samedi 1 août 2020

Sujet du Merc. 05 Aout 2020 : Que valent les hommes ?

                                   QUE VALENT LES HOMMES?

 

Poser la question de la valeur, c'est adopter un point de vue normatif et comparatif. L'objet en question est alors envisagé par rapport à un ou plusieurs autres. A cet effet, il faut se doter de critères de choix. Cela n'est pas objectif, mais toujours arbitraire. A contrario, ne peut-on aussi considérer que les hommes ne valent que ce qu'ils font dans une situation donnée?

 

Concernant les hommes, il s'agit donc de savoir si l'on considère qu'ils sont la valeur ultime ou si la valeur qu'on leur attribue est relative et fonction des circonstances du moment. En bref, va-t-on adopter des valeurs humanistes ou d'autres, au choix ? Et dans quelle mesure cela pourrait-il se justifier ? La question relève de la morale ou de l'éthique. Poser le problème revient à poser l'Homme en premier puisque c'est lui qui s'autorise le droit, implicitement absolu, de le faire. C'est considérer l'Homme comme valeur ultime au-dessus de toutes les autres. Est-ce le prendre pour Dieu, remplacer ce dernier par l'humanisme comme culte de l'Homme ?

 

Ou faut-il considérer les hommes dans et par leurs actes ? Y a-t-il autre choix qui vaille, pour les hommes ? En tout cas, ce n'est pas là la pratique devenue conception qui a prévalu depuis des millénaires, quand certains sapiens ont progressivement pu considérer que d'abord certains hommes puis la majorité d'entre eux ne leur étaient pas égaux mais inférieurs. Et qu'ils devaient en quelque sorte leur être soumis de gré ou de force. Une force qui sera douce, persuasive ou violente. Cela signifiait que la majorité des hommes devenait inférieure même à des objets dont elle n'était considérée que comme le moyen de les réaliser. Cela ne signifie-t-il pas qu'à partir d'un certain moment de l'histoire des hommes ont pu être utilisés à des fins autres que leur existence librement vécue ? Et même être sacrifiés à ces fins. Quitte à ce qu'on les tue pour la réalisation de celles-ci.

 

Dès lors, comment comprendre la situation que nous vivons aujourd'hui ?  Considérons la question à partir de quelques philosophes pour aboutir in fine à Marx. Mais d'abord, il faut un peu préciser la situation révolutionnaire qui semble aujourd'hui se dessiner. Les peuples sont considérés comme des entités devant être obéissantes et soumises par le moyen de terreurs sanitaire et écologique. Ceci n'empêchant pas pourtant qu'on les pousse à l'hubris de pulsions consommatrices, renforcées à nouveau sans limite par le spectre tout aussi terrifiant de centaines et de milliers de milliards de dettes subrepticement créées ex abrupto, dans l'urgence. En outre, ces dettes sont soumises à des taux d'intérêt, faibles pour l'instant mais variables dans le temps, et par-dessus le marché à échéances mal définies...

 

La solution envisagée reposerait à terme sur des technologies combinées moléculaires, vertes, numériques et sociétales ; tous ingrédients à propension majoritairement peu humanistes. On pense aux possibilités de dérives d'eugénisme renouvelé, de despotisme environnemental considérant les hommes comme prédateurs ultimes de la divinité nature, de transhumanisme de l' « Homme amélioré » et de celles de l'usure et de l'hubris financiers à outrance. Ce mix détonnant prend place dans le port apeuré et universel du masque chirurgical par l'humanité tout entière dans un rapport d'oblitération du visage d'homme et d'éloignement social à l'autre. Tout à coup, le commandement est que l'autre devienne mon ennemi. Le rapport humain est jeté à bas. Les hommes sont précipités dans un statut de monades individualistes, par là devenant impuissantes.

 

Le philosophe Jean Bodin, humaniste de la Renaissance, affirmait : « Il n'y a de richesse que d'hommes ». Ce pluriel indique déjà qu'un homme seul, parfaitement isolé n'est pas viable, n'a jamais existé et n'aurait jamais pu l'être. Bodin rejoint Aristote : « L'homme est un animal politique ». Pour Aristote, il s'agissait bien sûr des hommes car il ne saurait y avoir de politique sans polis ou société des hommes, précisément. De plus, la nature étant irrémédiablement indifférente aux hommes bien qu'ils en fassent partie, toute richesse qui y est contenue dont ils peuvent faire usage ne peut venir que de leur inventivité et de leur industrie. C'est bien pourquoi, pour les hommes, il n'y a de richesse que d'eux-mêmes. Et d'aucun dieu, entité imaginaire ou groupement d'hommes de pouvoir s'insurgeant comme tel.

 

Quant aux supposés droits de la nature, celle-ci étant indifférente aux hommes, seuls les hommes peuvent lui accorder ces droits et cela nécessairement en accord avec leurs intérêts. Dans cette ligne, Descartes avançait que les hommes sont « comme maîtres de la nature ».

 

Quant à Kant, philosophe de la fin des Lumières et humaniste, son éthique propose 1) que tout homme ne doit jamais être considéré uniquement comme un moyen mais toujours comme une fin, comme le but ou la valeur ultime et 2) qu'un homme a soit un prix, soit une dignité. Ces deux propositions apparaissent en rapport avec le capitalisme industriel naissant. Mais sont-elles réellement justifiées ? Si c'est le cas, suivant quels principes ? Et sont-elles même le moins du monde pratiquées depuis des millénaires ? Et dans quelles circonstances précises ? Ont-elles même été pratiquées depuis les Grecs anciens ?


Et ont-elles même jamais été pratiquées depuis la Renaissance européenne ?  Protestant du début du 16ème siècle, Jean Calvin fait admettre le prêt à intérêt en monnaie. S'il s'était agi de prêt d'une substance organique vivante, par définition capable de se reproduire par elle-même, telle que des semences agricoles qui chacune donne plusieurs fois plus de grains que la mise, les intérêts sur les semences prêtées seraient aisément honorés en une seule saison. Mais la substance inerte de la monnaie, telles des pièces  d'or, ne peut s'inventer ni se créer à partir de plomb. Sauf à remplacer l'or par un métal commun (Solon d'Athènes), des billets de papier ou, mieux, des bits numériques virtuels reproductibles à souhait suivant des règles admises mais toujours transgressables.

 

Mais ce ne sont là que richesses symboliques que des hommes de pouvoir peuvent reproduire à volonté d'un claquement de doigts. Mais alors cette richesse perd de sa valeur. Sauf à extraire toujours plus du travail des hommes, alors majoritairement considérés comme le moyen d'autres fins qu'eux-mêmes. A ce stade, que valent encore les hommes ? Ils valent le produit de leur activité usurpé par une minorité toujours plus restreinte qui accumule le capital-richesse ainsi pompé de la vie même de la majorité.

 

Cette activité sera commandée avec doigté par ces hommes de pouvoir, majoritairement à leur profit et sans limite, selon leur guise. Est-ce le cas aujourd'hui ? 

Oui, c'est le cas ; Il se construit rapidement ces semaines-ci et à très grande échelle. Cela ne peut se combattre qu'ensemble, en connaissance de cause. C'est cette connaissance qu'apporte la philosophie. Si nous le voulons bien. 

