vendredi 23 septembre 2022

mardi 20 septembre 2022

Sujet du Merc 21 Sept. 2022 : La liberté peut-elle s'affirmer sans violence ?

 

             La liberté peut-elle s'affirmer sans violence ?

Avant d'aller plus loin il importe de ne pas mélanger les choses. Force et violence : la force contraint quand la violence opprime ou libère.

En 1952, Gandhi présenté comme un apôtre de la non-violence déclare : "Là où il n'y a le choix qu'ente lâcheté et violence, je conseillerai la violence…Je cultive le courage tranquille de mourir sans tuer. Mais chez celui qui n'a pas ce courage, je désire cultiver l'art de tuer et d'être tué plutôt que de fuir honteusement le danger. Car celui qui fuit commet une violence mentale : il fuit parce qu'il n'a pas le courage d'être tué en tuant.

Non-violence n'est pas soumission bénévole au malfaisant. Non-violence oppose toute la force de l'âme à la volonté du tyran."

 

Une volonté libre, une froide détermination, seraient-elles les seuls moyens pour que la liberté s'affirme ?

 

Il faut dire que la violence est mal vue. Tous les auteurs (sauf de rares exceptions) sont contre la violence qui est définie comme un élément du
« pathos », dissociée de la raison elle ne peut être que "mauvaise". Tous les systèmes politiques, inscrivent en lettres d'or la réprobation de la violence au fronton de leur édifices publics.

 

Et pourtant depuis des siècles la violence est là ! Et la liberté si peu présente…

 

En fait il y a deux manières de voir les choses. Soit on considère les choses, les deux concepts : Liberté et violence comme des choses " en soi", immuables, intangibles ; et c'est possible en recourant à la métaphysique. Le risque c'est de sombrer dans la morale, voire la "moraline" (Nietzsche).

Soit on replace les deux termes du questionnement sur la terre des hommes et le concret de leur vie. Dès lors il faut essayer de percevoir ce que liberté et violence signifient sur le plan pratique. Ce sera notre parti pris.

 

Fin du 18° siècle la France pays rural, crève de faim et une noblesse toujours plus arrogante pressure le peuple. Les parisiens défilent sous les fenêtres de Versailles en demandant du pain (la liberté de pouvoir se nourrir), on leur répond qu'il n'ont "qu'à manger de la brioche". La situation se bloque. L'aristocratie veut garder "sa" liberté d'opprimer le peuple. On ne discute pas et la violence s'affirme de plus en plus comme une nécessité pour changer l'ordre des choses. Puisqu'on n'obtient rien par le dialogue et que c'est la VIE même, pas la vie transcendantale, spirituelle ; de millions de français qui est en jeu le seul choix disponible c'est l'usage de la violence. On n'a plus rien à perdre, la vie ne vaut pas grand-chose, autant lui donner un sens politique : la liberté, au prix d'un risque majeur pour soi : la violence (corollaire de l’engagement).

 

Comprenons bien le sens de cet exemple : il ne donne aucune leçon de morale, ou de politique, il ne juge pas les résultats et les conséquences de la révolution de 1789. Il établit des faits dans lesquels les deux notions "liberté" et "violence" sont mis en œuvre.

 

Mais tout cela est bien beau, me dira-t-on, parler de la révolution française, tout le monde est d'accord (pas si sûr). Mais l'utilisation de la violence par les nazis, somme toute au nom de la "liberté de l'Allemagne occupée" (Une partie de l'Allemagne était alors occupée par les puissances qui avaient vaincu en 1918), fait-elle partie de ce point de vue extra-moral ?

 

Il nous faudra alors creuser plus avant la notion de liberté. La liberté se définit elle d'après des critères concrets ou peut-elle se fonder sur des illusions. Lorsque les nazis parlaient de la "liberté de l'Allemagne occupée", dans le même temps ils bafouaient toutes les libertés individuelles, de réunion, d'association, de religion. Ils brûlaient des livres.

La "liberté" prônée par les nazis s'assumait certes, par la violence. Mais on voit bien avec ce court exemple que l'agitation du drapeau de la liberté, ne signifie pas toujours l'adhésion au principe métaphysique de « La Liberté".

Les majuscules ne conviennent décidemment pas à la philosophie.

Nous nous contenterons donc des minuscules pour tenter d'y voir plus clair.

