dimanche 16 février 2020

Sujet du 19 février 2020 : "La bouffe vient d'abord, ensuite la morale" Brecht – Opéra de quat’sous -


                  "La bouffe vient d'abord, ensuite la morale" Brecht
                                                      – Opéra de quat’sous -

Quatre sous pour un opéra. Quatre sous pour cette forme de spectacle – art luxueux par excellence – Quatre sous pour ôter les apparats et avoir une scène théâtrale dépouillée, voici l’opéra de Bertolt Brecht et Kurt Weill attaquant au vitriol les valeurs d’une société naufragée.

Nous sommes en 1928, l’Allemagne jouit d’un essor artificiel fondé sur les prêts bancaires de l’étranger, un déficit commercial chronique et la liquidation physique, par le parti socialiste de l’époque (assassinat commandité par Ebert de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht) de toute opposition ouvrière. C’est la fin des « années folles ».
           
Dans cette lente agonie qui vit une spectaculaire inflation du Mark, c’est toute la société allemande qui part à la dérive. La crise des valeurs surgit sur la scène de Brecht comme dans le quotidien des allemands.     
Un an plus tard :1929 et la fragile Allemagne – entre autres - s’effondre.

Que valent donc nos si chères valeurs ? Au pic de l’euphorie, elles se vendent au prix fort. Au cœur de la crise, elles tombent à trois fois rien. Sous les ors illusoires du capitalisme triomphant et de la bienséance bourgeoise, grondent la misère, le malheur et la faim. Que monte ou chute la bourse, la vie se révèle sans fard – réduite à la survie….

Mais que viendrait donc faire une morale dans cette tempête ? Survivre est la devise. Ventre affamé n’a pas d’oreilles. Brecht dépeint une décomposition sociale.

L’Opéra de quat’sous se fonde sur l’affrontement entre un petit-bourgeois du crime aux grands airs, Mackie-le-Surineur, gentleman serial murder, et un grand-bourgeois de la truanderie, Jonathan Peachum, très respectable chef des mendiants. L’un vit du vol artisanal, l’autre de la charité industrielle. Mais expropriation ou imploration, extorsion physique ou morale, tous deux grappillent les miettes du grand banquet bourgeois – tout en reproduisant l’organisation capitaliste….

Il y a Mackie, le prince des voleurs et des maquereaux :  « Mesdames et messieurs, vous voyez devant vous l'un des derniers représentants d'une classe appelée à disparaître. Nous autres, petits artisans aux méthodes désuètes, qui travaillons avec d'anodines pinces-monseigneurs les tiroirs caisses des petits boutiquiers, nous sommes étouffés par les grandes entreprises appuyées par les banques.
Qu'est-ce qu’une passe partout, comparé à une action de société anonyme ? Qu'est-ce que le cambriolage d'une banque, comparé à la fondation d'une banque ? Qu'est-ce que tuer un homme, comparé au fait de lui donner un travail rétribué ? »
Il y a Peachum, le roi des mendiants : « Il faut que cela change. Mon métier devient impossible; il consiste à éveiller la pitié chez les gens. Il existe bien quelques trop rares procédés capables d'émouvoir le cœur de l'homme, mais le malheur est qu'ils cessent d'agir au bout de deux ou trois fois. Car l'homme possède une redoutable aptitude à se rendre insensible pour ainsi dire à volonté.

C'est ainsi, par exemple, qu'un homme qui en voit un autre tendre un moignon au coin de la rue, sera prêt, dans son saisissement, à lui donner dix pennies la première fois, mais la deuxième fois, plus que cinq pennies, et, s'il le rencontre une troisième fois, il le livrera froidement à la police.

Il en va de même des armes psychologiques. A quoi bon peindre avec amour les devises les plus nobles et les plus convaincantes sur les plus ravissants panonceaux ? Elles perdent tout de suite leur force de persuasion. Dans la Bible, il y a peut-être quatre ou cinq maximes qui parlent au cœur, quand on les a épuisées, on se retrouve sans gagne-pain.
 Tenez, par exemple, cet écriteau: « Donne et il te sera donné », depuis trois malheureuses semaines qu'il pend ici, il ne fait plus aucun effet. Le public veut toujours du nouveau. Évidemment, je vais encore mettre la Bible à contribution, mais combien de temps cela suffira-t-il ? ! En cinq minutes, je fais de n'importe qui une épave si affligeante qu'un chien fondrait en larmes en le voyant. Que voulez-vous que j'y fasse, si ça ne fait pas pleurer un homme
».