Bref, chacun devrait s'y mettre avec tous les autres. Car savoir seul et combattre seul, c'est essentiellement vain. Seuls les hommes sont responsables. Pas les pierres ni les dieux.


dimanche 26 juillet 2020

Sujet du Merc. 29 Juil. 2020 : Racialisme et question sociale.


                   Racialisme et question sociale.    

Depuis le 25 Mai 2020, date de l’assassinat par la police de George Floyd à Minneapolis (U$A), un mouvement international, rangé sous l’étiquette Black Lives Matter (BLM : « les vies noires comptent »), bénéficiant d’un appui médiatique considérable, condamne tout à la fois les « violences policières » et le « racisme ». Une campagne de manifestations se développe partout dans le monde.

Mais tout cela, ne le savions nous pas ? Le racisme au U$A est le fondement idéologique même de cette société (massacre des peuples indigènes, esclavagisme, discrimination …).         

Les « violences policières » doivent elles nous étonner ? L’Etat a besoin d’hommes en armes, armée, police, milices pour défendre les intérêts de la classe sociale qui dirige les rapports économiques. En juillet 1942 la police parisienne a raflé 13 000 (dont 1/3 d’enfants) pour les remettre aux nazis. Cette même police fut lancée sur les grèves ouvrières des années 1948, juste après la libération. Etc. … Sans oublier les massacres de Sétif et Guelma en Algérie occupée dès le ….8 Mai1945.           

Ne faut-il pas faire rentrer dans les têtes qu’il n’y pas de classes sociales. Mais une infinie mosaïque de « communautés » : blacks, blancs, beurs, lgbt, queer ….. C’est la nouvelle doctrine ! Bourgeois et prolétaires c’est fini. La violence, la haine doit se racialiser, se communautariser.

La police tue des gens tous les jours de par le monde au nom d’une violence légale.
Mais tous les jours des milliers de gens (dont beaucoup de jeunes enfants) meurent dans les usines, les mines, les chantiers, au travail. Ils ont un nom : « les damnés de la terre », les ouvriers, les petits paysans.
Ils sont noirs, blancs, jaunes, vieux, jeunes ? Non, ce sont avant tout des exploités.         

Mais creusons un peu les affaires Floyd et Traoré. Au-delà de la morale il y a les faits : Le frère de George Floyd est reçu à Genève et l’organisateur de ce déplacement est le mouvement cité plus haut : BLM. Quant au sponsor médiatique il s’agit "Democracy Now", un site US/news/tv animée par la journaliste Amy Goodman.
Mais au fait qui finance DN et Amy ? Le bienfaiteur bien connu : Georges SOROS ! (Democracy Now!
Democracy Now! Was created in 1996 by WBAI radio news director Amy Goodman and four partners to provide “perspectives rarely heard in the U.S. corporate-sponsored media,” i.e., the views of radical and foreign journalists, left and labor activists, and ideological foes of capitalism. Pour fournir des perspectives rarement entendues dans les médias sponsorisés par les entreprises américaines '', c'est-à-dire les points de vue de journalistes radicaux et étrangers, de militants de gauche et de travailleurs et d'ennemis idéologiques du capitalisme. ». En 2014, Soros a financé BLM à hauteur de 33 millions de dollars.
    

Peut-on mettre sur le même plan un peuple travailleur et des individus vivant d’expédients ?

Aujourd’hui il est politiquement incorrect de parler ainsi. Et pourtant ne devons-nous pas constater que par suite du développement du capitalisme, des masses importantes de gens n’ont jamais
travaillé ? Sont exclues de toutes socialisation et se réfugient dans des appartenances claniques, de gangs, de groupes religieux ; développant « leurs » lois, « leurs » territoires, « leurs » trafics …. « leur» racisme.
Rejetées aux périphéries de nos villes, elles développent une forme « d’économie » sur fond de
« commerces » de tous genres : vols, drogue, prostitution, rackets….          

K. Marx caractérisait cette population ainsi :

« Le lumpenprolétariat — cette lie d’individus déchus de toutes les classes qui a son quartier général dans les grandes villes — est, de tous les alliés possibles, le pire.    
Cette racaille est parfaitement vénale et tout à fait importune. Lorsque les ouvriers français portèrent sur les maisons, pendant les révolutions, l’inscription
: “Mort aux voleurs !”, et qu’ils en fusillèrent même certains, ce n’était certes pas par enthousiasme pour la défense de la propriété.         

Malheureusement notre société sécrète constamment cette frange de lumpenprolétariat (prolétariat en haillons – Mot créé par Marx) qui développe elle aussi du racisme et de la violence et si elle y trouve son intérêt bascule, sans état d’âme, dans le camp du « plus fort ».        

Voici ce qu’écrivait Marx lors de la répression de la révolution de 1848 :

« C’est la garde républicaine et la garde mobile qui se sont comportées le plus mal… La garde mobile, qui est recrutée, dans sa plus grande partie, dans le lumpenprolétariat parisien, s’est déjà beaucoup transformée, dans le peu de temps de son existence, grâce à une bonne solde, en une garde prétorienne de tous les gens au pouvoir.
Le lumpenprolétariat organisé a livré sa bataille au prolétariat travailleur non organisé. Comme il fallait s’y attendre, il s’est mis au service de la bourgeoisie, exactement comme les lazzaroni (voleurs, brigands) à Naples se sont mis à la disposition de Ferdinand. Seuls, les détachements de la garde mobile qui étaient composés de vrais ouvriers passèrent de l’autre côté.

Mais comme tout le remue-ménage actuel à Paris semble méprisable quand on voit comment ces anciens mendiants, vagabonds, escrocs, gamins et petits voleurs de la garde mobile que tous les bourgeois traitaient en mars et avril de bande de brigands capables des actes les plus répréhensibles, de coquins qu’on ne pouvait supporter longtemps, sont maintenant choyés, vantés, récompensés, décorés parce que ces « jeunes héros », ces « enfants de Paris » dont la bravoure est incomparable, qui escaladaient les barricades avec le courage le plus brillant, etc., parce que ces étourdis de combattants des barricades de Février tirent maintenant tout aussi étourdiment sur le prolétariat travailleur qu’ils tiraient auparavant sur les soldats, parce qu’ils se sont laissés soudoyer pour massacrer leurs frères à raison de 30 sous par jour ils ont abattu la partie la meilleure, la plus révolutionnaire des ouvriers parisiens ! »   

Ne devons-nous pas refuser le mot d’ordre de Soros : BLM : « les vies noires comptent », comme slogan raciste, source de divisions fausses ?
Il n’y a qu’une humanité et toutes les vies « comptent ». Faut-il se laisser bercer par un moralisme puant, une  « culpabilité » sortie tout droit de la « philosophie » morale ? Trop facile ……

Il y a des responsables à ces morts et il faut les nommer : misère, pauvreté, exclusion, chômage, tous fruits d’un système économique bien identifié. 
           