 

 Qu'est-ce que la liberté ? Faut-il se méfier des appareils d'illusion qui nous la vendent dans les pots de yaourt, les crèmes solaires, les frappes chirurgicales, le "droit d'ingérence" ou "l'axe du bien" ?

 

lundi 12 septembre 2022

Sujet du Merc. 14 Septembre 2022 : L'ARGENT EST-IL LE NÔTRE ?

 L'ARGENT EST-IL LE NÔTRE ?

Sur l’argent, va-t-on faire appel à Marx dans ses œuvres ? Ou suffit-il de réunir de nombreux faits anthropo-archéologiques ? Et même ne suffit-il pas de savoir si peut être nôtre ce qui est créé par quelques puissants à leur strict profit ? Mais à notre détriment.

 

Peut-on imaginer l’ampleur de notre conditionnement à l’argent* ? L’argent est créé et géré depuis des décennies sous forme de dettes et de crédits par des entités privées adossées à des richesses humaines et sociales qui sont nôtres (« Il n’y a de richesse que d’hommes », Jean Bodin, philosophe de la Renaissance). Ces entités privées pratiquent un vol devenu légal bien qu’illégitime et d’ampleur ultime, passé inaperçu par la majorité de la population. En outre, ce crime de faux-monnayage généralisé au monde entier se poursuit par l’imposition d’intérêts sur ce vol ; intérêts à verser aux arnaqueurs et constituant ainsi la dette d’un argent qui n’est pas encore là ! Mais qui le sera par la nécessité de l’emprunter aux mêmes qui l’adosseront à la promesse de notre production future par le travail asservi qu’induit la dette.

 

C’est comme si on capturait l’humanité entière au bord d’une route et qu’on la forçait à travailler tout en la faisant payer en sus le prix de son travail. Le cynisme est absolu car il s’agit du prélèvement forcé ad libitum de notre substance. Tendanciellement de l’intégralité de nos forces de vie. En fait, nos vies elles-mêmes. L’immensité des souffrances, atrocités et carnages constatés par centaines de millions (20 millions annuels de morts de faim qui en découlent, sans compter celles des guerres induites) est le crime ultime perpétré à grande échelle partout et tout le temps dans le monde dans une apparente quiétude générale depuis plus de 500 ans. Ci-après on en parle en vérité.

Cette monnaie de « progrès », de mort et de destruction est à l’opposé des « monnaies humaines et sociales » qui ont perduré pendant quelque 99 pourcent de l’existence de Sapiens, mais qui n’ont subsisté de manière résiduelle jusqu’à il y a encore un demi-siècle que pour finir par être détruites de l’extérieur. Ces monnaies ne servaient nullement au commerce. Non, elles représentaient les obligations fondamentales que se doivent les hommes entre eux en société qui s’édifient mutuellement en tant que tels dès leur naissance (« L’homme est un animal social », Aristote). C’était, par exemple, les obligations pour « la richesse de la fiancée » (procréation et soins de vie) ou pour tenter de compenser l’oblitération volontaire ou pas, partielle ou totale d’une vie humaine (cf David Graeber).

 

Pour passer des « monnaies humaines » (coquillages, plumes de paradisiers, barres de bois rares, laiton, or ou argent, etc.) à d’autres monnaies par perversion des premières, il a fallu des actes de violence comme le rapt ou la razzia de groupes voisins par la capture forcée d’une « fiancée » ou d’hommes convertis en esclaves, en objets. C’est la réification d’humains qui dès lors ne valent que leur prix marchand, exprimé en monnaie devenue commerciale et ayant ainsi perdu tout caractère de dignité humaine. Les hommes ont un prix ou une dignité (Kant). Cette violence par réification de l’humain a ainsi conduit à l’émergence de la guerre sur terre. 

 

Savons-nous que cette monnaie est ainsi devenue strictement privée comme appartenant aux puissants. Dès lors, ceux-ci réunis en entités idoines la créent et la gèrent en manipulant et en exploitant le commun des mortels, le vulgum pecus rendu par manipulation mentale toujours plus « ignorant des causes qui le déterminent » (Spinoza) ? Aujourd’hui ce dispositif a asservi la terre dans ses moindres recoins sans qu’étrangement les hommes ne se soulèvent face à l’urgence de la destruction de toute valeur humaine (éthique).

