lundi 11 novembre 2019

Sujet du JEUDI 14/11/2019 : Est-ce que Nietzsche ou Woody Allen peuvent nous aider, quant à notre perception de l’Homme ?


ATTENTION : EXCEPTIONNELLEMENT LE CAFE PHILO SE TIENDRA LE JEUDI 14/11 ET PAS MERCREDI !


Est-ce que Nietzsche ou Woody Allen peuvent nous aider,
quant à notre perception de l’Homme ?
Nietzsche en 1887 écrit « généalogie de la morale » où il tente de comprendre quelle est l’origine de la morale qu’il affirme comme étant un héritage judéo-chrétien dont on ne peut pas se défaire. En recherchant les fondements de la morale il reste dans un exercice très ancien des philosophes dans leurs réflexions sur le bien et le mal, tel Socrate ou Spinoza.

Socrate dit : « personne ne fait le mal volontairement » Ce qui parait une thèse paradoxale puisqu’elle semble aller à l’encontre de l’expérience immédiate. En fait il ne nie pas que les hommes puissent commettre des actes mauvais, donc nuisibles aux autres, mais conteste le fait que de tels actes soient intentionnels ou volontaires.  Donc l’homme qui ferait du tort à un autre ne le ferait pas volontairement dans la mesure où il ne se rend pas véritablement compte de ce qu’il est en train de faire. Il pense qu’il le fait pour un bien. Un voleur pourra profiter de son indélicatesse en pensant que ce n’est pas vraiment un mal, ou un si grand mal, en estimant qu’il a de bonnes raisons d’agir. Ou même que sa victime n’est pas sans reproches. Ou encore, qu’il a l’impression de vivre dans une société injuste. 
  

Le cinéaste Jean Renoir disait : « le problème c’est que tout le monde à ses raisons »     
Donc Socrate nous dit que la cause vient d’un défaut de raisonnement ou d’une justification erronée. Et il ne faut pas oublier que la démarche philosophique vient d’une tentative de comprendre par la raison notre environnement et la société, en alternative à l’explication religieuse, qui pour le coup impose belle et bien une morale arbitraire.     
Maintenant revenons à Nietzsche et sa démonstration nettement plus approfondie. Il part du principe qu’à l’origine, c’est une morale d’esclaves. Dans un premier temps il explique que le « BON » s’oppose à mauvais, puis « bon » va plus tard s’opposer à méchant. Et donc il y voit un changement de sens très sensible du mot BON à cause précisément de cette opposition différente. Mais si le bon s’oppose à méchant, bon devient un ressentiment.   
Spinoza nous dit la même chose sur le glissement de sens du mot « bon » et Nietzsche l’a remarqué.        
Donc la source de la morale n’est autre, que le ressentiment des faibles face aux forts, en leur faisant croire qu’ils sont méchants. Ressentiments uniquement animés par une « haine inassouvies ». Les faibles selon Nietzsche contaminent les forts en leur faisant croire qu’ils sont méchants.            
En effet les forts assument complètements cette logique, les fautes et les phénomènes apparentés se transforme en mauvaises consciences : Ils se sentent et se croient coupables. 
   

D’où cette intériorisation qui peut prendre la forme la plus aboutie d’un idéal ascétique. Cette extrémité il va l’appeler le nihilisme qui pour lui n’est autre qu’un rejet de la vie. Concrètement, Nietzsche ne prend comme exemple que la religion chrétienne et cela nous aide à comprendre où il veut en venir. Car il est facile de démontrer que cette religion repose sur la faute, la culpabilité, le péché originel de toute l’espèce humaine et voit la rédemption dans un idéal ascétique. C’est bien l’hypothèse de départ du christianisme, l’homme est mauvais il n’y a que la morale religieuse qui peut l’améliorer. Mais il nous avertit que même dans une société athée ou laïque la problématique ne changera pas, cette perception va perdurer.              
Personnellement je vais retenir que la morale est animée par une haine inassouvie qui serait adoptée par toute la société sans différences de classes.   
  