 « Il faut reconnaître tout être humain, sans chercher à savoir s’il est blanc, noir, basané ou
rouge ; lorsque l’on envisage l’humanité comme une seule famille, il ne peut être question d’intégration ni de mariage inter-racial.
 »
  MALCOM X        

Racialiser la question sociale c’est vouloir la décomposition des peuples. Le mot d’ordre de l’universalisme philosophique ne doit-il pas être : ni race, ni peuple élu : unité du genre humain ?

Le sens philosophique du mot « peuple » concerne tous les êtres humains considérés d’un point de vue éthique, universel, qui ne peut que rejeter toute division raciale ou autre.


lundi 20 juillet 2020

Sujet du Merc. 22/07/2020 : Qu'est que la dialectique ?


QU'EST QUE LA DIALECTIQUE  ?  



« Tout s’écoule et rien ne reste » (Héraclite)

La dialectique est une méthode de pensée et d’interprétation du monde – du monde naturel comme de la société humaine. C’est une façon d’observer l’univers qui part du principe que tout est dans un état constant de flux et de changement. Mais ce n’est pas tout.

La dialectique explique que le changement et le mouvement impliquent des contradictions et ne peuvent exister qu’à travers des contradictions. Les choses n’évoluent pas suivant une ligne régulière et ininterrompue, mais suivant une ligne qui est ponctuée par des périodes de changement soudain et explosif. Pendant de telles périodes, les changements lents et cumulatifs (changements quantitatifs) subissent une rapide accélération au cours de laquelle la quantité se transforme en qualité. La dialectique est la logique de la contradiction.

Lorsque nous contemplons le monde qui nous entoure, il nous apparaît au premier abord comme un immense et étonnamment complexe enchaînement de phénomènes, un enchevêtrement apparemment infini de changements, de cause et d’effets, d’actions et de réactions.

La force motrice de l’investigation scientifique est précisément la volonté de jeter une lumière rationnelle sur ce labyrinthe déroutant, de le comprendre pour le conquérir. On cherche des lois qui nous permettent de séparer le particulier du général, l’accidentel du nécessaire, et de comprendre les forces qui donnent naissance aux phénomènes auxquels nous sommes confrontés. Comme l’écrit le physicien et philosophe anglais David Bohm :

"Dans la nature, rien n’est constant. Tout est dans un état de transformation permanente, de mouvement et de changement. Cependant, nous découvrons que rien ne surgit de nulle part, sans rapport avec ce qui existait préalablement.
De la même façon, rien ne disparaît sans laisser de traces, c’est-à-dire sans contribuer à des phénomènes existant ultérieurement.
Cette caractéristique générale du monde peut être exprimée par un principe qui résume les conclusions d’un vaste domaine d’expériences diverses et qui n’a jamais été contredit par quelque observation ou expérience – scientifiques ou non – que ce soit, à savoir que toute chose dérive d’autre chose et donne lieu à encore autre chose. »

La thèse fondamentale de la dialectique est que tout est dans un processus permanent de transformation, de mouvement et de changement. Même lorsqu’il nous semble que rien ne se passe, la matière est sans cesse en train de changer. Les molécules, les atomes et les particules subatomiques sont constamment en mouvement. La dialectique est donc essentiellement une interprétation dynamique des phénomènes et des processus qui se déroulent à tous les niveaux de la matière organique et inorganique."

Cette idée est tellement essentielle à la dialectique que Marx et Engels considéraient le mouvement comme la caractéristique la plus fondamentale de la matière.

Comme c’est souvent le cas, Aristote avait déjà anticipé sur cette notion dialectique. Il écrivait :
« Par conséquent la première et véritable signification de la " nature " est l’essence des choses qui contiennent en elles-mêmes  le principe de mouvement. ») Il ne s’agit pas de la conception mécanique d’après laquelle le mouvement serait communiqué à une masse inerte par un force « externe », mais d’une conception complètement différente de la matière comme étant elle-même en état de mouvement permanent.

Ici, la matière et le mouvement (l’énergie) sont une seule et même chose, une même idée formulée de deux manières différentes. La théorie d’Einstein sur l’équivalence de la masse et de l’énergie a brillamment confirmé cette idée. Engels l’exprimait de la manière suivante :

"Le mouvement, au sens le plus général, conçu comme mode d’existence de la matière, comme son attribut inhérent, embrasse tous les changements et tous les processus qui se produisent dans l’univers, du simple changement de lieu jusqu’à la pensée"
.
Donc " TOUT S’ÉCOULE ET RIEN NE RESTE"

lundi 13 juillet 2020

Sujet du Merc. 15 Juillet 2020 : « Seule la pierre est innocente » Hegel





« Seule la pierre est innocente » Hegel
Homme et destin

Ce que Hegel nomme l’opération (Tat), l’acte d’effectuer, n’est pas la simple réalisation de l’idée, elle en est bien plutôt la transformation et l’épreuve de vérité.  L’agir, et l’audace qui le motive, sont ainsi la force qui contraint le concept à sortir de son indifférence et à développer les moments qui scindent son unité simplement pensée. « L’opération est elle-même scission, l’acte de se poser soi-même pour soi-même et en face de cela de poser une extériorité effective étrangère […] Innocente est donc seulement l’absence d’opération, l’être d’une pierre et pas même celui d’un enfant »
            La réflexion sur la tragédie accompagne, en son entier développement, la pensée de Hegel. …

La philosophie est [quant à elle] la contradiction pensée comme moteur du négatif dans l’histoire de l’esprit ; la tragédie montre, représente, la contradiction vécue dans la souffrance et dans la mort. Elle est une philosophie en action, envisagée du point de vue de la conscience individuelle dont le destin exige l’anéantissement, du fait de sa partialité même. Pour Hegel, le heurt violent des actes contraires doit nécessairement se résoudre dans l’identité, et la tragédie doit s’achever sur le retour à l’équilibre dans ce que la Phénoménologie nomme le « Zeus simple ».
          
 A l’inverse de Schelling, Hegel conçoit donc le conflit tragique comme quelque chose qui doit être dépassé. La contradiction qui apparaît sur la scène tragique du fait que l’idéalité doit sortir d’elle-même et devenir effective, se réaliser par l’action individuellement revendiquée, est la contradiction de la substance elle-même (non de caractères particuliers, car en ce cas nous serions sur une scène comique, non tragique), et doit donc être résolue dans l’élément de la vérité et de la totalité. La tragédie n’est qu’un moment de l’histoire de l’esprit, elle n’est pas son destin. La tragédie naît ainsi du conflit des devoirs objectivement déterminés, conflit qui met à jour l’insuffisante détermination de la totalité comme telle. Le conflit tragique, que Schelling pense dans l’Absolu, comme l’éternel combat du sujet et de l’objet par lequel l’un et l’autre se maintiennent vivants, présents, Hegel le pense au contraire dans l’Histoire : sa nécessité provient d’une insuffisante détermination de la totalité qui se résout en des moments particuliers opposés et conflictuels. La tragédie est un moment du combat nécessaire du concept avec lui-même : aussi le conflit n’est tragique que pour les héros qui, chacun incarnant un moment particulier, s’affrontent sur la scène ; mais pour le philosophe,

Hegel lui-même, qui démontre la nécessité dialectique du conflit, il n’y a pas de tragédie, mais la rigueur d’une phénoménologie de l’Esprit absolu. L’esprit de Hegel, ordonnateur et metteur en scène du drame conceptuel de la dialectique, s’élève donc au-dessus des buts nécessairement particuliers que poursuivent les combattants de la scène tragique : il devient lui-même scène tragique, le lieu d’un combat du concept avec lui-même qui est aussi l’histoire de la réalisation de l’Absolu.

