dimanche 15 décembre 2019

Sujet du Merc. 18/12/2019 : "Toute création est un acte de guerre" A. Artaud


          " TOUTE CRÉATION EST UN ACTE DE GUERRE" A. Artaud


Voici un texte  d’une conférence d’Antonin ARTAUD retrouvé au Mexique par son traducteur ALBERTO RUZ LHUILLIER :

« Toute création est un acte de guerre : guerre contre la faim, contre la nature, contre la maladie, contre la mort, contre la vie, contre le destin.
Le libéralisme capitaliste des temps modernes a relégué au dernier plan les valeurs de l’intelligence, et l’homme moderne,  face à ces quelques vérités élémentaires agit comme une bête ou comme l’homme affolé des temps primitifs. Pour s’en préoccuper, il attend que ces vérités deviennent des actes qu’elles se manifestent par des tremblements de terres, des épidémies, des famines, des guerres, c'est-à-dire par le grondement du canon.
Nous ne sommes pas pour que dans un monde désorganisé les intellectuels se livrent à la spéculation pure… Nous sommes pour que les intellectuels entrent eux aussi dans leur époque ; mais nous ne pensons pas qu’ils y puissent entrer autrement qu’en lui faisant la guerre. La guerre pour avoir la paix »

Il y a certainement une ambiguïté à relever avant tout débat, celle de ne voir au travers de cette citation qu’un seul moment de la « création » tant ce mot est souvent accolé aux artistes ou aux dieux.

Pourtant et assurément Artaud  nous propose un texte dont le champ l’application est vaste et dans lequel il nomme et exhorte une catégorie : « les intellectuels » desquels il exige qu’ils se dégagent de la « spéculation pure ».

Les processus qui permettent une « création » sont multifactoriels. De l’apparition des premiers outils taillés en silex, en passant par la rupture épistémologique introduite par Galilée ou encore la maîtrise des semi-conducteurs, peut on parler d’une « acte de guerre ». Le terme parait lourd, disproportionné, et pourtant. De proie, l’homme par de lents processus évolutions endogènes et exogènes, va devenir le prédateur. Question de survie, mais aussi lutte pour inventer des procédés de fabrication (lien entre main et cerveau).

Avant Galilée, Giordano Bruno est mis au bûcher. Les croyances ne tolèrent pas qu’on les conteste. La lutte entre les idées fausses et le réel se payent au prix fort. Plus tard les conceptions modernes de la médecine devront triompher de l’enseignement de la doctrine de Galien. Pasteur et Koch devront balayer l’opposition vive des partisans de la génération spontanée. Darwin se voit encore mis sur le même plan que le créationnisme chrétien dans certains états des USA …

Si on observe en détail les progrès de l’humanité il est aisé de s’apercevoir que tous les champs de l’évolution humaine sont touchés par la nécessité de combattre (au sens propre du terme) sans cesse pour faire triompher des idées justes : fondées scientifiquement, éthiquement en ce qui concerne les rapports sociaux (esclavagisme, travail des enfants, position sociale des femmes, colonialisme, révolutions…).

Ces formes de « guerres » au long cours ne sont pas vaines. A. Artaud précise : « …..La guerre pour avoir la paix ». Tout progrès technique, intellectuel, scientifique s’inscrit dans un processus de temps qui s’oppose aux visions fixistes des partisans de la « nature humaine », de notre prétendu destin, du « dessein intelligent ».

Intellectuel, poète, écrivain, dramaturge, Artaud peut sans nul doute être classé parmi les intellectuels. Son œuvre à fleur de peau, sa peau et celle des autres dont il a toujours été proche dans les temps où il vécu : deux guerres, la psychiatrie … « L'artiste qui n'a pas ausculté le cœur de l'homme, l'artiste qui ignore qu'il est un bouc émissaire, que son devoir est d'aimanter, d'attirer, de faire tomber sur ses épaules les colères errantes de l'époque pour la décharger de son mal-être psychologique, celui-là n'est pas un artiste. » Mexique -1936.