 

Pour faire simple afin d’éclairer notre lanterne et juger de la situation actuelle en « connaissance de cause », voici l’algorithme qui nous gouverne puisque conçu et géré de mains d’experts, qui pour sûr n’en font pas publicité :

 

                                    Mais comment et d’où vient ce terrible argent-là ?!

 

                                               K = 1 / ( X + Z ( 1 – X ) ) .

 

K :  coefficient multiplicateur de création monétaire par les banques privées.

 

X :  coefficient de préférence de la population pour les pièces et billets. C’est l’effet magique « Carte bleue », de préférence « sans contact » (et zoum, mon paiement éclair ! Je suis libre, rendu comme magique et super puissant ! Youpie !).

 

Z :  coefficient de réserve obligataire de monnaie de fonds propres des banques privées auprès de la Banque centrale (dite nationale ou publique pour mieux occulter sa vraie nature sous main-mise privée) sur lesquels s’adossent les banques pour générer l’argent de dette à profusion. Celui-ci est en sus encore surmultiplié par application d’un taux d’intérêt annuel, en lieu et place d’une simple somme forfaitaire pour prêt d’argent. Par ce génial subterfuge, l’arnaque devient totale. (Youpie pour les banques !).

 

Pour l’illustrer « jouons » avec ce joujou comme nos maîtres le font avec grand sérieux :

1)  Si, comme on nous y incite par l’électronique, l’usage des billets de banque disparaît (X = 0 ) , merci ô grand Dieu-Argent, par usage exclusif de notre amie la Carte bleue, alors K ne vaut plus que  1 / Z .  Tandis que les coûts et gains afférents à la Carte assurent, en sus, de vastes profits à ses émetteurs (cf Margrit Kennedy).

2)  Et si, en outre, par la financiarisation occulte accélérée de « titres pourris » (actions et obligations), Z tendait vers zéro, alors K serait proche de  1 / 0 . Cela, ô grand Dieu-Argent, correspondrait à une création monétaro-financière de l’argent privé presque infinie ! Tout le monde – sauf les puissants émetteurs monétaires qui ainsi peuvent presque s’approprier le monde entier et les hommes -- serait précipité en esclavage au profit des seconds qui créent tout l’argent. Et qui, en outre, en déterminent l’usage puisqu’il est créé par les crédits qu’ils n’accordent qu’à leur gré et qu’à ceux de leur choix. C’est le pilotage économique conduisant aux inégalités vertigineuses et toujours croissantes parmi les hommes, au sein des nations et entre elles. **

3)  Si en outre l’État, qui ne perdure que par nos impôts, s’endette sans fin par le « quoi qu’il en coûte », que se passe-t-il ? Il se rend et nous avec, pieds et poings liés pour des générations à venir, dépendants et esclaves des banques et des fonds d’investissements étrangers privés qui prêtent l’argent qui ne leur appartient pas puisqu’il est strictement adossé à notre « richesse d’hommes » (cf Jean Bodin). Surtout et d’autant plus que s’y ajoutent, crime final, les intérêts indus et arnaqueurs qui exténuent le vulgum pecus que nous sommes.

 

 « Si vous désirez être les esclaves des banques et payer pour financer votre propre esclavage, alors laissez les banques créer l’argent !», Josiah Stamp, gouverneur de la Banque d’Angleterre, 1920.

De son côté, Henri Ford déclarait au début du siècle dernier : « Si les gens savaient comment se crée l’argent, il y aurait une révolution avant demain matin ».

 

A quand une vraie libération mentale ** ? Et puis, à quand une réaction ?

 

Merci.

 

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*          °   °   °        Pour estimer nos dispositions à sortir de nos conditionnements mentaux,

            °   °   °          on peut tenter de relier 9 points disposés en carré par 4 lignes droites non

            °   °   °          parallèles qui ne peuvent pas se croiser entre elles au point central. Réussir est le signe d’une disposition à savoir s’extraire du cadre mental d’un conditionnement. 