La désintégration du peuple en tant que classe, son émiettement en voyous, maquereaux, mendiants, putains, dealers, braqueurs, assassins ; ne doit pas nous étonner.

Si les lois sont l’instrument de quelques-uns pour asseoir leur domination et non l’expression d’une règle à la validité absolue, la révolte est normale. Mais il ne faut pas attendre de comportement moral de la part de ceux qui n’ont pas le nécessaire pour vivre.
           
Ce qu’on appelle « l’ordre moral », que seule sa durée a transformé en quelque chose qui serait intangible, n’est pour Brecht, que la preuve de l’habileté des oppresseurs qui sont parvenus à le faire reconnaitre par leurs victimes mêmes comme sacré pour mieux asseoir leur domination.

Il faut alors décrypter ce monde où faux mendiants et vrais bandits sont manipulés par bourgeois et forces de l’ordre, et en appeler à le transformer :        

« Qu’est-ce que le cambriolage d’une banque comparé à la fondation d’une banque ? », interroge Mackie.
           
Truands, mendiants, policiers et prostituées forment au fond un seul et même monde, guidé par un seul et même principe – la survie par le profit, sans foi ni loi.

 « Beaux Messieurs, qui venez nous prêcher de vivre honnête et de fuir le péché, Vous devriez d'abord nous donner à croûter. Après, parlez : vous serez écoutés.       Vous aimez votre panse et notre honnêteté, Alors, une fois pour toutes, écoute z:      
Vous pouvez retourner ça dans tous les sens, La bouffe vient d'abord, ensuite la morale.     
Il faut d'abord donner à tous les pauvres gens Une part du gâteau pour calmer leur fringale
. »
Conclusion de ce spectacle réjouissant : « Ne jetez pas la pierre sur les opprimés » (Opéra de Quat’sous).

dimanche 9 février 2020

Sujet du Merc.12 Fev. 2020 : ENSEIGNEMENT OU EDUCATION ?

ENSEIGNEMENT OU EDUCATION ?

« C’est à la maison que votre enfant doit apprendre les mots magiques : bonjour, bonsoir, s’il vous plaît, est-ce que je peux, pardon et merci beaucoup ».

En janvier dernier, des enseignants suédois (quelque peu excédés comme on peut l’imaginer) se sont permis de poster sur Face book ce petit « rappel » à l’attention des parents d’élèves, non sans une touche de remontrances. Soit un petit rappel qui relève de l’évidence. En tout cas pour moi. Évidence qui ne semble pas être partagée ou du moins qui semble avoir été oubliée pour certains. Et vous ?

« Ici, à l’école, nous lui apprenons les mathématiques, le portugais, l’histoire, les sciences, la géographie, l’anglais et l’éducation physique et ne faisons que renforcer l’éducation que votre enfant a reçue à la maison »
Le post n’a pas tardé à être relayé sur l’ensemble de la toile, ce qui a bien sûr alimenté -pour ne pas dire envenimé- un débat déjà délicat : quelle est la véritable posture d’un enseignant ?
  • Un transmetteur de savoirs et de connaissances ? Pas uniquement
  • Un expert disciplinaire ? De moins en moins alors que la transdisciplinarité est à l’œuvre dans les formations professionnelles, mais remise en cause dans l’élaboration des programmes et des emplois du temps scolaire
  • Un éducateur social ? Mais ces jeunes professionnels n’ont pas forcément « signé » pour ça, ou n’en ont pas vraiment eu conscience. Reste encore à savoir comment ces futurs enseignants conçoivent effectivement leur « vocation » professionnelle.

Et qu’en est-il alors de leur formation à éduquer convenablement et pertinemment ces élèves, au delà d’une transmission de connaissances ?