Et c’est face à cette guerre qui s’annonce, implacable, en Europe, qu’Artaud en appelle à tous les intellectuels pour faire front. Bientôt la poésie ne suffira plus. Il n’y aura que deux cotés.

Mais Artaud est jugé dangereux pour l’ordre public. Il sera interné durant 9 années et « soigné » par les nouvelles techniques amenées en France par l’occupant nazi : les électrochocs !.
Il faudra attendre 1946 pour que reprenne sa vie.

Lui qui avait averti, lucide, de la nécessité de l’engagement des intellectuels, de la nécessité du combat, de la guerre  « …. guerre contre la faim, contre la nature, contre la maladie, contre la mort, contre la vie, contre le destin » fut du coté de ceux auxquels on enleva toute possibilité de créer, de se révolter, de résister. 

« la poésie n’est pas que la beauté d’un paysage, une mer, d’un amour, d’un hommage à quelqu’un, c’est un témoignage d’un vécu dans un siècle, d’une situation particulière, qu’il faut impérativement écrire pour dénoncer l’horreur, le sang, la mort, la guerre, tout ces actes de barbaries, de violences ne peuvent pas rester dans le silence. » Pablo Neruda – Résidence sur terre.

Vie si particulière que celle d’A. Artaud mais aussi réflexion sur ce qu’est et peut devenir un intellectuel :

«C'est une part de nous-mêmes qui, non seulement nous détourne momentanément de notre tâche, mais nous retourne vers ce qui se fait dans le monde pour juger ou apprécier ce qui s'y fait.» Maurice Blanchot (Les intellectuels en question).

 Nous-mêmes, donc n'importe qui, n'importe quand.



dimanche 8 décembre 2019

Sujet du Merc. 11/12/2019 : Faut-il-une méthode pour connaître la vérité ?


Faut-il-une méthode pour connaître la vérité ?

Des philosophes présocratiques à Hegel au 19ème siècle, la philosophie est essentiellement une recherche de vérité, elle doit établir les bases de la connaissance sur l’homme, le monde.
La connaissance absolue est possible pour certains philosophes : Platon, Descartes, Spinoza, Leibniz…
Elle ne peut être que relative pour d’autres : Kant, Locke, Hume…

Ce relativisme va s’accentuer à partir du 19ème siècle, la philosophie va privilégier le sens avant la vérité : Nietzche, Kierkegaard…
Cette tendance va se généraliser au 20ème siècle. Selon Sartres, l’existence précède l’essence. Avant de pouvoir prétendre à connaître la nature absolue de l’homme, il faut considérer sa situation existentielle.

Désormais la recherche de la vérité pour la vérité n’est plus l’objectif premier pour les philosophes.

Pour autant faut-il aujourd’hui abandonner cette recherche certes extrêmement ambitieuse au profit la réflexion « existentialiste »?

Non, car s’interroger l’essence du monde et de l’homme une tendance naturelle chez tout humain.
D’ailleurs Kant, lui-même, dans sa mise en garde contre toute démarche métaphysique (cf Prolégomènes à toute métaphysique future) mesure la dimension de ce besoin fondamental.

Mais s ila recherche philosophique peut ou doit satisfaire ce besoin légitime, il est important qu’elle accorde une place aux problématiques qui lui sont connexes et peuvent même remettre en cause le statut même de la recherche de la vérité.

Voici quelques exemples de problématiques :

Peut-on trouver la vérité ?
De nombreux philosophes pensent qu’il est impossible de la trouver.
Selon Protagoras, l’être n’existe pas. Du moins s’il existe, il est inconnaissable. C’est l’homme qui définit arbitrairement ce qu’est la réalité et la philosophie n’est donc pas une recherche de la vérité mais un art de la rhétorique, une maîtrise de l’illusion, une science des apparences.