**  C’est le contraire de la « théorie du ruissellement » illustrée par la pyramide des coupes de Champagne. En réalité elles ne sont pas identiques, leurs bords devenant toujours plus élevés du bas au sommet. La hauteur des bords est calmement ajustée par les maîtres du système monétaro-économique. Le décile supérieur remporte toute la richesse créée (le Champagne déversé), le décile suivant restant inchangé tandis que les suivants sont toujours plus mis à sec (cf Margrit Kennedy). Ainsi, chacun est rémunéré à la mesure de sa contribution. Ne serait-ce que « justice » 

lundi 5 septembre 2022

Sujet du Merc. 07 Septembre 2022 : QUE FAIRE À PART ÊTRE ?

 QUE FAIRE À PART ÊTRE ?


Avant tout traitement de ce sujet il faudra au préalable déblayer rapidement le terrain. Il sera en effet nécessaire de faire un sort à un pan de la philosophie idéaliste (Idéaliste : qui donne une prééminence de l'esprit sur la matière), dont le représentant le plus éminent est Berkeley et son fameux "raisonnement" qui aboutit au non moins fameux solipsisme (enlevons les propriétés des choses observées - goût, couleur, forme, etc…. et nous pouvons alors en conclure qu'elles n'existent pas ! * --- Mais Mr Berkeley existe-t-il ?).

 

Nous poserons donc que nous sommes. Que les divers objets ou être qui nous entourent, sont. De même que les productions que sont nos pensées sont. Mais qu'il est nécessaire, en préalable, d'être.

Être, somme toute, est assez facile. Nous accédons au monde et par des processus naturels et culturels, nous parvenons à l'existence qui, pour les hommes s'adjoint un attribut : la conscience de soi. Jusque là rien de bien compliqué. Mais que faire de cette existence. Que faire à part être ? Les animaux ou les végétaux ne se posent pas cette question. Les hommes eux se la posent. Diverses solutions ont été et nous sont proposées. Nous sommes,
 alors :

Méditons sur la mort ; quel sens à la vie (a la vie) ?; occupons nous de la cité, soyons égoïstes, aidons notre prochain …. La liste pourrait être longue d'injonctions, de conseils, de recettes …. pour "être". Mais toutes ces définitions ont en commun de considérer l'homme en tant qu'individu, en tant que monade isolée.

 

Il faudra attendre Hegel pour qu'avec force soit déclaré :   
" L'association en tant que telle est elle-même le vrai contenu et le vrai but et la destination des individus est de mener une vie collective ; et leurs autres satisfactions, leur activité et les modalités de leur conduite ont cet acte substantiel et universel comme point de départ et comme résultat " Hegel, Principes de la philosophie du droit.

L'essence de l'homme ne pourrait donc se réaliser pleinement que par une "vie collective" et cet "acte substantiel" serait à considérer comme un "point de départ et un résultat"

 

Ainsi Hegel définit un point supplémentaire, heurtant de front la philosophie classique pour laquelle la conscience de soi était le pivot de tout autre manifestation de l'être, celui de son inclusion dans une collectivité. Certes Aristote nous avait dit que l'homme était un "animal politique", mais il n'avait pas vu ce que Hegel révèle de manière pertinente, la question du "point de départ et un résultat".

Qu'apporte donc Hegel à la philosophie qui modifie de manière irréversible la conception - que nous pouvons désormais aborder sous un autre angle - de l'essence humaine ? Certainement la perception dialectique des phénomènes.

On pourrait résumer cette méthode d'analyse de la manière suivante :

-        La vie collective est le point de départ de l'essence humaine

-        Est simultanément elle en est le résultat

 

Pas d'homme sans collectivité et réciproquement pas de collectivité sans homme. L'interaction est permanente c'est ce qu'on appellera un processus. Hegel rompt ici complètement avec les catégories figées et dogmatiques de la philosophie classique qui auraient séparé : l'homme - la collectivité - le point de départ - le résultat.

Un autre philosophe, Moses Hess, reprendra cette conception en l'appliquant au domaine de la liberté.

"Si réellement l'individu correspond à son concept, en d'autres termes, si l'homme est réellement ce qu'il doit être selon son essence, alors la liberté individuelle ne se distingue pas de la liberté générale ; car l'homme véritable vit seulement la vie de l'espèce et ne sépare pas son existence individuelle, particulière, de l'existence générale" Gazette rhénane, 17 mai 1842.