Comment désigner et expliquer cette situation en France ?
Certains prendront le chemin de la facilité en dénonçant une « crise de l’éducation en France » sans vraiment l’expliciter, ni la dénouer, comme nouveau symptôme de lassitude.

D’autres accuseront d’emblée le Ministère de l’Éducation Nationale qui « a tué l’enseignement public à coups répétés de réformes », selon une opinion que je ne cesse d’entendre personnellement sous différentes formulations.

Les uns rejetteront la faute en masse sur le corps professoral ou sur la médiocre formation qui leur serait réservée.

Les autres admettront que les parents ont pris de mauvaises habitudes, et délaissent entièrement ou partiellement l’éducation de leurs enfants aux maîtres et maîtresses d’école.     

Voilà une situation bien délicate et inquiétante alors qu’on ne cesse de prôner toujours plus l’éducation comme une arme d’empowerment, comme bouclier contre l’incivilité et la radicalisation.

 Et que dire de l’image du professeur : admiré et respecté par ces parents d’élèves auparavant ; aujourd’hui en conflits avec ces derniers, et à la merci du regard de la société, réduit à un simple « fonctionnaire fainéant, toujours en vacances, au service de l’instrument politique et responsable de l’uniformisation et de l’alignement des petits français sur un seul modèle, comme coulés dans le moule de l’école Républicaine » (je n’ai pas inventé ces propos, je les ai entendus pas plus tard qu’hier soir).

1979 : depuis quelques années, une réforme des programmes d’histoire peine à s’instituer. A l’école primaire, les activités d’éveil ont remplacé les cours disciplinaires et, dans le collège unique à peine naissant, le ministre René Haby tente de faire admettre un enseignement de sciences sociales qui mêle histoire, géographie et économie. L’association des professeurs d’histoire-géographie s’alarme dès 1976 de cette dissolution disciplinaire. C’est le rôle d’une association corporatiste d’exercer une vigilance sur les changements d’une discipline.

En octobre de la même année, Alain Decaux, féru d’histoire, fait une conférence à Vichy. Ses yeux croisent ceux d’une auditrice : «  C’était à Vichy. Au grand casino. Je venais de prononcer une conférence ; parmi les habituelles vieilles dames qui dans ces sortes d’affaires viennent féliciter le conférencier, j’aperçus une jeune femme qui, sans hâte, attendait son tour. Charmante, quand elle souhaita s’entretenir avec moi, je dois avouer que je ne me suis pas fait prier ». 

A la romance se mêle ensuite la tragédie d’une révélation : « Monsieur, mes élèves viennent en classe d’histoire comme ils iraient à l’abattoir » lui annonce la dite « charmante » jeune femme.



dimanche 2 février 2020

Sujet du Merc. 5 Février 2020 : Se dirige-t-on vers la marchandisation de l’Education ?


        Se dirige-t-on vers la marchandisation de l’éducation ?

Dans un environnement changeant et imprévisible, l’apprentissage constitue la condition de la survie d’une espèce. D’une façon moins utilitaire, l’apprentissage est, entre bien d’autres choses l’une des clés de la compréhension du monde, de soi et de notre place dans le monde. C’est aussi l’apprentissage d’un savoir-faire pratique. L’étymologie du mot apprendre provient du latin appréhende qui signifie saisir ou prendre. Cependant, l'étymologie ne paraît nous livrer qu'un aspect tronqué de ce que signifie apprendre. En effet, apprendre c'est certes acquérir une connaissance ou un savoir-faire, mais c'est aussi enseigner, c'est-à-dire faire acquérir une connaissance ou un savoir-faire . Cette relation réciproque s’observe dans l’éducation scolaire entre celui qui enseigne, le professeur et celui qui apprend, l’élève. Mais alors qu’en disent les philosophes ?


L’Education pensée par quelques philosophes

Pour Platon, L’éducation doit rendre l’homme meilleur et l’amener à penser par lui-même. Platon part du principe que pour apprendre, il faut d’abord « désapprendre », s’affranchir de nos opinions et inclinations pour s’éveiller à ce qu’il appelle la Réalité et le Vrai. Il faut apprendre à aller au-delà des apparences.