Pourquoi rechercher la vérité ?
Les cyniques trouvent superflue toute spéculation sur la nature du monde et des choses. La philosophie doit s’occuper uniquement de la morale.
Pour Nietzsche, toute entreprise de savoir doit au préalable s’interroger sur son « pourquoi ?»afin de ne pas déboucher sur une illusion et qui plus est une mauvaise pouvant appauvrir les forces vitales de l’humanité. Il entend par là surtout le christianisme, le platonisme ou la métaphysique en général. La question du sens, selon lui, passe avant celle de la vérité et toute entreprise scientifique doit être désintéressée et débarrassée de ressentiment.

De quelle vérité parle ton ?
Pour les philosophes « chercheurs » de vérité, cette dernière se situe au-delà du monde des sens, au-delà du monde empirique dans le monde des idées platonicien par exemple. Ce genre de philosophie est une métaphysique au sens étymologique c'est-à-dire une méta(= au-delà de la),physis(= la nature). Mais l’au-delà des apparences et de l’expérience peut aussi nous amener à situer la vérité dans les choses en elles-mêmes. C’est l’ontologie(discours sur l’être) sorte d’ « intra-physique ».

Exemple : la beauté. Socrate demande à un habitant d’Athènes « qu’est-ce que le Beau ? ». Celui-ci lui répond d’abord « c’est une belle jeune fille ». Mais suite aux questions incessantes de Socrate, il finit par répondre « c’est une belle marmite ». Selon Socrate l’origine de la beauté des choses est dans un concept : le Beau, et cette idée a plus de réalité que la beauté des choses.

Autre exemple : un cube. Je ne vois jamais que les 3 faces d’un cube. Si je m’arrête aux impressions sensibles, je ne peux déduire qu’il s’agit d’un cube or mon esprit sait qu’il y a 6 faces. On peut penser que c’est l’expérience d’avoir vu de nombreux cubes au long mon existence qui m’amènent à conclure qu’il y a 6 faces mais on peut aussi conclure que c’est mon esprit doué d’une intuition métaphysique qui devine les 6 faces et forme ainsi le concept de cube.

Dernier exemple : l’homme. Descartes dans le Discours de la Méthode s’interroge sur qu’est-ce qu’un homme. Il essaie d’y répondre : un homme est un corps et une âme. Mais cela le renvoie à d’autres questions : qu’est-ce qu’un corps ?qu’est-ce qu’une âme ?. Les réponses sont : un corps est ensemble de jambes, bras, tête. Mais cela renvoie aux questions : qu’est-ce qu’une jambe, un bras, une tête ? Et ainsi de suite…L’esprit pratique se satisfait de ses réponses mais pas l’esprit philosophique de Descartes qui ne saisit pas l’essence absolue de l’homme.

Ces exemples nous montrent qu’on ne peut trouver la vérité des choses qui nous entourent dans leur apparence mais que l’être des choses nous est masqué. Cela correspond à l’étymologie grecque de la vérité : l’a-letheia (=non voilement).

Toute recherche de la vérité pour de nombreux philosophes doit donc passer par la métaphysique ou l’ontologie.

Il y a aussi la vérité au sens contemporain qui est d’ordre scientifique, positiviste…

Toutes ces questions peuvent remettre en cause la recherche philosophique de la vérité. Mais l’on peut y formuler les objections suivantes :

Peut-on trouver la vérité ?
Se prononcer définitivement sur cette question revient à établir que la non-existence de la vérité est une vérité. N’est-ce pas absurde ? Toute philosophie du« refus de la vérité »n’est-elle pas un relativisme (Kant, Nietzsche, sophistes) ?

Pourquoi chercher la vérité ?
N’y a-t-il pas encore absurdité ? Car n’est-ce pas la découverte de la vérité qui peut définir le statut de sa recherche ?
Le sens de la recherche de la vérité n’est-il pas défini par la vérité elle-même ?

De quelle vérité parle ton ?
N’est-ce pas absurde d’avoir une idée préalable de la vérité avant de l’avoir trouvée?

Une fois ses questions posées, on peut prendre le parti que la vérité existe et qu’elle peut être l’objet d’une recherche. On se lance dans un voyage immodérément ambitieux dont le problème est de savoir s’il est possible de le faire avec ou sans méthode.

