la recette du bonheur - mais que nous ne sachions pas nous en servir - à savoir : L’essentiel et les choses simples ; L’extraction de notre déterminisme humain, dans la mesure des possibles, des disponibilités et des connaissances actuelles ; L’acceptation de l’échec sans pour autant s’arrêter d’essayer de le surpasser.

Malheureusement, nous avons fait de la connaissance une méthode d’asservissement des corps et des esprits, au lieu de la mettre uniquement au service de l’affranchissement de l’homme et nous avons troqué l’essentiel pour le superflu, le divertissement et le futile. L’échec est également perçu comme mauvais et fatal dans nos sociétés, alors qu’il n’est qu’une condition de la réussite. La connaissance en tant que moyen de prévention du futile, du non-durable, de l’extraction du déterminisme humain et de l’acceptation de l’échec semble être une réponse satisfaisante pour s’approcher du bonheur.

Les calculs rationnels poussent aussi parfois à la non mouvance mais n’est-ce pas là une réponse plus modérée, plus raisonnable que de s’offrir un luxe éphémère qui engendrera un manque atroce ? Il semble bien que la modération soit la réponse la plus adéquate à l’idée de bonheur, même en termes de connaissance. En effet, celui qui recherche la connaissance sans cesse et qui ne sait pas revenir à la simplicité et à l’essentiel se condamne à une quête qu’il sait pourtant être infinie et passe à côté de la vie qui lui est offerte.

Pour conclure sur cette idée précise que je viens d’énoncer, et modérer mon propos (décidément la modération est vraiment le maitre mot de ce sujet) je prendrai l’exemple de la pensée immortaliste : par le savoir, ces partisans cherchent à se libérer de la mort, à prolonger la vie de plus en plus, via les prouesses de la médecine, de la biologie, de l’épidémiologie, etc. et tout ce qui préviendrait leur mort pourtant inéluctable, à moins qu’ils aient la prétention de s’élever au rang de Dieu en s’émancipant de leur statut de mortel. Ils mettent alors tout en place de manière pragmatique par rapport aux connaissances actuelles (alimentation saine, supplémentation, activité physique, médication, et que sais-je encore) pour prolonger leur vie dans l’espoir qu’un jour, le remède contre le vieillissement soit découvert. En plus d’être d’une prétention sans pareille, cette doctrine est d’une absurdité conséquente car elle comporte une contradiction totale. Mais chercher à repousser, voir à TUER la mort, implique nécessairement un amour inconditionnel pour la vie, non ?

Or, en passant sa vie à affronter la mort, l’immortaliste passe à côté de ce qu’il chérie le plus, à savoir, sa propre vie.


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