Mais je remarque qu’il est le seul penseur à nous expliquer un mystère qui dépasse la raison. Pourquoi tant de gens  riches, qui ne souffrent pas directement de leur situation sociale, vont adopter et argumenter dans une apparente sincérité, une idéologie de gauche la plus radicale. (Georges Soros, Mathieu Pigasse, ou des cinéastes populaires : David Fincher et Steven Soderbergh, Michael Man et beaucoup d’artistes…)

Il y a également l’explication des comportements contradictoires les plus flagrants d’individus qui vont mal agir en toute bonne conscience pour leurs intérêts personnels, et qui se permettent des jugements de valeurs sur leurs contemporains, au nom d’intérêts supérieurs. Un extrait de ce livre, où il dénonce la logique et l’attitude des tenants de la morale, nous permet de comprendre jusqu’où Nietzsche est convaincu de la violence de ce qu’il perçoit : « Ici grouillent les vers de la vengeance et du ressentiment ; ici l’aire empeste des choses secrètes et inavouables ; ici se trame constamment la conspiration la plus méchante, la conspiration de ceux qui souffrent contre ceux qui sont réussis et vainqueurs, ici la simple vue du vainqueur excite la haine. Et que de mensonges pour ne pas reconnaitre que cette haine est de la haine ! Quel étalage de grands mots et de façons, quel art de la calomnie « honnête » ! Ces malvenus : quelle noble éloquence coule de leurs lèvres ! Quelle soumission mielleuse, visqueuse, obséquieuse, flotte dans leur regard ! Que veulent- ils au juste ? Représenter tout au moins la justice, l’amour, la sagesse, la supériorité. Voilà l’ambition de ces malades ! Et comme cette ambition rend habile ! On admire notamment l’habileté du faux monnayeur avec laquelle est imitée ici la frappe de la vertu. […………) Comme si la santé, la chance, la force, la fierté, le sentiment de puissance étaient en soi déjà des vices qu’il faudrait un jour expier. »             
Donc voilà, nous avons le point de vue extrême d’un grand philosophe du XIX° qui remet totalement en cause la morale dans sa totalité. Les faibles, en affirmant que les forts sont méchants, vont prendre le pouvoir de la pensée et imposer leur logique. L’efficacité est redoutable car il suffit de mettre en évidence une inégalité quelconque pour conclure à une discrimination ou une injustice, sans apporter la moindre démonstration. Et ainsi mettre à jour le retournement qui s’est produit dans le langage et les esprits.
Réponse possible.        
Woody Allen a un thème récurrent dans la majorité de ses films, ils démontrent que la souffrance humaine est dû au fait que l’homme n’arrive pas à se résoudre au fait que dieu n’existe pas, et surtout que la vie n’a pas de sens. Exception faite pour quelques-uns qui vont passer à la postérité ou changer le monde, tels Victor Hugo, François Mitterrand, Claude Lévi-Strauss, Winston Churchill, Coluche ….        
C’est tout le génie de Woody Allen de dénoncer par la comédie, une souffrance existentielle bien réelle. (Un bon exemple nous est donné dans son film « l’homme irrationnel »).          
Donc je vais partir de son hypothèse pour vraie, pour poursuivre mon raisonnement.    
Il reste une possibilité aux individus pour se distinguer, c’est de critiquer ce qui fonctionne ou ce qu’ils n’aiment pas, de remettre en cause les fondements du monde contemporain, ainsi ces personnes auront l’impression d’exister, de donner un sens à leur vie. Quoi de plus gratifiant pour l’égo que de prétendre sauver le monde d’un destin fatidique si on laisse trop de libertés à des hommes irresponsables. 
 

Mais ce n’est pas fini, si je critique la nature humaine pour sa violence et son égoïsme je me positionne comme un esprit supérieur. Je vais pouvoir inverser la logique : l’homme est mauvais sauf moi, grâce à ma pensée et ma raison je suis bon. Ce raisonnement individuel extrêmement facile et confortable, s’il est partagé par la majorité, évolue en morale dominante. Cela devient un « surmoi », une conception de la perception du bien et du mal ancrée dans notre psychisme. Même si pour un honnête homme il ne le ressent pas comme une morale arbitraire, la confusion est faite, et est suffisante pour stigmatiser tout ce qu’il ne comprend pas ou qui le choque. (Ici la simple vue du vainqueur excite la haine.) Pour l’intellectuel fixé dans cette posture, Il restera toujours une objection possible de donneur de leçon de morale, mais cette riposte, peut facilement se contourner par la rhétorique et le sophisme pour surmonter l’obstacle. (« Quel étalage de grands mots et de façons, quel art de la calomnie « honnête » ! Ces malvenus : quelle noble éloquence coule de leurs lèvres ») (On admire notamment l’habileté du faux monnayeur avec laquelle est imitée ici la frappe de la vertu.). Pour Nietzsche les défenseurs de la morale sont les véritables nihilistes, ils détestent la vie.

lundi 4 novembre 2019

Sujet du Merc. 06 Novembre 2019 : « Ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre » Spinoza.