Hegel l’écrit lui-même dans un texte assez extraordinaire, dans l’introduction aux Leçons sur la philosophie de la religion : « Par la pensée, je monte vers l’Absolu et me dresse au-dessus de toute finalité ; je suis conscience illimitée et en même temps conscience de soi finie, et cela en accord avec la totalité de ma constitution présente empirique. Les deux côtés se recherchent et se fuient en même temps. Je suis, et il y a en moi et pour moi, ce conflit mutuel et cette unité. Je suis le combat. Je ne suis pas l’un des combattants. Je suis au contraire les deux combattants et le combat lui-même » (cité par George Steiner, p. 23-24).

            Pour Schelling, la lutte entre la liberté et la nécessité est éternelle : elle se situe dans l’intemporalité de l’allégorie et du mythe, et c’est pourquoi seul le mythe est digne de la tragédie ; pour Hegel en revanche, le destin n’est pas une force intemporelle contre laquelle et par laquelle l’homme est appelé à affirmer son existence. Il est donc faux de définir la situation tragique selon Hegel par le conflit des devoirs : dans la tragédie, les deux termes du conflit finissent nécessairement par se résoudre dans l’universel, cad par supprimer les volontés particulières des protagonistes qui s’identifient à un moment, et à un seul, de la manifestation du vrai.

Le conflit tragique n’est donc qu’apparent et doit nécessairement s’apaiser avec le dénouement – même si cette paix est cruelle pour les individus qui se sont engagés dans l’action toujours partielle, et partiale. En revanche, c’est sur la scène comique, que l’absolu ne réussit plus à faire l’unité avec lui-même, et que le conflit des devoirs, qui ne sont plus ici que des lubies ou des manies, demeure dans la contradiction : « Comique est la collision des devoirs parce qu’elle exprime la contradiction, précisément celle d’un absolu en opposition ; elle exprime donc l’absolu, et immédiatement la nullité de ce qui est ainsi nommé absolu ou devoir » (Phg, II, 31).

La contradiction tragique, à l’inverse du quiproquo comique, n’est donc jamais indépassable. Selon une note assez énigmatique de L’Esprit du christianisme et son destin, le destin n’est que la conscience de soi-même mais perçue comme conscience d’un ennemi (Esprit du christianisme, éd. Fischbach, 92 note 1).
Il suffit donc que la conscience s’élève à l’intelligence de son ennemi comme d’un moment nécessaire de son propre développement, pour que cesse aussitôt le conflit tragique, les deux partis se trouvant alors réconciliés dans l’identité de la substance.

Citons ce texte difficile : « C’est ainsi que le destin n’est rien d’étranger, contrairement au châtiment ; non pas quelque chose d’effectif et fixement déterminé, comme la mauvaise action dans la conscience morale ; la destin est la conscience de soi-même, mais comme d’un ennemi ; l’amitié peut restaurer en elle-même le Tout, il peut faire retour à sa pure vie par l’amour ; et ainsi sa conscience redevient foi en soi-même, son intuition de lui-même est devenue autre et le destin est réconcilié ». Ce texte est commenté par Dominique Janicaud, dans son ouvrage Hegel et le destin de la Grèce, p. 68 sq.
           
                       En opposant le destin au châtiment
, Hegel, comme le montre le contexte, entend surtout opposer l’hellénisme au judaïsme. La loi juive exprime la certitude subjective de la conscience de soi (non sa vérité effective), en tant qu’elle perçoit en elle-même le divin ou l’Absolu, en tant qu’elle se sait l’élue de Dieu, et se pose ainsi contre le monde qui n’est plus à ses yeux qu’un désert que la vérité n’habite pas.
La solitude d’Abraham, son errance dans le désert incarnent selon Hegel ce premier moment de la conscience, qui se pose comme un Absolu et s’oppose au monde comme à tous les peuples qui ne sont pas issus de sa descendance.
En tant que la conscience juive perçoit le secret de sa propre intériorité comme un Absolu, elle exprime cet Absolu sous la forme de la Loi divine. A cette loi, comme à sa propre vérité, la conscience est intimement assujettie, et elle l’est infiniment dans la mesure où sa vérité lui est encore inconsciente, puisque l’Absolu est ici conscience mais non encore conscience de soi, et que l’esprit est encore aliéné au divin dont il s’éprouve le dépositaire, mais non pas encore le responsable. C’est pourquoi toute transgression entraîne inéluctablement le châtiment, la conscience succombant à un Dieu étranger en lequel elle ne sait pas encore reconnaître la vérité de sa propre substance. Aucune reconnaissance, amitié ou amour, ne peut dépasser cette radicale opposition : la soumission de la conscience à l’Absolu qui est en elle est infinie, à la mesure de la négation infinie que la conscience elle-même impose au monde, cad à ce qui n’est pas elle.
           
En revanche, l’idée grecque du destin n’implique nullement cette hostilité de la conscience et du monde. Bien au contraire, l’âge d’or des cités grecques représente, aux yeux de Hegel comme à ceux de toute sa génération, un moment de grâce où l’homme défini comme citoyen vit en parfaite harmonie avec la nature, cad avec le nombre et la proportion qui ordonnent le cosmos. La conscience grecque se forme dans l’unité indivise de la cité, mais aussi en accord avec la beauté du monde. En effet, la communauté politique est ici encore immédiate et naïve, elle n’est pas le résultat douloureux du travail du négatif, d’un processus historique, mais naturellement constituée, dans une innocence non médiatisée qui relève déjà de ce que Renan nommera plus tard « le miracle grec ».

La cité se pense donc elle-même comme immédiateté, cad comme nature, et non comme l’équilibre toujours précaire des intérêts opposés et de la lutte pour le pouvoir. Bien que mesure d’elle-même et tout entière politique, la cité relève de la sphère naturelle et c’est selon la nature, non selon la convention, comme le pensent les Modernes, que, selon Aristote, l’homme est un animal politique, en ce sens qu’il réalise son excellence (arêtê) en tant qu’il est formé par la paideia grecque, de la même façon que les plantes parviennent à leur plein épanouissement seulement dans la mesure où elles profitent d’un sol et d’un climat excellents.
Pourtant, cette belle totalité, ou belle individualité de la cité grecque, telle que la célèbrent les fêtes en l’honneur d’Athéna, le divin n’étant ici que la cité personnifiée, reconnaît l’existence d’une part obscure qui s’oppose à sa lumineuse unité : la résistance d’une nature rebelle (la rareté que l’économie ne réussit pas à supprimer), les luttes intestines qui menacent intérieurement l’unité civile, les guerres avec les cités voisines qui la menacent de l’extérieur.
C’est toute cette part qui échappe à la souveraine juridiction de la cité que la cité nomme « le destin ».