Aristote considère que l’homme heureux est un homme éduqué et que seul l’homme vertueux peut être heureux et seule l’éducation permet d’acquérir la vertu. Ce n’est que par l’éducation que le bonheur devient accessible. Ainsi, le bonheur s’enseigne.

Rousseau, dans l’Émile et de l’éducation s’attache à la liberté de l’enfant, il considère alors que le rôle de l’éducateur ou des parents n’est pas d’instruire l’enfant, mais de le guider. L’enfant s’instruit par lui-même en regardant la nature. Il est important qu’il apprenne à se débrouiller seul, ainsi deviendra-t-il un homme libre et autonome.

C’est également par le chemin de liberté que Kant justifie le dessein de l’éducation. Pour lui, L’éducation a précisément pour but de conduire l’homme vers sa propre humanité. Elle lui permet de faire l’apprentissage de la liberté

Une relation intime entre l’Éducation et le marché

Il pourrait bien y avoir autant d’écoles que de thèses philosophiques sur l’Éducation qui, même si elles se rejoignent ou se complètent, peuvent aussi diverger. Mais quand l’on quitte le monde des pensées et que l’on met l’Éducation scolaire en perspective dans nos sociétés contemporaines, on peut dresser un constat majeur : aujourd’hui, Les institutions scolaires et les services liés à l’enseignement émanant du privé, détenus par des entreprises, se multiplient à travers le monde.

L’Éducation est alors progressivement considérée « comme une marchandise, un bien privé, un produit se faisant le reflet du statut social ; autrement dit, tout le contraire d’un bien public et sociétal » .        
Le service public de l’éducation est en danger, et avec lui, la démocratie et la cohésion sociale. L’éducation serait-elle donc en train de perdre son essence même ? Peut-être, mais ce n’est pas une satire de notre société sur laquelle j’aimerais faire porter langues et regards, mais bien sur un renversement de valeurs, celui du caractère devenu prioritairement marchand et fonctionnel de l’école et non plus celui uniquement d’éclairer l’Homme et de le guider vers les chemins de la connaissance, du savoir-faire et bien évidemment de la philosophie. Alors essayons d’étudier le rapport intime qu’entretiennent aujourd’hui l’école et marché.   

Les preuves attestant de l’inefficacité de l’application d’une logique de marché au sein des services éducatif ne manquent pas. L’OCDE démontre que de cette logique mercantile découle une diminution de la moyenne des résultats scolaires, un affaiblissement de la capacité d’apprentissage et une augmentation des inégalités. Malgré ces évidences, le démantèlement de ce service public fondamental va de bon train, et ce avec la complicité de la plupart des gouvernements.

La marchandisation de l’éducation est un phénomène en extension et prend de multiples formes

« La marchandisation se définit comme la transformation de l’éducation en un produit marchand source de profit. Elle est un processus insidieux aux formes multiples qui touche à la fois les secteurs de l’éducation formelle et non formelle. Il se traduit par le développement d’entreprises commerciales pour le soutien scolaire, des coachings d’orientation scolaire, la production de soi-disant « kits » prêts à penser contre la dyslexie, la dysorthographie ou encore le développement de logiciels numériques dits « éducatifs »… ».
Cette tendance s’étend au monde entier, et la crise dans laquelle l’économie des États européens et nord-américains, entre autres, est plongée depuis 2008 ne fait qu’encourager ce grignotage par le privé d’un secteur public dépecé par des années d’austérité.
« Il existe un vaste éventail de pressions (du privé) sur l’éducation, qu’elles viennent d’entreprises privées, notamment dans le secteur de la recherche universitaire, des fondations, qui ne subventionnent que ce qui leur rapporte ou répond à leurs attentes ».
D’importantes conséquences
-          L’augmentation des inégalités à travers le manque d’accès à une scolarité de base, les frais d’inscription devenant le principal obstacle à la scolarisation des enfants ;
-          La « standardisation des pratiques et des méthodes pédagogiques » [6]. à travers le développement des écoles « low cost » dont le principal objectif est de faire des économies d’échelle en rationalisant l’offre au maximum ;
-          La place de plus en plus grande accordée aux partenariats avec le privé pour le financement de l’éducation, les entreprises du numérique acquérant une emprise croissante sur ce secteur, y compris en ce qui concerne les contenus pédagogiques et les méthodes d’enseignement.

dimanche 26 janvier 2020

Sujet du Merc. 29 Janv. 2020 : LA PHILOSOPHIE : POSER DES QUESTIONS OU DONNER DES RÉPONSES ?