                     « Ne pas railler, ne pas déplorer, 
               ne pas maudire, mais comprendre » Spinoza.  
 
« La plupart de ceux qui ont parlé des sentiments et des conduites humaines paraissent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois ordinaires de la Nature, mais de choses qui seraient hors Nature. Mieux, on dirait qu’ils conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire. Car ils croient que l’homme trouble l’ordre de la Nature plutôt qu’il ne le suit, qu’il a sur ses propres actions une puissance absolue et qu’il n’est déterminé que par soi. 

Et ils attribuent la cause de l’impuissance et de l’inconstance humaines, non à la puissance ordinaire de la Nature, mais à je ne sais quel vice de la nature humaine: et les voilà qui pleurent sur elles, se rient d’elle, la méprisent ou, le plus souvent, lui vouent de la haine; qui sait avec plus d’éloquence ou de subtilité accabler l’impuissance de l esprit humain passe pour divin. Sans doute n a-t-il pas manqué d hommes éminents (et nous avouons devoir beaucoup à leur labeur, à leur ingéniosité) pour écrire sur la droite conduite de la vie beaucoup de choses excellentes et pour donner aux mortels de sages conseils : mais la nature des sentiments, leur force impulsive et, à l’inverse, le pouvoir modérateur de l esprit sur eux, personne, à ma connaissance, ne les a déterminés. 

Je sais bien que le très illustre Descartes, encore qu’il ait cru au pouvoir absolu de l’esprit sur ses actions, a tenté l’explication des sentiments humains par leurs causes premières et à montrer en même temps comment l esprit peut dominer absolument les sentiments; mais, à mon avis, il n a rien montré du tout que l’acuité de sa grande intelligence, comme je le démontrerai en son lieu.   

Je veux donc revenir à ceux qui préfèrent haïr ou railler les sentiments et les actions des hommes, plutôt que de les comprendre. Sans doute leur paraîtra-t-il extraordinaire que j entreprenne de traiter des vices et de la futilité des hommes selon la méthode géométrique, que je veuille démontrer par un raisonnement rigoureux (certa) ce qu’ils proclament sans cesse contraire (repugnare) à la Raison, cela même qu’ils disent vain, absurde et horrifique. Mais voici mon argument (ratio). Il ne se produit rien dans la Nature qui puisse lui être attribué comme un vice inhérent; car la Nature est toujours la même, et partout sa vertu et sa puissance d’action (agendi) est une et identique. Ce qui signifie que les lois et les règles de la Nature, suivant lesquelles toute chose est produite et passe d une forme à une autre, sont partout et toujours les mêmes, et par conséquent il ne peut exister aussi qu’un seul et même moyen de comprendre la nature des choses, quelles qu’elles soient: par les lois et les règles universelles de la Nature

Voilà pourquoi les sentiments de haine, de colère, d envie, etc., considérés en eux-mêmes, obéissent à la même nécessité et à la même vertu de la Nature que les autres choses singulières; et par suite ils admettent des causes rigoureuses (certas) qui les font comprendre, et ils ont des propriétés bien définies (certas) tout aussi dignes d être connues que les propriétés d une quelconque autre chose dont la seule considération nous satisfait. Je traiterai donc de la nature et de la force impulsive des sentiments et de la puissance de l esprit sur eux selon la même méthode qui m a précédemment servi en traitant de Dieu et de l Esprit, et je considérerai les actions et les appétits humains de même que s il était question de lignes, de plans ou de corps ».
 Spinoza, Éthique, III, De l’origine et de la nature des sentiments. Traduction : Roland Caillois

  Nous sommes tellement persuadés que l’homme est un sujet libre, échappant aux lois naturelles régissant tous les phénomènes que nous sommes enclins à juger sévèrement les conduites humaines. Nous portons sur elles un jugement moral, les louant ou les blâmant selon le cas. Elles nous affectent suscitant le rire ou les pleurs.
Rançon de l’homme soumis à la nécessité passionnelle  et conséquemment ne pensant pas par   idée adéquate. Son erreur majeure est de croire que les hommes disposent du libre arbitre, illusion constitutive du fait de conscience. Celle-ci étant conscience d effets mais ignorance des causes qui les déterminent,
l’homme croit ordinairement agir par  libre décret là où il est le jouet d une nécessité passionnelle    .