Faut-il-une méthode pour connaître la vérité ?

Voici à nouveaux quelques questions pouvant être abordées lors du débat :

Qu’est-ce qu’une méthode ?
Y-a-t-il une ou plusieurs méthodes ?
Voici des exemples de méthodes : la dialectique socratique, le doute méthodique de Descartes, les critères de la raison pure ou pratique chez Kant, la méthode scientifique...

Sans méthode, la recherche est-elle hasardeuse ?
Se fait-elle par l’imagination, par l’intuition, par la rationalité?

Y-a-t-il une ou plusieurs vérités ?

Place au débat

dimanche 1 décembre 2019

Sujet du Merc. 06/12/2019 : LETTRE SUR LE BONHEUR - Lettre à Ménécée - EPICURE -341 -270


            LETTRE SUR LE BONHEUR   - Lettre à Ménécée  - EPICURE -341 -270

Épicure à Ménécée ( Ménécée était l'un de ses disciples ), bonjour.

Même jeune, on ne doit pas hésiter à philosopher. Ni, même au seuil de la vieillesse, se fatiguer de l'exercice philosophique. Il n'est jamais trop tôt, qui que l'on soit, ni trop tard pour l'assainissement de l'âme. Tel., qui dit que l'heure de philosopher n'est pas venue ou qu'elle est déjà passée, ressemble à qui dirait que, pour le bonheur, l'heure n'est pas venue ou qu'elle n'est plus.
Sont donc appelés à philosopher le jeune comme le vieux. Le second pour que, vieillissant, il reste jeune en biens par esprit de gratitude à l'égard du passé. Le premier pour que jeune, il soit aussi un ancien par son sang-froid à l'égard de l'avenir. En définitive, on doit donc se préoccuper de ce qui crée le bonheur, s'il est vrai qu'avec lui nous possédons tout, et que sans lui nous faisons tout pour l'obtenir.          

Ces conceptions, dont je t'ai constamment entretenu, garde-les en tête. Ne les perds pas de vue quand tu agis, en connaissant clairement qu'elles sont les principes de base du bien vivre. D'abord, tenant le dieu pour un vivant immortel et bienheureux, selon la notion du dieu communément pressentie, ne lui attribue rien d'étranger à son immortalité ni rien d'incompatible avec sa béatitude. Crédite-le, en revanche, de tout ce qui est susceptible de lui conserver, avec l'immortalité, cette béatitude. Car les dieux existent : évidente est la connaissance que nous avons d'eux. Mais tels que la foule les imagine communément, ils n'existent pas : les gens ne prennent pas garde à la cohérence de ce qu'ils imaginent. N'est pas impie qui refuse les dieux populaires, mais qui sur les dieux, projette les superstitions populaires. Les explications des gens à propos des dieux ne sont pas des notions établies à travers nos sens, mais des suppositions sans fondement. À cause de quoi les dieux nous envoient les plus grands malheurs, et faveurs : n'ayant affaire en permanence qu'à leurs propres vertus, ils font bonne figure à qui leur ressemble, et ne se sentent aucunement concernés par tout ce qui n'est pas comme eux. 

Accoutume-toi sur ce point à penser que pour nous la mort n'est rien, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est l'éradication de nos sensations. Dès lors, la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie : non pas en lui conférant une durée infinie, niais en l'amputant du désir d'immortalité. Il s'ensuit qu'il n'y a rien d'effrayant dans le fait de vivre pour qui est radicalement conscient qu'il n'existe rien d'effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre.     
Stupide est donc celui qui dit avoir peur de la mort non parce qu'il souffrira en mourant, mais parce qu'il souffre à l'idée qu'elle approche. Ce dont l'existence ne gêne point, c'est vraiment pour rien qu'on souffre de l'attendre! Le plus effrayant des maux, la mort, ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c'est nous qui ne sommes pas. Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné, que pour les uns, elle n'est point, et que les autres ne sont plus. Beaucoup de gens pourtant fuient la mort, soit en tant que plus grand des malheurs, soit en tant que point final des choses de la vie.      