LA PHILOSOPHIE : POSER DES QUESTIONS OU DONNER DES RÉPONSES ?


Le fait de  poser des questions n’est pas propre aux philosophes. On pourrait même dire que « poser des questions » est une des caractéristiques de l’homme . Mais le corollaire immédiat c’est que si l’homme pose des questions ce n’est pas (de manière générale) pour en rester là. Il cherche une réponse et parfois arrive à formuler une réponse appropriée.

Depuis l’apparition des cafés philosophiques et d’une certaine philosophie dite « post-moderne » il est devenu quasiment honteux de donner des réponses à des questions philosophiques. Seule la science aurait la capacité à donner des réponses (provisoires pour certaines) car s’appuyant sur l’expérimentation et le fait qu’on puisse répéter des processus dès lors qu’on en a démontré la cohérence.

Cette attitude honteuse qui revient à dire que la philosophie n’a pas à donner de réponse ne doit elle pas être questionnée à son tour ?

Il y a toutes sortes de questions. Mais sont-elles toutes à portée philosophique ? Dieu existe-t-il ?  Ou encore, qui est le premier de la poule ou l’œuf ?, peut on répondre à ces deux questions ?  Les théologiens probablement, la philosophie idéaliste aussi au sens ou la réponse est une pure spéculation.
Stricto sensu il n’y a pas de réponses possibles hors la position dogmatique ou le choix binaire qui n’influent de toute façon pas sur le réel. Comme le dit M. Onfray : «Seuls les débats théologiques chrétiens, puis la scolastique affirment que l'exercice de la pensée vaut comme tel, à la manière d'une pure gymnastique intellectuelle séparée du réel. » ( M. Onfray).
Probablement avons-nous oublié ( ou nous a-t-on aidé à l’oublier !)que  : « la philosophie est aussi un art, ce qu'elle a été pendant une dizaine de siècles dans la période antique grecque et romaine, avant l'arrivée puis l'hégémonie du christianisme sur le terrain des idées. Art de penser et de vivre, de vivre pour penser et de penser pour vivre » M. Onfray
Vivre, pour les êtres humains, est en effet – in fine -  un problème de réponses concrètes à des situations concrètes.
Une partie du questionnement est purement métaphysique : pourquoi manger ?, pourquoi aller à l’école ?, Pourquoi suis-je en vie ? . La métaphysique est la spécialiste des  questions qui ne peut avoir que des réponses qui la satisfasse. Pendant que je vais disserter sur le fait de savoir pourquoi je suis en vie un temps infini peut s’couler jusqu’à …. Ma mort.