 

Voilà qui nous écarte radicalement des théories hédonistes ou nombrilistes, et qui remet en cause l'aspect infernal que Sartre croyait voir dans les "autres". Mais n'est ce qu'une question de point de vue ? Sommes-nous sans les autres ? Et que pouvons nous faire (agir) à part être (faire)… avec les autres ?


dimanche 28 août 2022

Sujet du Merc. 31 Aout 2022 : Philosophie du langage et construction du sens

 

               Philosophie du langage et construction du sens

 

La correspondance entre notre perception du monde et ce que nous en disons (nos représentations) n’est pas simple, au sens de biunivoque. Toutes les langues sont imprécises, floues, incohérentes : c’est le principe du dialogue, où les intervenants passent leur temps à ajuster leurs représentations, sans que l’accord ne soit jamais garanti.

Alors, comment fonctionne notre rapport au monde :    
 on le décrit, ou on le façonne ? Nos représentations sont-elles une donnée de l’observation, ou une construction par et dans des langues naturelles ? La communication, c’est un processus d’encodage, de transmission et de décodage, ou bien un processus de construction essentiellement variable ?

Petit rappel historique : Platon et Aristote, le Moyen-Âge, la logique classique et les valeurs de vérité, l’époque moderne (Saussure, Martinet, la philosophie du langage de tradition anglo-saxonne, Searle, Chomsky, Tesnière, Benvéniste…), l’intelligence artificielle…

On présente souvent le langage comme un instrument de communication dont on se servirait dans nos interactions sociales. Mais peu de place est accordée aux aspects qui ne s’accommodent pas de ce point de vue idéal, à savoir à la communication non réussie : mensonge, lapsus, productions aphasiques, discours de tel ou tel domaine, humour…

La notion d’ambiguïté devient alors centrale : c’est la propriété d’un terme (mot, phrase, signe…) de recevoir plus d’une interprétation. Et cette propriété dépend des locuteurs, qui ne portent pas forcément les mêmes jugements d’univocité ou d’ambiguïté sur les mêmes termes.

Les langues naturelles présentent, par définition, des propriétés génératrices d’ambiguïté. Par rapport à la séparation en syntaxe, sémantique et pragmatique – c’est toujours pareil : on découpe, on nomme, et on pense avoir fait le tour de la question… –, c’est un renversement de perspective.

Dans le vocabulaire, on retrouve toujours les mêmes notions primitives universelles : ça tombe (le stylo), ça mouille (la pluie), c’est plat (la table), ça ne se produit qu’une fois (la bombe explose), etc. On va pouvoir discuter du stylo qui s’envole ou de la mitraillette qui ne crépite qu’une fois… ou sur la représentation de la glace chez les Inuits ou chez les Wolofs.

La structuration du réel est régulière dans les langues : il y a ce qui est ouvert (le courage), ce qui se compte (les voitures) et ce qui se mesure (la farine). Il y aussi les ‘’state of affairs’’ qui ne sont pas bornés (On l’appelle Trinita), ceux qui sont bornés (Après la pluie, le beau temps), ceux que l’on borne (Il a plu : la route est mouillée), ceux que l’on place dans le non vérifiable (Demain il pleut), etc.

Voir René Thom et les ‘’Modèles mathématiques de la morphogénèse’’, ou encore la construction du réel dans les processus d’acquisition du langage par les enfants en psychologie cognitive.

De même dans le découpage du temps/aspect : passé–présent–futur, ce n’est pas universel. En anglais, on n’a pas de futur, au sens de temps de la conjugaison, mais on a recours à des modaux (will, may, can…), qui renvoient plutôt à des notions de contrainte qui pèsent sur le locuteur, ou pas (You shall do as you’re told, We shall never surrender, Any day will do…).

Le locuteur, nous y voilà. Son activité de sujet parlant consiste à tout repérer par rapport à lui en établissant des identités (je, ici, maintenant), des différences (tu, là-bas, hier) ou des ruptures (il, ailleurs, un jour), dans un entrelacs de relations de repérage, et c’est bien le diable si tous les participants au dialogue sont d’accord…

C’est par là qu’il faut comprendre la construction du sens. Les cas où nous nous comprenons sont bien rares et plutôt miraculeux…

Pour finir, il faut renvoyer aux tentatives de mise à l’épreuve de ces hypothèses par le recours à la formalisation et à la confrontation avec l’outil informatique.

On peut isoler des mots-clés dans une question et les comparer avec les mots-clés d’un texte de référence : c’est la notion d’indexation, à la base des moteurs de recherche.