Étendant alors aux autres son ignorance, il s indigne de ce qu’il croit être, un mauvais usage de leur libre arbitre, et il s afflige, pleure ou au contraire se moque. Spinoza épingle    ce pathos     qui est la chose du monde la mieux partagée. 

A Oldenburg, lui faisant part de ses craintes au sujet de la situation politique en Angleterre, il répond :    « pour ma part ces troubles ne m incitent ni au rire, ni, non plus, aux larmes ; ils m’engagent plutôt à philosopher et à mieux observer ce qu’est la nature humaine        ».      Lettre XXX.    

 De même dans le Traité politique,   I, §4, il écrit : « J ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre. En d’autres termes, les sentiments par exemple d amour, de haine, de colère, d’envie, de glorification personnelle, de joie et peine par sympathie, enfin tous les mouvements de la sensibilité n ont pas été, ici, considérés comme des    défauts     de la nature humaine. Ils en sont des    manifestations     caractéristiques, tout comme la chaleur, le froid, le mauvais temps, la foudre, etc. sont des manifestations de la nature de l atmosphère. »    
    
 Récurrence du propos. Il précise la nature du projet spinoziste et ses enjeux.    Comprendre rationnellement les choses     et en les comprenant éprouver la paix de l’âme qui n’est pas la récompense de la vertu mais la vertu elle-même (on retrouve cette notion chez Epicure : ataraxie -  L’âme n’est pas ici l’expression d’un concept chrétien).        
 
Le salut dans et par la connaissance, voilà la leçon de cette grande philosophie n’ayant de cesse de nous affranchir du pathos, de la nécessité passionnelle en nous invitant à prendre conscience que la fonction de l’être humain, en tant que la raison fait partie de sa nature, n est pas de rire ou de pleurer mais d exercer son pouvoir de connaître afin de comprendre la  nécessité naturelle présidant à la production des phénomènes. Les passions, les sentiments humains se prêtent au même traitement que n importe quel phénomène naturel car « l’homme n est pas un empire dans un empire ». Il est un élément de la nature comme un autre et sa conduite est régie par les lois universelles de la nature.       

Certes, il y a déjà bien eu de grands philosophes soucieux d’élaborer une connaissance de la réalité humaine et de dispenser aux hommes des leçons de sagesse. Spinoza reconnaît sa dette à leur égard et cite tout particulièrement Descartes à qui il doit tant, en particulier l’idée de la méthode mathématique comme idéal de tout discours méritant le nom de science. La grande œuvre de Spinoza,  l’Éthique,  sera donc construite    selon un ordre géométrique

   Il est bien vrai aussi que dans  Les Passions de l’âme,   Descartes tente d’expliquer le mécanisme des passions, de décrire le déterminisme psycho-physiologique qu’elles mettent en jeu. Dans une   lettre du 14 août 1649  , celui-ci écrit, à propos de son traité sur les passions: « Mon dessein n a pas été d expliquer les passions en orateur, ni même en philosophe moral, mais seulement en physicien ». Néanmoins Descartes a le tort de soutenir le principe du libre arbitre et de prétendre que la pensée peut exercer un pouvoir sur les sentiments et s’en rendre maître par le bon usage de sa volonté. Or, objecte Spinoza, ce sont là des affirmations gratuites. Descartes n’a vraiment déterminé ni la nature des sentiments, ni la manière dont l’esprit peut les maîtriser. L’hommage se renverse en une critique d’une grande sévérité : « à mon avis, il n a rien montré du tout que l’acuité de sa grande intelligence, comme je le démontrerai en son lieu ».
 
Démontrer consiste à faire circuler la vérité de propositions premières reconnues pour vraies vers d’autres propositions qui en découlent logiquement et nécessairement. Procéder par ordre géométrique exige donc de commencer par l’énoncé des définitions et des axiomes.    