Ce type de questionnement sur le POURQUOI a le grand avantage de suspendre l’action. Et c’est bien là le but de toute métaphysique dont la question majeure continue à tarauder les spéculateurs : « pourquoi tout plutôt que rien » Leibnitz. On peut encore en parler d’ailleurs !
C’est une toute autre affaire de poser systématiquement la question du COMMENT et de s’en tenir à cette ligne. En fait nous revenons là à la source de la philosophie, comment diviser ce champ ?, comment prévoir de manière certaine les marées, une éclipse ? Comment accéder au bonheur ?  Ce furent parmi les premières questions de premiers philosophes.
Prenons la question du bonheur ou de la « vie bonne », si on la pose métaphysiquement : « pourquoi le bonheur ? » cela peut conduire à formuler des réponses qui vont permettre de rater l’essentiel : la réalisation effective du bonheur. Alors que la question : « Comment le bonheur ? » nous implique totalement dans une action. Notre bonheur dépend à la fois de nous et à la fois ne dépend pas seulement de nous. Pour que l’action se produise, pour que le bonheur se réalise – in concreto -  il faut un double oui ; c’est une question de vouloir et de pouvoir. Est-ce que je veux le bonheur et il faudra que j’agisse, est ce que peux, est ce que j’ai les moyens pour accéder au bonheur? Si le constat et NON, et bien si je veux quand même accéder au bonheur il faudra que, à nouveau j’agisse et que par ma pratique je me donne les moyens d’y accéder.
Ainsi la « prudence » de certains philosophes ou amateurs de philosophie, ne serait elle pas la résurgence de cette posture « d’avoir les mains propres car …..on n’a pas de mains » ? Le fait de craindre les réponses, de poser des questions univoques, qui amènent à des spéculations pures  ne serait il pas aussi une certaine paresse face à tout processus de connaissance c'est-à-dire à toute volonté de se transformer soi-même.
En effet poser la question du COMMENT oblige à utiliser des méthodes de pensée, de disposer d’outils intellectuels, de vouloir accéder à des domaines de connaissances, de faire des efforts. Discuter du sexe des anges peut être un doux divertissement, mais comprendre comment certains alors qu’ils organisaient la traite négrière, et les buchers de l’inquisition, pouvaient s’y adonner, nous renseigne certainement plus sur une certaine idée de l’homme.
Discuter de la démocratie, de la pollution, de la misère, peut aussi être sans fin (fins). « Pourquoi la démocratie ? » : parce que c’est le meilleur des régimes politiques ! ( les plus habiles diront le moins mauvais ). Mais : « Comment la démocratie ? », comment la réaliser concrètement dans ce monde ou des millions d’êtres humains voient leurs vies basculer au nom de la démocratie ( droit d’ingérence ... ), comme hier au nom de dieu tout puissant ?
« Pourquoi la pollution ? » parce qu’on est trop nombreux et que l’homme est un loup pour l’homme ?  Mais « comment la pollution ?», qui pollue, vous, moi ?  Monsanto, Total, Rhône Poulenc ? et au nom de quelle vision philosophique de l’homme ?
« Pourquoi la misère, », parce que nous devons passer dans ce monde « comme dans une vallée de larmes » et que certains sont destinés à y rester plus longtemps que d’autres ?. Mais « comment la misère ? », par quels mécanismes des couches de population entières des peuples entiers hier debout, en sont réduits à survivre avec la famine et la maladie en prime ?
Si un des rôles de la philosophie et des philosophes est de poser des questions, comme tous les hommes le font. La fonction de ceux que la philosophie attire ne serait elle pas d’apprendre à poser les bonnes questions et chercher ensemble non point les bonnes réponses, mais bien les outils méthodologiques qui pourraient permettre aux autres hommes de se passer de toute spéculation ?
«  Nous ne sommes pas pour que dans un monde désorganisé les intellectuels se livrent à la spéculation pure…Nous sommes pour que les intellectuels entrent eux aussi dans leur époque ; mais nous ne pensons pas qu’ils puissent y entrer autrement qu’en lui faisant la guerre. La guerre pour avoir la paix »    A. Artaud

lundi 20 janvier 2020

Sujet du Merc. 22/01/2020 : "Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre" Platon


Que nul n'entre ici s'il n'est "géomètre" (Platon). 

Ce texte figurait parait-il au fronton de l’école de philosophie que créa Platon, école qui s’intitulait «  Académie ».

Imaginons un instant qu’à l’entrée du café philo figure cette phrase. Il est probable que beaucoup rebrousseraient chemin. Mais que peut-on entendre par « géomètre » ? Pour Platon, la géométrie, pas plus que les autres sciences mathématiques, n'est une fin en soi, mais seulement un préalable destiné à tester et développer la capacité d'abstraction de l'étudiant. Il s’agissait, pour lui, d’apprendre à dépasser les sensations qui nous maintiennent dans l’ordre du visible ( des sens) et du matériel pour s’élever vers un intelligible transcendantal.

Dans ce cadre la géométrie est une science qui n’autorise guère de fantaisies et on comprend peut être mieux la préoccupation de Platon. Des lignes des courbes, de segments, des angles …. Si toutes les activités humaines pouvaient ainsi être abordées, si la vertu, le courage, la beauté … pouvaient se mesurer pour arriver un absolu de Vertu, Courage, Beauté.