Le philosophe, lui, ne craint pas le fait de n'être pas en vie : vivre ne lui convulse pas l'estomac, sans qu'il estime être mauvais de ne pas vivre. De même qu'il ne choisit jamais la nourriture la plus plantureuse, mais la plus goûteuse ainsi n'est ce point le temps le plus long, mais le plus fruité, qu'il butine. Celui qui incite d'un côté le jeune à bien vivre, de l'autre le vieillard à bien mourir est un niais, non tant parce que la vie a de l'agrément, mais surtout parce que bien vivre et bien mourir constituent un seul et même exercice. Plus stupide encore celui qui dit " beau " de n'être pas né, ou "sitôt né, de franchir les portes de l'Hadès ".           
S'il est persuadé de ce qu'il dit, que ne quitte-t-il la vie sur le champ Il en a l'immédiate possibilité, pour peu, qu'il le veuille vraiment. S'il veut seulement jouer les provocateurs, sa désinvolture en la matière est déplacée.
Souvenons-nous d'ailleurs que l'avenir, ni ne nous appartient, ni ne nous échappe absolument, afin de ne pas tout à fait l'attendre comme devant exister et de n'en point désespérer comme devant certainement ne pas exister. 

Il est également à considérer que certains d'entre les désirs sont naturels, d'autres vains, et si certains des désirs naturels sont contraignants, d'autres ne sont... que naturels. Parmi les désirs contraignants, certains sont nécessaires an bonheur, d'autres à la tranquillité durable du corps, d'autres à la vie même. Or, une réflexion irréprochable à ce propos sait rapporter tout choix et rejet à la santé du corps et à la sérénité de l'âme, puisque tel est le but de la vie bienheureuse. C'est sous son influence que nous faisons toute chose, dans la perspective d'éviter la souffrance et l'angoisse. Quand une bonne fois cette influence a établi sur nous son empire, toute la tempête de l'âme se dissipe, le vivant n'ayant plus à courir comme après l'objet d'un manque, ni à rechercher cet autre par quoi le bien de l'âme et du corps serait comblé. C'est alors que nous avons besoin de plaisir : quand le plaisir nous torture par sa non présence. Autrement, nous ne sommes plus sous la dépendance du plaisir.          

Voilà pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et le but de la vie bienheureuse. C'est lui que nous avons reconnu comme bien premier, né avec la vie. C'est de lui que nous recevons le signal de tout choix et rejet. C'est à lui que nous aboutissons comme règle, en jugeant tout bien d'après son impact sur notre sensibilité. Justement parce qu'il est le bien premier et né avec notre nature, nous ne bondissons pas sur n'importe quel plaisir : il existe beaucoup de plaisirs auxquels nous ne nous arrêtons pas, lorsqu'ils impliquent pour nous une avalanche de difficultés. Nous considérons bien des douleurs comme préférables à des plaisirs, dès lors qu'un plaisir pour nous plus grand doit suivre des souffrances longtemps endurées. Ainsi tout plaisir, par nature, a le bien pour intime parent, sans pour autant devoir être cueilli. Symétriquement, toute espèce de douleur est un mal, sans que toutes les douleurs soient à fuir obligatoirement. C'est à travers la confrontation et l'analyse des avantages et désavantages qu'il convient de se décider à ce propos. Provisoirement, nous réagissons au bien selon les cas comme à un mal, ou inversement au mal comme à un bien.          
Ainsi, nous considérons l'autosuffisance comme un grand bien : non pour satisfaire à une obsession gratuite de frugalité, mais pour que le minimum, au cas où la profusion ferait défaut, nous satisfasse. Car nous sommes intimement convaincus qu'on trouve d'autant plus d'agréments à l'abondance qu'on y est moins attaché, et que si tout ce qui est naturel est plutôt facile à se procurer, ne l'est pas tout ce qui est vain. Les nourritures savoureusement simples vous régalent aussi bien qu'un ordinaire fastueux, sitôt éradiquée toute la douleur du manque : galette d'orge et eau dispensent un plaisir extrême, dès lors qu'en manque on les porte à sa bouche. L’accoutumance à des régimes simples et sans faste est un facteur de santé, pousse l'être humain au dynamisme dans les activités nécessaires de la vie, nous rend plus aptes à apprécier, à l'occasion, les repas luxueux et, face au sort, nous immunise contre l'inquiétude.     
           