Pour ce qui est de représenter les n structures lexicales (Il a été blessé au front) ou syntaxiques (Flying planes can be dangerous), on a recours à des programmes qui donnent effectivement les n représentations sous forme d’arbres ou de listes enchassées (notion de récursivité). Pour la pragmatique, la signification selon le contexte d’énonciation, c’est plus compliqué. Les outils conceptuels doivent être construits, là encore, plus loin que la logique des propositions et des prédicats.

Ainsi, lorsqu’il faut produire les innombrables paraphrases d’un énoncé (Il a beaucoup plu, il va pleuvoir, la pluie ne s’arrêtera donc pas, il faudrait qu’il pleuve…), la difficulté est de se donner les moyens de représenter les propriétés topologiques des procès en question (systèmes d’apprentissage), et des grammaires d’opérateurs de repérage pour représenter l’ambiguïté et les ajustements permanents entre locuteurs.

 

C’est le sens des recherches menées naguère à Paris 7, Paris 3, Caen, Clermont-Ferrand, et ailleurs.

 

dimanche 21 août 2022

Sujet du Mercredi 24 Aout 2022 : Comment réfréner la satisfaction de nos désirs ?

 

Comment réfréner la satisfaction de nos désirs ?

L’animal satisfait instantanément ses instincts ce qui lui procure les plaisirs liés à l’assouvissement de sa nature. En cela l’animal n’a pas de désirs. Il est parfaitement conforme à ce qu’il est et se réalise d’emblée comme tel. C’est un être complet en soi. Limité, sans plus.

E. Kant

 
On ne peut pas dire que ce soit le cas de l’homme qui lui n’est jamais pleinement satisfait. Il désire toujours. Parce qu’incomplet il fait toujours un retour réflexif sur lui-même et pense sans cesse aller plus loin. Il n’est pas fini, il est même assez mal fini et est en quelque sorte contre-nature car sans nature complète. Il naît en effet gravement prématuré et inachevé et le reste tout au long de sa vie tant il est dans une recherche illimitée de lui-même en formation dans le rapport social aux autres, avec et grâce à eux. Si bien qu’il ne peut vraiment s’accomplir. Ne serait-ce que pour cette raison constitutive, il ne saurait se contenter d’assouvir instantanément ses désirs en plaisirs pleins et entiers puisque cela lui est impossible du fait même qu’étant incomplet il est toujours en devenir. Il lui faut donc sans cesse tendre à se constituer avec les autres une surnature compensatoire. Ils inventent alors ensemble une culture, laquelle supplée à leur manque originaire.

S’interrogeant nécessairement sur ce déficit et sur ce qu’ils sont et ne sont pas, les hommes demeurent toujours comme dépourvus quoi qu’ils fassent… En recherche permanente, ils placeront au centre de toute culture, qu’il leur faut inventer pour compenser leur manque, une croyance (doxa) en un ou plusieurs « objet » qui les dépasse. Inaccompli dans leur première nature (animale et pulsionnelle), ils ne peuvent vivre sans cette seconde nature ou institution qu’ils créent pour s’y projeter.

La constitution infantile de l’humanité rend nécessaire la fabrication de cet irréel qui devient un nouveau réel où sensation et entendement ne s’accordent pas. Cela peut offusquer mais il demeure que, l’homme étant fini et même toujours mal fini et comme tel sujet à l’hubris et au pathos, il accède alors à l’infini. En effet, si comme les animaux il s’était suffi à lui-même, il n’aurait pas eu besoin d’aller toujours voir ailleurs s’il y était sans néanmoins jamais pouvoir se trouver. La fiction pour lui est donc vitale. L’homme est en effet un corps inabouti auquel se greffent les fictions qui lui permettent d’halluciner ce dont il a besoin pour vivre. On comprend cette nécessité de structuration sans bornes où se trouve l’homme comme sujet en manque de nature instinctuelle accomplie.