La fonction de la raison consiste à découvrir, expliciter et formaliser les lois universelles régissant la production des phénomènes. Cest ainsi que Spinoza va étudier le désir, les sentiments et les comportements humains. Ils expriment des rapports qui font qu’ils ne peuvent pas être autrement qu’ils sont. 

Cette connaissance est libératrice car elle affranchit des vains espoirs et des craintes de ceux qui, sous lempire des passions, sont déterminés à désirer que le réel soit autre que ce qu’il est. En sappliquant à connaître adéquatement, l’homme accomplit, au contraire, la nécessité de sa nature rationnelle. Il affirme sa puissance, déploie sa nature dans sa perfection dans la mesure où celle-ci est cause adéquate de son effort.

 Et « De ce genre de connaissance naît la plus grande satisfaction de l esprit qui puisse être, c est-à-dire la plus grande joie » Éthique, V, Prop. XXXIII.
           
Ni rire, ni pleurer mais connaître et posséder la vraie satisfaction de l’âme.   
                                                                                                                                         S. Manon

samedi 26 octobre 2019

Sujet du Merc. 30 Oct. 2019 : CETTE « NATURE HUMAINE », MAIS QU’EST-CE QUE C’EST ?


CETTE  « NATURE  HUMAINE »,  MAIS  QU’EST-CE  QUE  C’EST ?

Dire qu’il y a une « nature humaine », c’est affirmer qu’il y a des caractéristiques immuables propres à tous les hommes et qu’elles les constituent entièrement dès l’instant de leur conception. Le génome humain tout comme celui de tous les animaux sexués ne peut se dupliquer que par la rencontre de deux cellules sexuelles humaines, l’une mâle et l’autre femelle. En cela seulement les hommes sont déterminés comme des animaux. Ils dérivent d’ailleurs de ceux-ci, l’évolution leur ayant transmis un haut pourcentage de gènes d’animaux. A ce titre, les « hommes » ne sont que des animaux et ont une nature du même ordre. On conviendra donc que les hommes, comme les animaux, ont en partie au moins une nature qui les porte à lutter avec force pour la perpétuation de l’espèce. 

Mais pour devenir proprement humains, les hommes ne sont-ils que nature comme les choses ou tout objet ou animal qui sont le résultat d’un déterminisme implacable ? A cet égard comme en tout, seuls les faits sont un gage de vérité. Aucune hypothèse que ne vérifieraient pas sans cesse les faits ne peut prétendre à une adéquation au réel  et en conséquence à la vérité. Elle ne serait sinon que vaine spéculation, une fausse croyance ou un désir de passion irraisonné, l’un et l’autre opposés à la connaissance. Néanmoins, croyance et passion n’empêchent évidemment pas que l’individu, certains groupes ou chapelles et presque tous y trouvent le contentement d’une conviction facile. Cela est bien sûr une quête estimable en soi puisqu’elle assure une vie exempte de nombreux soucis à court terme. Mais en ce sens, outre qu’elle n’apporte rien à l’humanisation de l’espèce, cette vie porte en elle le faux et les germes de potentielles et sérieuses déconvenues face à la réalité. C’est l’enchaînement de la servitude en exploitation et en morts en série dont l’histoire est témoin. 

Des exemples factuels bien documentés soulignent l’inanité de la croyance fausse mais fort répandue qu’un homme ne serait que de nature. Un nouveau-né (tel Victor de l’Aveyron recueilli par des loups ou Brisky prématuré en couveuse hermétique prolongée) privé de tout contact humain vit comme une chose ou un animal et ne peut qu’être à l’image des objets ou des animaux qui soutiennent sa vie. Le prisonnier allemand Bader, longtemps maintenu en condition de privation humaine et sensorielle, était en voie de perdre la raison et toute humanité. La situation d’un Robinson sans Vendredi débouche sur un zoo de perroquets, daims et pécaris augmenté d’un bipède hébété qui a perdu son humanité.