Quand nous parlons du plaisir comme d'un but essentiel, nous ne parlons pas des plaisirs du noceur irrécupérable ou de celui qui a la jouissance pour résidence permanente comme se l'imaginent certaines personnes peu au courant et réticentes, ou victimes d'une fausse interprétation mais d'en arriver au stade où l'on ne souffre pas du corps et où l'on n'est pas perturbé de l'âme. Car ni les beuveries, ni les festins continuels, ni les jeunes garçons ou les femmes dont on jouit, ni la délectation des poissons et de tout ce que peut porter une table fastueuse ne sont à la source d'une vie heureuse : c'est ce qui fait la différence avec le raisonnement sobre, lucide, recherchant minutieusement les motifs sur lesquels fonder tout choix et tout rejet, et chassant les croyances à la faveur desquelles la plus grande confusion s'empare de l'âme.
Au principe de tout cela, comme plus grand bien la prudence (phronèsis). Or donc, la prudence, d'où sont issues toutes les autres vertus, se révèle en définitive plus précieuse que la philosophie : elle nous enseigne qu'on ne saurait vivre agréablement sans prudence, sans honnêteté et sans justice, ni avec ces trois vertus vivre sans plaisir. Les vertus en effet participent de la même nature que vivre avec plaisir, et vivre avec plaisir en est indissociable.      

D'après toi, quel homme surpasse en force celui qui sur les dieux nourrit des convictions conformes à leurs lois ? Qui face à la mort est désormais sans crainte ? Qui a percé à jour le but de la nature, en discernant à la fois comme il est aisé d'obtenir et d'atteindre le summum des biens, et comme celui des maux est bref en durée ou en intensité ? S’amusant de ce que certains mettent en scène comme la maîtresse de tous les événements ? les uns advenant certes par nécessité, mais d'autres par hasard, d'autres encore par notre initiative ?, parce qu'il voit bien que la nécessité n'a de comptes à rendre à personne, que le hasard est versatile, mais que ce qui vient par notre initiative est sans maître, et que c'est chose naturelle si le blâme et son contraire la suivent de près (en ce sens, mieux vaudrait consentir à souscrire au mythe concernant les dieux, que de s'asservir aux lois du destin des physiciens naturalistes : la première option laisse entrevoir un espoir, par des prières, de fléchir les dieux en les honorant, tandis que l'autre affiche une nécessité inflexible). 

Qui témoigne, disais-je, de plus de force que l'homme qui ne prend le hasard ni pour un dieu, comme le fait la masse des gens (un dieu ne fait rien de désordonné), ni pour une cause fluctuante (il ne présume pas que le bien ou le mal, artisans de la vie bienheureuse, sont distribués aux hommes par le hasard, mais pense que, pourtant, c'est le hasard qui nourrit les principes de grands biens ou de grands maux); l'homme convaincu qu'il est meilleur d'être dépourvu de chance particulière tout en raisonnant bien que d'être chanceux en déraisonnant, l'idéal étant évidemment, en ce qui concerne nos actions, que ce qu'on a jugé " bien " soit entériné par le hasard. 
   
À ces questions, et à toutes celles qui s'y rattachent, réfléchis jour et nuit pour toi-même et pour qui est semblable à toi, et veillant ou rêvant jamais rien ne viendra te troubler gravement : ainsi vivras-tu, comme un dieu parmi les humains. Car il n'a rien de commun avec un vivant mortel, l'homme vivant parmi des biens immortels.

dimanche 24 novembre 2019

Sujet du Merc. 27/11/2019 : Comment vivre sa mort

Comment vivre sa mort

Et si la mort n’existait pas ?