B. Spinoza

 
Cette structure, cette construction de soi de l’individu et du collectif humains comme illusion nécessaire ne peut que se délégitimer au cours de l’histoire et doit donc sans cesse être ré-édifiée. C’est ce qui a permis le passage de la croyance religieuse (la doxa) au politique par l’accès à la pensée discursive, critique, rationnelle et réflexive (le logos). Cet accès n’a pu se faire que par une discipline, une ascèse exigeante et continue impliquant une privation, un « moins-jouir » par le report de la satisfaction du désir de déboucher rapidement sur des réponses, une solution définitive qui, par définition, ne saurait exister qu’en rapport avec une nature animale qui, loin s’en faut, n’est pas tout l’apanage de l’humain.

Le conditionnement actuel à la soumission aux pulsions par la démocratie de marché libérale libertaire du laisser-faire («il est interdit d’interdire») conduit à un pseudo assouvissement des désirs par la satisfaction rapide dans les plaisirs toujours renouvelés d’objets marchands de consommation. Cette possibilité de satisfaction des pulsions instinctives n’est cependant qu’illusoire pour les raisons déjà citées. Son incitation illimitée en cours, mais contraire à la condition d’humanité, conduit à de mortifères écarts de la psychè d’individus saisis d’angoisses lancinantes dont on observe aujourd’hui les effets dans le délitement du logos et de la « cité ». La passion des plaisirs commandée par la démocratie libertaire de marché n’est que celle de l’intérêt égoïste illusoire d’individus isolés face à leur versant animal et par là privés du nécessaire accès à la surnature de la culture et de la civilisation. La barbarie vient alors régner tant à l’intérieur des individus que dans leur rapport aux autres.

Réfréner la satisfaction rapide des désirs re-devient alors une nécessité. La culture en est le moyen ; l’outil, l’éducation à l’accès au discours rationnel et réflexif afin de pouvoir s’affirmer comme sujet critique et autonome en rapport avec les autres. Pour assurer à chacun cet accès et faire société, une refondation de l’école est nécessaire sur le modèle de la scholè grecque dont l’objet premier était l’apprentissage de la maîtrise de soi et du contrôle des passions par divers exercices et enseignements; et certes pas par l’abandon au bon-vouloir et «génie» de l’immature animal contemporain.

Mais en pratique que faire aujourd’hui ? C’est à vous de le dire. Néanmoins en voici des bribes. Tout d’abord et en contradiction avec le dogme libéral, seule une institution peut promouvoir et défendre la chose publique et le bien commun contre les intérêts particuliers privés parce que c’est le seul cadre possible permettant le complet développement de l’être-soi libéré (le sujet) de tout accaparement. Cette institution, qui ne peut être que l’Etat, mettra fin à la transformation des services publics (école, santé, etc.) en entreprises devant à toute force dégager des profits croissants. Ensuite ne faut-il pas envisager de revenir sur : 1) le dogme libéral du « laisser-faire », 2) l’application du principe d’illimitation de l’économie marchande aux autres économies (politique, symbolique, sémiotique, psychique), 3) la logique de l’efficacité à court terme et de l’exténuation du vivant et de l’environnement, 4) l’accaparement de la femme et sa mise à l’écart du logos, 5) le rejet de l’éthique ou de la dignité de tout homme tenu comme fin et jamais comme moyen (Kant). On trouverait d’autres mesures à instaurer mais sans doute moins cruciales.

Ne voit-on pas enfin qu’entre le laisser-faire illimité actuel du pathos consommatoire et l’abandon à une croyance (doxa) qu’elle nous dépasse ou soit banale et à laquelle on s’abandonnerait par facilité, l’édification de soi avec les autres dans une civilisation digne des hommes ne peut aboutir que par la rigueur et l’ascèse d’une pensée critique.

 

samedi 13 août 2022

Sujet du Mercredi 17 aout 2022 : L’homme précède-t-il la société ?

 

L’homme précède-t-il la société ?

Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation de vide de la pensée progressiste. Une situation dans laquelle les politiques justifient leurs décisions au nom de l’économie, source de tout bien et réalité dernière (à la volonté de dieu se sont substituer les exigences du marché). Une situation dans laquelle les mouvements qui contestent la soumission de la politique à l’économie ne dispose pas encore d’une philosophie alternative. Une situation dans laquelle les partis dits socialistes sont incapables de penser et de dire ce qu’est au juste une société.

 

C’est que nous sommes actuellement dans une période de transition entre deux conceptions de l’être humain et de la société : l’une qui, bien qu’obsolète, est dominante (un peu comme le géocentrisme au début du XVII siècle); l’autre qui, lentement et silencieusement, est en train de se constituer et n’a pas encore de visibilité (tel l’héliocentrisme à la même époque).