A l’inverse du châtiment qui est passivement subi par la conscience juive aliénée au Dieu qui lui dicte la loi, le destin doit et peut au contraire être surmonté et vaincu. Alors que la conscience juive est totalement aliénée à l’Absolu qui réside en son intériorité, et qui édicte la Loi inconditionnée qui prononce sans appel le châtiment, le destin sollicite au contraire des hommes une réaction combative.

Comme l’écrit Bernard Bourgeois (Hegel à Francfort, p. 70) : « L’homme et le destin s’affrontent comme des égaux, si l’un doit pourtant triompher. L’homme est l’esclave de la loi qui le châtie, mais il est l’ennemi du destin ».  Par J. Darriulat (extraits)

dimanche 5 juillet 2020

Sujet du Merc. 8 Juillet 2020 : Le spiritualisme est une faiblesse de la pensée.


Le spiritualisme est une faiblesse de la pensée.  


   

Propulsé en pleine célébrité après le succès de l’autoédition de son premier livre « Qui dit quoi ? » ARTHURO n’arrêtait plus de se répandre dans les médias à la mode où l’on traquait le moindre de ses bons mots et guettait ses plus brèves petites phrases. La toute dernière, il la prononça dans une interview sur Canal Moins. Tandis qu’il réfléchissait au sens à donner à une réponse, le journaliste, pressé, lui lança à propos :- Alors, ARTHURO, vous méditez ?- Pourquoi ? Vous aussi vous avez commis un roman ?
Des mots d’esprit tels que celui-ci, ARTHURO en émettait tellement à longueur de journée qu’on l’avait catalogué comme « être spirituel ». Mais dans le fond, ce titre, qui lui assurait pourtant une gloire certaine, ne lui convenait pas vraiment. Il voulut se défendre de cette caricature, la considérant comme trop réductrice, et essaya plutôt de trouver un espace où sa pensée pourrait mieux s’exprimer. C’est ainsi, qu’entre autres activités plus ou moins intellectuelles, il adhéra à un club-philo réputé de sa ville, où avaient lieu des débats enflammés, en particulier sous l’influence de certains sénateurs patentés qui pratiquaient allègrement la glose vulgaire, le dithyrambe approximatif ou parfois même la logorrhée intestinale.

Un soir, où il était justement question de « l’esprit », ARTHURO entendit ce propos catégorique dans la bouche d’un intervenant, qui avait sans doute lu BERGSON en diagonale, entre une séance de divan et une autre au confessionnal : « L’esprit est une notion très marquée par ses origines religieuses. Le « Saint Esprit », représenté par une colombe, est l’esprit divin, véritable force susceptible de sanctifier les âmes ».

Dans ce vénérable cénacle et se faufilant subrepticement entre les « figuras del toreo », ARTHURO réussit à intervenir dans le débat, en l’occurrence pour signaler que ce qu’il venait d’entendre ne voulait rien dire. Prudent tout de même, il demanda modestement que l’on définisse au moins le mot « esprit », ce qui n’est pas complètement la même chose que « le mot d’esprit ».
Un des matadors, le chef de lidia du cartel, lui répondit :- L’esprit vient du latin spiritus qui signifie « souffle », « vent », c’est un principe individuel de la pensée, un principe immatériel opposé à la nature ou à la matière.

ARTHURO répliqua que le souffle, le vent, mouvements de l’air, ne sont que des manifestations naturelles normales de la matière, le concept de gaz ayant depuis longtemps été décrit avec beaucoup de précision par de grands savants comme l’abbé MARIOTTE, BOYLE, CHARLES et GAY LUSSAC, entre autres. Et pour apporter son grain de sel dans la discussion, il ajouta que même l’esprit-de-sel, l’esprit-de-bois, ou l’esprit-de-vin n’ont jamais été que des formules provisoires pour désigner, respectivement, l’acide chlorhydrique, le méthanol, et l’alcool éthylique, substances, il est vrai, qui peuvent faire perdre les esprits ! 

Le débat s’accentua vite, suite à cette réplique. Les tenants du spiritualisme possédaient en effet de nombreux autres arguments à faire valoir pour justifier leur croyance. En particulier ils ne purent pas s’empêcher de rabâcher, encore une fois (une foi !) le sempiternel dualisme cartésien, comme s’il était le garant d’un principe absolu qui ferait coexister l’âme et le corps.A cet argument du dogme classique de la grande philosophie occidentale, ARTHURO répondit par une double objection :
- D’abord, l’âme ce n’est pas l’esprit, dit-il, sauf à faire un amalgame opportuniste.
- Et ensuite, ce n’est pas parce qu’une notion est duale qu’elle est forcément riche de concept, sauf si on la perçoit en termes de dialectique. Ce qui n’était, d’ailleurs, pas le premier sens que lui avait donné DESCARTES.
Les « philosophes », sceptiques sur la critique du dualisme cartésien, et évitant prudemment de trop diverger sur la confusion entre « l’esprit » animal et l’instinct, en oublièrent même la roue de secours de la glande pinéale, et cherchèrent donc un bol d’air du côté de LIEBNITZ.Car pour ce dernier, la matière ne se ramènerait, au fond, qu’à une forme d’énergie, irreprésentable, de nature spirituelle, ce qui éliminerait donc toute son autonomie physique et consacrerait ainsi le spiritualisme comme une doctrine selon laquelle l’esprit constituerait la substance de toute vérité. 

La remarque que fit alors ARTHURO dérouta visiblement ses interlocuteurs :
- Que la matière et l’énergie soient deux manifestations d’une
même entité, on le sait maintenant depuis E=MC2, mais il faut
faire attention à deux abus malheureux de ce cliché :
- Le premier est que la stabilité de la matière, même sous ses formes en perpétuelles et complexes transformations, est suffisamment garantie à l’échelle humaine, dans le temps et dans l’espace, pour qu’il n’y ait aucun sens d’y appliquer effectivement la formule d’EINSTEIN, formule souvent abusément utilisée au-delà de son domaine pratique de validité.
- La seconde est que la nature spirituelle de l’énergie (ce qui n’est pas la même chose que la nature énergétique de l’esprit) reste une allégation absolument gratuite, sans aucun fondement scientifique sérieux, et qui ne peut provenir que d’une commode « révélation .         