En citant Epicure : « la mort n’est rien pour nous : quand nous sommes, la mort n’est pas là et quand la mort est là, c’est nous qui ne sommes plus » ; en passant par Montaigne : « nous troublons la vie par le souci de la mort. C’est une perfection absolue et pour ainsi dire divine que de savoir jouir de son être. Qui a appris à mourir, a désappris à être un esclave. » Et jusqu’à Spinoza : « l’homme libre ne pense à rien moins que la mort et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie. »

   L’éternité est dans l’instant, le présent qui lui n’est pas immortel.   Plus nous comprenons  la vie et plus nous nous comprenons nous-mêmes et plus nous vivons dans un espace d’éternité.  Alors la vie devient une aventure extraordinaire et la mort n’existe plus.

De mutation, en mutation : des vertébrés aux invertébrés, des bactéries aux algues, des poissons puis aux oiseaux puis aux mammifères. Quand je dis que la mort n’existe pas ce n’est ni une bêtise ni une théorie c’est la raison et la réalité.

Parce que je vis avec Épicure, Montaigne et Spinoza ; mais aussi avec Beethoven, Mozart et les Beatles ; mais aussi avec les chansons de Brel,  de Barbara  ou de Brassens mais encore avec les cathédrales et les pyramides et les myosotis qui renaissent chaque année et les arbres centenaires ; mais encore avec les 1000 dessins de la grotte Chauvet, mais aussi avec ma mère avec mes ancêtres et d’autres amis et amours que j‘avais de si prés tenus.

Comme le dit Edgar Morin : « c’est Spinoza le plus grand de tous qui a rejeté le dieu créateur du monde pour la nature créatrice. » Oui, nous sommes avant tout dans la vie et cette vie continuera avec ou sans nous. Le dérèglement climatique qui nous inquiète tant ne concerne en rien le cosmos quand nous constatons l’infime infinitésimal que nous représentons. Il faut arriver à admettre que nous ne sommes pas éternel . 

Le problème que pose la mort c’est celle qui advient par une guerre, un attentat ou un crime; et nous pourrions aussi réfléchir à celles qui sont provoquées par l’alimentation ou la mal nutrition, par les pesticides, par les vaccins ou l’absence de vaccins, par les industries mais sachons et avouons que toutes ces morts sont provoquées par l’homme et son comportement. Je préfère vous dire les premiers mots d’Ovide dans « les métamorphoses » : « laissez-moi vous chanter comment les humains se transforment en d’autres créatures ». 

Michel Onfray  nous démontre que la mort est décomposition de ce qui fût composé et rien d’autre. Nous sommes un amas d’atomes. Les atomes sont immortels parce que systémiques.
Mais on ne peut pas nier, chez les  humains la peur de la mort qui peut dégénérer en angoisse. D’abord la mort quant elle advient dans la famille, surtout si elle atteint un plus jeune ou un enfant elle est vécue comme une profonde injustice et cause un immense chagrin .

La mort devient douleur pour le vivant   même s’il croit au paradis ! Il n’est jamais évident d’assumer qu’on cesse d’être et que c’est un point final à nos objectifs et nos projets. On peut avoir peur de se perdre dans le néant alors comme l’enseigne Freud face à notre impuissance la peur peut se transformer en angoisse et entraîner névroses et même psychose.

Je me rappelle le comportement de ma belle-sœur qui a la mort de sa mère est devenue muette et on ne l’a plus entendue parler jusqu’à son décès. Elle a vécu encore une dizaine d’année dans une tristesse absolue.

Michel Onfray  préfère nous citer  Catulle (contemporain d’Ovide, de Cicéron, de César) qui nous dit que la mort est un grand sommeil : alors si la mort n’est qu’un sommeil pourquoi pleurer, pourquoi avoir peur, au contraire elle nous permet de quitter toutes nos souffrances, nos inquiétudes, oublier ce monde si imparfait et si difficile.  Comme nous le conseille Spinoza la seule chose que nous pouvons faire c’est cultiver la joie de vivre.