On est là dans une recherche qui a profondément marquée la philosophie. Aujourd’hui encore certains philosophes posent ainsi les problèmes. Il y aurait – au-dessus – de nos petites contingences des valeurs « en soi ». du Bien, du Mal, du Beau, du Laid, de l’Ethique, etc….

C’est en ce sens que Platon pose la géométrie comme pivot de l’accès à la connaissance. Mais ce n’est pas à la connaissance du réel auquel s’attache Platon. Rompant avec les traditions philosophiques antérieures qui cherchaient à comprend la nature, la matière, Platon va s’attacher à chercher en tout ce qui transcende ce tout.

Pour lui le réel n’existe pas, au dessus du réel il y a le monde des idées et si, pour reprendre un exemple classique, nous avons des lits ce ne sont que des réplique du lit « premier » qui est le lit de dieu. D’où aussi la haine de Platon pour les arts. 

Pour reprendre l’exemple ci-dessus Platon acceptait qu’un artisan puisse «  reproduire » le lit de dieu pour notre usage, mais qu’un peintre puisse montrer un lit sur un tableau, cela avait une valeur de sacrilège. En effet l’artiste proposait une « idée » du lit, alors que la seule idée possible était l’idée supérieure, celle formulée par le dieu.

Il ne faut donc pas prendre cette phrase, intitulé du sujet, comme une volonté d’accorder science et philosophie, mais au contraire comme tentative de mathématisation du monde, mais avec un présupposé. Le monde est le résultat d’une idée divine et la géométrie est l’outil donné par dieu (une idée) pour nous faire accéder à la transcendance.

Alors que, comme nous l’avons vu avec Anaximandre, deux siècles plus tôt ( voir philopiste : «  Anaximandre ou la fin du mythe » ), la géométrisation du cosmos avait permis de développer une philosophie d’explication du monde fondée sur le rejet d’une « naissance », d’une création et un projet d’organisation sociale prenant en compte isonomie et contradiction; avec Platon nous assistons à une reprise en main de la pensée mythique, une remise en cause de toute la philosophie de la nature et une conception politique basée sur l’inégalité et le « mensonge nécessaire ».

Le monde grec avait changé en deux siècles. Une oligarchie et une monarchie s’étaient peu à peu imposées aux hommes. Athènes avaient fait la guerre et son pouvoir déclinait. Une pensée nouvelle s’avérait nécessaire. 

Platon allait être le penseur de cette époque. En réaction à la décadence rien de tel qu’une dose de croyances revues et corrigées. En réaction à la philosophie de la nature, elle qui partait du réel pour en tirer des lois et transformer ce réel, quoi de plus logique que de nier le réel et d’en revenir « au bon vieux temps » celui des mythes et des explications cosmologiques fondées sur de la pure spéculation : 
Pour Platon, le monde s’appuie sur cinq éléments essentiels : le Feu, l’Air, l’Eau, la Terre et l’Univers. En réaction à l’idée d’un univers incréé, le dieu créateur ressuscite « Ainsi, le Dieu a placé l'air et l'eau au milieu, entre le feu et la terre, et il a disposé ces éléments les uns à l'égard des autres, autant qu'il était possible dans le même rapport, de telle sorte que ce que le feu est à l'air, l'air le fût à l'eau, et que ce que l'air est à l'eau, l'eau le fût à la terre. De la sorte, il a uni et façonné un Ciel à la fois visible et tangible." (Platon – Le Timée)

La philosophie va désormais se tourner vers la métaphysique. Les choses « en soi », les concepts à majuscules (Vérité, Beauté …) vont dominer le débat théologico-philosophique. 

Les atomistes comme Epicure, Démocrite… ne purent s’imposer face à une philosophie qui proposait aux puissants un tel corpus idéologique. Il faudra un Spinoza, puis un Descartes pour voir commencer à émerger une pensée différente. 18 siècles pour un renouveau de la pensée philosophique.


Sujet du 19 février 2020 : "La bouffe vient d'abord, ensuite la morale" Brecht – Opéra de quat’sous -

                  " La bouffe vient d'abord, ensuite la morale" Brecht                                                   ...