Oubliant volontairement SPINOZA, où il y aurait eu pourtant beaucoup à dire, on appela alors directement HEGEL.Pour le grand phénoménologue, l’esprit est l’Esprit, soit un principe impersonnel. Chaque homme n’est qu’un agent de l’Esprit, conçu comme une capacité d’autodétermination, et c’est précisément cette liberté qui lui permet d’engendrer l’histoire. C’est par l’esprit que s’introduit la rationalité dans le monde, il progresse toujours.
Comme ARTHURO semblait encore bougrement dubitatif devant ce qu’il estimait être un dogme, un dogme bien déguisé, mais un dogme, on lui résuma l’argument hégélien par une subtile métaphore :
« L’esprit progresse toujours, comme la taupe qui creuse son chemin à travers l’obscurité afin de parvenir enfin à la lumière ».ARTHURO fit remarquer qu’en général, se donner en métaphore n’est que la reconnaissance implicite d’une faiblesse (ou d’une insuffisance) de son langage et de son argumentation, et qu’en particulier, le cas de la taupe n’était pas un modèle très pertinent pour exprimer une quelconque recherche de « lumière ». Avez-vous trouvé beaucoup d’esprit chez les taupes, ou même chez les taupes modèles ?
Il fallut alors convoquer BERGSON à la rescousse.
En effet, selon le néo-métaphysicien, l’esprit n’est pas un effet du corps (tant pis pour les taupes ci-dessus), et la vie n’est pas
réductible à la matière.
Loin d’être la clé du fonctionnement de l’esprit, le cerveau n’en est que l’instrument et le support.
ARTHURO rétorqua que les rapports de la matière et de l’esprit n’ont de sens que si l’on connaît d’abord bien la matière et ses potentialités les plus avancées, ce que la science essaye de cerner aux confins de ses investigations. C’est ainsi qu’il proposa qu’enfin on aborde la question de « l’esprit » par un renversement complet des discours antérieurs, un point de vue selon lequel il faudrait partir de la matière pour aller vers l’esprit et non pas l’inverse. La problématique ainsi suggérée, dans laquelle la science retrouve toute sa place au lieu d’être reléguée au seul rang de faire-valoir des impostures métaphysiciennes, peut alors encore offrir un formidable défi de sens, en se donnant comme perspective, sinon comme programme, de continuer à démontrer, après la neurobiologie de CHANGEUX, que :   « L’esprit est le plus haut produit de la matière ».
Mais cette pensée, exigeante, difficile, où rien n’est jamais acquis, où le doute méthodique oblige à sans cesse maintenir l’effort, nous fait même courir le risque de nous conduire, avec le philosophe G.RYLE jusqu’à envisager l’économie de la notion même d’ « esprit ». L’« esprit» ne serait alors  qu’une entité imaginaire, un mythe, « un fantôme de la machine ».
Mais cette pensée, tous les spiritualistes ne voulaient pas (ou ne pouvaient pas) l’entendre. Comme ils étaient lourdement majoritaires dans les bavardages à la mode de chez nous, saturaient les médias par leurs écrits, leur baratin et l’imposition de leurs images, ARTHURO sentit que ses propos dérangeaient, et sentit monter progressivement la tension pesante qui précède toujours une poussée totalitaire, lorsque s’avère la radicalisation d’un dogme ébranlé.Il devenait temps, urgent, de détendre l’ambiance dans laquelle il
se sentait enfermé.
En échappatoire, il fit alors un tour de passe-passe spiritiste, qu’il
 avait appris à l’université publique de LECCA, et c’est ainsi que tout le monde se retrouva pour « la troisième mi-temps » dans la caverne d’ALI BABA, là où les babas coulent, beaucoup mieux que s’ils n’avaient jamais dû endurer la moindre assignation à résidence dans la caverne de PLATON.



lundi 29 juin 2020

Sujet du Merc. 01 Juillet 2020 : Justifier l’absolu ?


                                    JUSTIFIER L'ABSOLU ?

Absolu, relatif, relativisme, relativité, finalisme et finalité traversent toute la philosophie et l'éthique depuis leur commencement. Ces concepts sont d'une application radicale dans le monde réel.

Justifier l'Absolu, peut-être ? Mais lequel ? Justifier l'Absolu, c'est envisager sa relation à l'éthique. Lorsque l'on pense que l'objet auquel l'on donne son adhésion est absolu, on le sacralise. C'est un choix : il s'agit plus de morale que d'éthique. Des exemples anciens toujours d'actualité pressante ainsi que d'autres plus récents incluent : Dieu, la Nation, la Patrie, la Liberté, l'Egalité, la Démocratie, les Valeurs humanitaires, etc.

Certaines jeunesses utilisent tous les moyens du terrorisme pour accomplir l'Idéal absolu de la divinité. Il y a aussi la valeur de la dignité pensée en dehors de la situation concrète d'un moment particulier de l'histoire. Kant est absolu lorsqu'il considère que de ne pas en toutes circonstances dire la vérité, c'est ne pas respecter la dignité humaine. A ce compte-là, mentir pour sauver de la SS un tzigane ou un juif aurait manqué de cette Dignité idéalisée.

De plus, une conception absolue porte souvent à des actions extrêmes : les guerres pour la Religion, la Nation, la Patrie, des Valeurs humanitaires, ou les guerres « justes » (Kosovo, Afghanistan, Irak, Mali, Libye, Syrie, ...), les actions terroristes. Tout aussi extrême dans son principe est de tout simplement approuver de telles actions. Cela est-il actuellement reconnu ?

L'Absolu éternel au ciel des Idées et le transitoire, l'Essence ou l'Etre et l'évolutif, la fixité-stabilité et le mouvement ou le changement ont été envisagés comme des concepts antinomiques par les philosophes présocratiques de la nature. Avec les idéalistes, de Platon à aujourd'hui en passant par les diverses idéologies et les religions principalement monothéistes, les visions d'Absolu persistent.

Des preuves récentes en témoignent : la prééminence absolue de la science pharmaco-médicale sur le soin et toutes autres considérations humaines, ou le règne de l'écologie qui se veut science du Tout. Pour que rien de tout ce qui existe sous le soleil, dans la Voie lactée ou l'univers n'échappe aux totales et absolues emprise et puissance de l'écologie. Cela n'a littéralement pas de sens et confine à l'absurde. Ces conceptions ne sont qu'extension de la vision du Tout de l'Etre et du Rien jusqu'au Néant des Eléates. Héraclite pensait précisément le contraire. Ce qui, en fait de vision d'Absolu, ne vaut sans doute pas mieux : « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Cette confrontation des extrêmes conduit à une impasse. Il faut dépasser cette aporie.

1.      Une première issue possible n'en est néanmoins pas une parce qu'elle est tout aussi absolue dans son impossibilité de principe à toute focalisation sur une position déterminée. Cela la met dans une opposition radicale à la conception absolue de tout objet particulier. C'est croire que l'objet auquel on donne son adhésion n'est que purement relatif. Pour le relativisme, tout et n'importe quoi se valent concomitamment. C'est comme « à la fois ceci et son contraire ». A ce compte, plus rien ne tient, aucune valeur n'est plus possible. Cela conduit au défaitisme, au désarroi, au grand n'importe quoi du tout est possible, tout est permis. C'est l'auto-contradiction des Absolus libertaire et égalitaire du « il est interdit d'interdire » en cours depuis mai 68. Le nihilisme est au bout du chemin. Comme tout se vaut, rien ne vaut et il n'y a plus loi qui vaille. Sauf celle du plus fort. On le voit tous les jours. La criminalité règne et prospère accompagnée de la corruption omniprésente des particuliers, des mafias légales ou pas, et des Etats. La pantomime médiatique du Covid le montre à foison.

L'origine du relativisme philosophique remonte aux alentours de 1820. Jusqu'à Newton compris, philosophie et science étaient confondues. La loi de la gravitation universelle constitua l'apothéose fulgurante d'une démarche initiée à la Renaissance et inspirée des Grecs antiques. Il parut alors faussement évident que la science ne pouvait concerner que la matière et que la philosophie en serait dorénavant radicalement séparée comme ne pouvant concerner que les affaires de l' « esprit ». En quelque sorte la philosophie serait la métaphysique, le domaine de l'imaginaire en roue libre.