Ces « hommes », (re)devenus animaux, une fois (ré)introduits dans la société ne peuvent plus (ré)acquérir quelque langage ou comportement humains que ce soit, bien qu’ils disposent tant des gènes que (de rudiments) d’organes propres à la (ré)acquisition de capacités humaines. Les faits prouvent que la seule disposition d’une « nature » ne peut remplacer les processus dialectiques d’hominisation assurés par une vie en société. Outre la vérité scientifique ainsi dégagée, ceci ne souligne-t-il pas l’inanité des prétentions au solipsisme ou à l’individualisme exacerbé actuels ?
Un homme véritable ne peut  vivre seulement une vie de chose ou d’animal. Il doit surtout exister en tant qu’être humain établissant des liens avec des semblables. Cela se fait dès la naissance de façon continue, dans la durée. Ceci n’est a priori qu’une assertion qui ne peut être confirmée que par l’application de l’approche scientifique, bien que celle-ci exigerait de répéter de multiples expériences de ce type ce qui, pour des raisons évidentes d’éthique, n’est pas acceptable. Néanmoins, de rares faits avérés de telles occurrences involontaires ou intentionnelles sont disponibles qui tous confirment cette hypothèse. Ils montrent que le propre de l’homme, son être, sa nature véritable ne sont pas donnés à l’avance ni déterminés a priori, à l’origine. Les faits soulignent qu’au contraire l’homme se définit à chaque instant au cours d’un processus d’hominisation par les actes qu’il pose avec d’autres dans un continuum d’échanges dialectiques multiples et féconds par lequel les actes des uns répondent à ceux des autres et réciproquement, à l’infini.

C’est en existant avec les autres dans les instants successifs distribués dans la durée qu’on définit et construit ensemble de l’humain, toujours différent. Il s’agit là de la nature nécessairement évolutive (et non a priori) d’un être humain, une nature a posteriori en changement continu. Elle est à l’opposé d’une « nature humaine innée », donnée par on ne sait quelle puissance transcendante, pure invention loufoque d’une philosophie idéaliste à la Platon ou Aristote, ou encore fruit d’autres métaphysique, théologie ou croyance religieuse de la même eau. 

La croyance scientifiquement infondée (et donc hors du réel) en une nature humaine a priori et immuable, promue essence de l’humanité, ne relève-t-elle pas d’une longue et puissante imprégnation ? Imprégnation née de la rencontre des religions monothéistes de l’Orient proche et des penseurs grecs postérieurs aux philosophes de la nature. Cette croyance a été imposée par les dirigeants des sociétés néolithiques jusqu’à nos jours. Cet envahissement souvent inconscient continue encore aujourd’hui d’affecter jusqu’à la majorité des athées et des laïcs « occidentaux » ainsi que les innombrables populations baignées de monothéismes pluri séculaires.

C’est l’ontologie idéaliste de l’être. C’est le créationnisme, le dessein intelligent et même la croyance idéaliste à une origine et un ordre particuliers du monde et de l’univers ainsi qu’aux êtres que nous serions, animés et déterminés par l’essence innée de l’humain conférée par une omni puissance (qui n’a pas encore fait à ce jour la moindre apparition avérée). C’est la croyance en un maître et seigneur : l’Etre de l’être augustinien, l’Idée de l’idée de Platon à Badiou et le souverain Bien, celui du maître et guide de la cité aristocratique. Dans cette optique, l’ordre de la nature - comme sa complexité - résulte, à l’image de celui de la société, de la volonté de chefs, voire d’un grand ordonnateur. C’est la vision des adeptes du subtil dessein intelligent déjà (ou encore!) soutenu par Newton lui-même. Sans que généralement les êtres ordinaires que nous sommes semblent pouvoir la changer.

Le tour de force persuasif est que nous sommes in fine profondément imprégnés de la fable de notre essence et de notre plus totale nature innée auxquelles nous portons une bien « naturelle » et souvent inconsciente adhésion qui assure soumission et exploitation. Cela se fait si bien que les esprits en deviennent comme ahuris et anesthésiés. La notion fausse de « nature humaine innée » et, en fait, « créée » serait-elle devenue un horizon à ce point indépassable suite à l’acquisition pluri-séculaire d’une conformation d’esprit générale si particulière ?

La question est de savoir comment la dissoudre. L’approche scientifique n’en est-elle pas le plus sûr moyen qui est faite :

1) d’analyse des faits, 

2) d’usage de la raison avec méthode,

3) de proposition d’une hypothèse théorique, 

4) suivie de la poursuite sans repos de sa vérification incessante dans le réel ?


En complément, à lire en ligne ou à télécharger  :




Sujet du JEUDI 14/11/2019 : Est-ce que Nietzsche ou Woody Allen peuvent nous aider, quant à notre perception de l’Homme ?

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