 

L’ancienne conception, étroitement liée au grand mouvement d’émancipation de l’individu, qui traverse la philosophie antique, le christianisme puis la pensée des Lumières, voit dans la société une organisation utilitaire dont, par conséquent, l’économie constitue la base. Cette idée, qui passe aujourd’hui pour une évidence, fut soutenue par le marxisme et l’est encore par la science économique orthodoxe.

 

La nouvelle vision, encore en germe, se traduira par une conception de l’être humain et de la société très différente. … la vie en société précède l’émergence des individus, et l’économie n’est donc pas la seule base de la société, l’être même des individus n’est pas extérieur à la vie en société, mais se constitue dans et par celle-ci, de sorte que leur interdépendance est beaucoup plus profonde que la notion de contrat ne nous le fait croire.

 

… Les biens marchands ne constituent qu’une partie des biens et des liens qui soutiennent l’existence des individus, et il est donc faux de dire que, « quand l’économie va, tout va ».  L’idée que la croissance économique constitue une fin en soi implique que la société est un moyen. Mais, s’il apparaît que la vie sociale et la culture constituent également une fin en soi, la place de l’économie dans la société se conçoit autrement. Et autrement aussi la politique.

 

Cette révolution entraînera d’ailleurs des remaniements considérables dans la philosophie, les sciences cognitives et la morale.  Dans la philosophie, parce que les nouvelles connaissances sont difficilement compatibles avec la conception du sujet à laquelle la philosophie reste profondément attachée. Dans les sciences cognitives, parce qu’il faudra tenir compte du fait que le cerveau ne fonctionne pas par lui-même comme le foie ou les muscles, mais en réseau avec d’autres cerveaux. Dans la morale, parce qu’il faudra repenser l’autonomie en tenant compte d’une interdépendance dont les effets échappent à la volonté.

 

En somme depuis la renaissance, la volonté d’émancipation et de progrès a fait fond sur une vision prométhéenne de l’être humain. Il s’agit désormais, tout en gardant cette volonté, d’entrer dans une ère post prométhéenne.

 

Philon d’Alexandrie nous montrait Adam et Ève déjà pleinement humains. Hobbes et Locke professeront une conception artificialiste de la société. L’important pour la modernité était de se débarrasser du pécher originel, mais en le faisant, les philosophes des lumières ont quand même caressé l’idée d’un être humain originel, s’élevant à lui-même, par lui-même, sans le secours d’aucune vie sociale.

 

Le point essentiel est que l’existence psychique, l’être même de tout individu -si égoïste soit-il- ne peut se reproduire et s’entretenir que dans un réseau d’interdépendance sociale où circulent les différents types de biens marchands et non marchands. (Dans son étude sur le don, Mauss s’interroge sur notre conception de l’être humain, sur son besoin fondamental de relations entre personnes, la nécessité de nourrir l’existence psychique et sociale qui ne peut être obtenu par les échanges marchands)

 

A côté du « chacun pour soi » ou dans  un sens plus positif, l’ensemble des manières de vivre et des ressources sociales qui permettent à un individu de se développer librement et de s’épanouir,  l’individualisme peut aussi désigner une certaine conception de ce qu’est l’être humain qui implique que l’existence de soi est une donnée de base, un fait naturel : d’abord l’individu existe confronté aux choses, ensuite il noue des relations avec les autres.

Les occidentaux opposent cette conception à celle des africains ou des asiatiques pour qui l’individu « ne compte pas ». Les sociétés non occidentales ont tendance à penser qu’une personne ne saurait exister sans occuper une place par rapport à d’autres et entretenir des liens avec eux. L’homme libre y est souvent défini comme celui qui peut s’appuyer sur les liens familiaux ou sociaux, alors que l’esclave lui est sans lien.

 

Extraits de l’ouvrage «  le paradoxe de Robinson » François Flahault , (2003)

Sujet du JEUDI 29 Septembre 2022 : « Soyons terribles pour éviter au peuple de l’être » Danton.

ATTENTION :  EXCEPTIONNELLEMENT LE CAFE PHILO SE TIENDRA LE JEUDI 29 SEPTEMBRE « Soyons terribles pour éviter au peuple de l’être » Danton.