Avec Hegel au début du 19ème siècle, le retour à l'idéalisme de l'esprit à la Platon et propre aux religions a crescendo saisi la philosophie jusqu'à ce jour. Tous les imaginaires philosophiques devenaient ainsi possibles. Et, dès lors, l'un valait bien tous les autres et réciproquement. Cette mouvance a intégralement diffusé dans les mentalités. Depuis des décennies, chacun plonge dans les profondeurs de son âme et y découvre la vérité. Qui vaut bien celle des autres. Les manifestations tangibles de cette dramatique dérive philosophique apparaissent dans les atrocités du 20ème siècle et du début du 21ème. Mais aussi dans des dérives de la science qui, contrairement à la démarche explicite de Newton, émet toutes sortes d'hypothèses et s'y tient jusqu'à preuve matérielle de leur inanité.

2.      Une autre solution intermédiaire entre ces deux extrêmes est possible pour lever l'impasse de la dualité entre Absolu-fixité-éternité et mouvement-changement-évolution. Il nous est possible de dissocier l'affirmation de l'absolu d'un objet de celle du contenu de cet objet. Qu'est-ce à dire ? Débrouiller la chose fait un peu mal aux méninges même si ça reste quand même assez simple. Il s'agit tout simplement de faire en sorte que ce ne soit pas le contenu d'un objet qui soit absolu, mais que seule l'affirmation de l'objet le soit. Pensons à la liberté, la dignité d'homme, etc. On peut ainsi surmonter l'alternative « soit ceci, soit cela », la dualité du « soit l'Absolu, soit le relatif ».        

On peut maintenir les deux à la fois, les combiner, permettre de les faire interagir l'un avec l'autre. C'est assurer une relation dialectique entre eux. C'est faire place à la raison, à la mesure dynamique et mouvante des choses en présence dans des situations particulières toujours en évolution. Raison, ratio ou mesure de situations concrètes permet d'évaluer, d'ajuster le contenu de l'objet (relativité) auquel nous accordons notre adhésion de principe (Absolu). Et, à partir de là, d'aussi évaluer les meilleurs moyens de réaliser cet objet (relativité). Il s'agit de le faire en fonction de la situation précise et toujours évolutive dans laquelle nous nous trouvons. C'est, contrairement à l'Absolu et au relativisme, la relativité propre à une situation concrète.

Cela n'a donc rien à voir avec le relativisme pour lequel toute décision et toute action de réalisation de l'objet sont possibles et équivalentes entre elles. Dès lors tout et n'importe quoi deviennent possibles, tout se vaut, tout a une valeur équivalente à toute autre et finalement rien ne vaut plus rien. C'est le défaitisme qui conduit au nihilisme. Rien ne vaut plus sauf la valeur prônée et l'action du plus fort. On baigne dans la criminalité.

Prenons la valeur absolue que la société mondiale vient d'accorder pendant la « pandémie » du Covid à toute vie d'homme, quel qu'il soit. Qu'il soit sain ou jeune ou, au contraire, qu'il soit un vieillard atteint de polypathologies et de co-morbidités. C'est l'Absolu de l'Egalité et l'absence de Liberté. (Celles qui ne sont jamais pratiquées entre les blessés lors des guerres pendant lesquelles est pratiqué le triage en fonction de la situation et des moyens disponibles.)

Admettons en outre que la situation concrète du moment soit celle de l'absence avérée par la science de moyens matériels (médicaments, etc.) de lutte contre la maladie. Si nous considérons que la valeur de la Santé pour tous (l'objet) à laquelle nous donnons notre adhésion est absolue, alors nous la sacralisons. Elle acquiert un pouvoir absolu d'application partout, en tout lieu et à tout instant, quelle que puisse être la situation particulière en cours. Ce sont là les caractéristiques de Dieu. Instantanément chacun se confine dans une docilité et une obéissance pathétiques, impulsées par une peur oblitérant la raison et toute mesure (ratio).

Pour cette valeur absolue de Santé médicale scientifiquement avérée, l'ensemble de la population se met à l'arrêt à tous égards, à l'exception bien sûr de la minorité des dirigeants et de celle des petites mains et gros bras indispensables (les moyens) pour assurer « coûte que coûte » (Absolu) la réalisation de cette Valeur absolue. La maladie et son remède sont ainsi divinisés, l'une comme le Mal absolu, l'autre comme le Bien. Logiquement, on héroïsera et rendra absolue la valeur de ces moyens de l'Alpha et de l'Oméga (de l'Origine et de la Fin : le finalisme, attribut divin). La masse des soignants et manutentionnaires nécessaires à la survie de la population confinée sera la main de cette Fin (les hommes, créatures de Dieu, ainsi mis en pâture).

Pour justifier la guerre de 14, la Valeur absolue fut « La Patrie », quoi qu'il en coûte. Chacun fut conditionné (propagande) à démoniser « le Boche » ou le « Franzose » au prix de sa vie pour « sauver la Patrie », tant au front qu'à l'arrière. Les dirigeants rejetaient de prendre en compte que 1) c'est l'affirmation de la patrie qu'il faut maintenir absolue, mais 2) qu'il faut en même temps donner un contenu relatif à la notion de patrie qui tienne compte des conséquences qu'une sacralisation absolue de sa valeur entraînerait pour la patrie elle-même et sa population (relativité). Plutôt que le fanatisme jusqu'au boutiste, la mesure de la raison aurait dû permettre d'évaluer et de mettre en œuvre les meilleurs moyens de réaliser la préservation bien comprise de la patrie et de sa population.

La clé est d'adhérer simultanément :       

1) tant à la valeur que nous maintenons absolue – celle de la science médicale, de la liberté, de la patrie, etc. – plutôt qu'au contenu absolu que nous voudrions lui prêter, et

 2) qu'à la réalité de la situation (les faits) évaluée à la lumière de la raison, ce qui permet de dégager une connaissance authentique. C'est penser juste (philosophie) que d'articuler (dialectique) éthique et connaissance du réel. Plutôt que seulement l'un des deux : soit rien que les faits comme le conçoit Hume, soit rien que la raison et l'éthique comme l'affirme Kant. L'un et l'autre sont calés dans leur Idéal d'Absolu respectif.

Notre situation actuelle montre combien nous sommes toujours enchaînés à Platon après 24 siècles d'idéalisme et de religions monothéistes (Absolu). Et, en même temps, portés à un relativisme à tout crin où rien ne tient plus. Ce qui est l'Absolu du Rien. Les Lumières combinées des faits et de la raison s'estompent. 

L'éthique s'y oppose.



dimanche 21 juin 2020

Sujet du Merc. 24/06/2020 : Machiavel et le peuple.


Machiavel et le peuple.        
  
Parmi les quelques philosophes célèbres de la tradition qui ont pris le parti du peuple, on ne retrouve que Machiavel (dans ses textes républicains), Spinoza et Rousseau (mais il s’agit d’un peuple sans femmes), et Marx.

Dans la notion de peuple on peut distinguer (G. Bras) :
1.      l’ensemble des citoyens, le « peuple juridique » ;
2.      « les membres de la nation », le « peuple ethnique » ;
3.      le « petit peuple » (ou « couches populaires ») dépourvu « des richesses et du pouvoir, qui s’oppose à la fraction dominante de la société », qu’il nomme « peuple social ».

C’est ce « peuple social » qui sera discuté ici – et au travers de Machiavel - en tant qu’acteur politique qui compte — en principe — tous les sans titre d’une communauté. La notion de « sans titre » désigne ainsi celles et ceux qui n’ont pas de titre particulier qui pourrait fonder une prétention à gouverner la communauté.

Le peuple est cette force politique qui affirme le principe que toutes et tous peuvent prendre part au processus de décision, indépendamment de leurs titres et de leurs fonctions au sein de la communauté ou, pour le dire autrement, que le pouvoir doit être un bien commun. Cette affirmation radicalement égalitaire provoque des réponses passionnées, d’espoir ou de peur.

L'objet du Prince (1532) est le prince lui-même. L'objet du Discours (Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio 1531) c'est le peuple. Le Discours est une apologie de la République et du peuple comme porteur de vertu. Le Prince ne parle pas de la République mais des principautés.

Le prince doit former cette matière qu'est le peuple, transformer l'agrégat en corps politique. Il doit être reconnu par le peuple. Un prince non reconnu, un prince sans peuple serait un tyran. Mais en même temps pas de peuple sans prince car le prince est l'élément fondateur.

Parlons tout d’abord de la vertu (virtu) du Prince. La virtu est aussi celle du peuple outre les qualités de jugement, la virtu contient une dimension de nature que Machiavel nomme « férocité » Il en déplore la régression et en impute la responsabilité au christianisme. « Il me paraît donc que ces principes, en rendant les peuples plus débiles (faibles), les ont disposés à être facilement la proie des méchants. Ceux-ci ont vu qu'ils pouvaient tyranniser sans crainte les hommes qui, pour aller au paradis, sont plus disposés à recevoir leurs coups qu'à les rendre. » Il faut trouver là la cause qui fait qu'on voit aujourd'hui bien moins de républiques qu'autrefois et que les peuples par conséquent ont moins d'amour pour la liberté.

Corruption du peuple :  la corruption renvoie à l'idée de l'altération du principe interne par lequel un vivant se maintient dans l'être. Presque tous les peuples sont frappés par ce mal. Même si le royaume de France offre l'exemple d'un état stable qu'on ne saurait qualifier de tyrannie, il n'en reste pas moins que le peuple y a perdu ce farouche attachement à la liberté marque d'une vitalité et d'une puissance qui sont le fait des seules républiques.

Le peuple en tant que corps politique ne peut se constituer que sous un chef, nous l'avons vu. Mais c'est aussi de là que surgit le risque de mort : toute corruption commence par la tête et la virtu n'est pas héréditaire. Le fils du prince ne la possède pas nécessairement. Au peuple alors de gouverner. Mais la virtu démocratique n'est pas héréditaire non plus. La liberté dégénère en licence, le peuple devient populace c'est-à-dire que la passion l'emporte sur le raisonnable.

Comment s'arracher au cycle de la dégénérescence ? Machiavel défend le principe de la séparation des pouvoirs et de la confrontation des pouvoirs. Le peuple peut légitimement se révolter contre les Grands parce que ceux-ci cherchent à oppresser le peuple. Mais si on élimine les Grands alors le peuple dégénère. Les Grands sont donc nécessaires.

La haine entre le peuple et les Grands est salutaire. Machiavel donne pour exemple la République romaine qui a dû sa puissance et sa gloire à la tension sans cesse renaissante entre le Sénat et le peuple. Un peuple libre est moins un peuple qui se gouverne par lui-même qu'un peuple capable d'agir dans l'union contre tous ceux qui le menacent.

Il ne faut donc jamais fermer totalement la voie à l'insurrection populaire. Le peuple doit être juge de ses gouvernants dont les mandats doivent être courts et non héréditaires.

Le peuple n'est pas infaillible mais néanmoins se trompe moins que le prince.

Quand un peuple est pris de délire, c'est passager et cela reste exceptionnel. En général la folie d'un peuple est plutôt colère inspirée par un sentiment d'injustice. Le peuple au fond exige d'être gouverné, qu'on ne le spolie pas, qu'on ne viole pas ses femmes et ses enfants, qu'on ne lui impose pas des contraintes arbitraires. C'est la condition de la prospérité des Etats. Ceci dit cette exigence peut disparaître chez un peuple longuement asservi et finalement corrompu jusqu'aux entrailles.

Machiavel combat le luxe et l'inégalité des richesses. Le riche est celui qui peut entretenir une faction au service de son ambition et de ses intérêts particuliers. Le luxe amollit, secrète l'envie, la corruption (on retrouvera cela chez Rousseau, grand admirateur de Machiavel qui a bien vu, lui, le Républicain).

Quant à la basse classe elle devient alors disponible pour les pires aventures politiques considérant qu'elle contribue à la prospérité sans en profiter (ne faisons quand même pas de Machiavel un penseur de la révolution : il se méfie aussi du ressentiment de la foule suicidaire. Un peuple vrai refuse que les hommes s'entre-mangent).

Machiavel va donc combattre les riches, condamner le parasitisme de ce qu'il appelle les « gentilshommes » qui vivent sans rien faire du produit de leur possession « Quiconque veut établir une république dans un pays où il y a beaucoup de gentilshommes ne peut y réussir sans les éteindre tous » Un peuple peut rejeter ceux qui ne contribuent en rien au bien commun. Il accepte les « entrepreneurs » à condition qu'ils n'exploitent pas sans mesure ceux qu'ils emploient.

En conclusion, un peuple non corrompu ne peut vivre qu'en République. Seule forme institutionnelle qui convienne. Le peuple est seul à être porteur d'intentions honnêtes orientées vers le bien commun. Pour autant il ne peut se passer de gouvernants, mais un chef sans virtu est un tyran.

Ce que les mauvais chefs engendrent, la virtu d'un être exceptionnel, d'un prince, pourra peut-être le détruire pour restaurer le peuple dans sa dignité. Encore faut-il que le libérateur ne se prenne pas au jeu de la tyrannie. Quand la virtu est le seul fait du prince, l'Etat est fragile car cette virtu instaure sans perpétuer.

La virtu fondamentale et donc celle du peuple et le peuple ne peut avoir d'autre projet que la défense d'une liberté qui coïncide avec son être. Le peuple ne peut perdre la liberté sans se perdre.

La tyrannie ne peut donc asservir qu'un peuple déjà malade (à rapprocher peut-être des thèses de la Boétie sur la servitude volontaire). Mais à en croire Machiavel lui-même, la santé des peuples qui lui sont contemporains n'est guère florissante.


Sujet du Merc. 05 Aout 2020 : Que valent les hommes ?

                                   QUE VALENT LES HOMMES?   Poser la question de la valeur, c'est adopter un point de vue normatif e...