 Et voilà le poème que nous offre Catulle  60 ans avant notre ère :

« Vivons, aimons-nous et tous les grondements des vieillards sévères n’en donnons pas un sou. Les soleils  peuvent mourir et revenir : nous une fois qu’est morte la lumière brève, il nous faut dormir une même nuit éternelle. Donne-moi 1000 baisers, puis cent puis mille encore, puis cent de nouveau puis encore mille autres, puis cent… »  .

Vivre dans la joie : un sage doit s’occuper du bonheur. On peut toujours trouver du bon dans les épreuves les plus sombres et les plus difficiles.
Revenons encore et terminons avec Platon et Montaigne : « philosopher est apprendre à mourir »  donc apprendre à vivre.

Nous devons alors raisonner sur nous-mêmes, sur nos pratiques, réfléchir sur nos désirs et les mettre en action, tenter de se connaître et s’accepter avec nos limites et nos compétences, savoir se remettre en question et peut-être avoir la prétention d’apporter à l’humanité le meilleur de nous en s’appuyant sur notre responsabilité et notre engagement.

 Alors nous pourrons penser que la mort n’est qu’un passage comme la vie d’un myosotis ou d’un papillon qui n’ont comme objectif que de continuer la vie.

Repenser aux premières phrases des métamorphoses d’Ovide quand il nous dit  « comment les humains se transforment en d’autres créatures ».  Aussi restons plus modestes et devenons plus raisonnables pour ne pas dire sérieux. La philosophie n’est pas  unique pour répondre à notre questionnement sur la mort.

Il faut s’informer sur les recherches de la biologie, de la biochimie donc de la biodiversité.
Et  mourir paisiblement si notre corps le permet et laisser place à la vie !

J’avais écrit un poème dans ma jeunesse : « et mourir que la vie est un rêve… ». J’avais trouvé bien plus tard un poème de Calderon de la Barca : « la vida es sueno y los suenos, suenos son »(la vie est rêve et les rêves, rêves sont)


dimanche 17 novembre 2019

Sujet du Merc. 20/11/2019 : Peut-on fonder l'histoire par le droit ?


 Peut-on fonder l'histoire par le droit ?


«  Il existe des crimes qui, par leur nature et leur ampleur, sortent de l'ordinaire du crime, et même de l'ordinaire du crime de guerre : tout le monde en convient. Que la loi considère ces crimes comme imprescriptibles afin que l'action contre leurs auteurs ne s'éteigne qu'avec leur vie, on ne peut que s'en féliciter …         

Mais fallait-il, au fil des lois, mêler justice et histoire, histoire et mémoire? Ces crimes, imprescriptibles pour l'avenir, devait-on les pourchasser aussi dans le passé, et parfois dans un passé lointain de plusieurs siècles? Verra-t-on un jour, comme au Moyen Age, des procès faits à des cadavres? Pendra-t-on des squelettes? Faut-il en arriver enfin à poursuivre non plus les criminels eux-mêmes, morts depuis longtemps, mais les historiens spécialistes de ces périodes sombres de l'histoire du monde ? On en était déjà à se le demander avec inquiétude quand le Parlement a adopté une loi qui disait, une fois de plus, aux historiens de quel oeil considérer le passé et, pour la première fois, comment l'enseigner ! Tel est le résultat d'une dérive progressive de lois remplies de bonnes intentions : les lois "mémorielles"     

Au point de départ, la "loi Gayssot". Cette loi, dont, par ailleurs, les dispositions relatives à la lutte contre le racisme sont excellentes, a créé, dans l'un de ses articles, un "sanctuaire" à l'abri de l'histoire : les jugements de Nuremberg et ceux qui ont été prononcés en France sur les mêmes bases. Jusqu'alors, en droit français, les jugements définitifs avaient l'autorité absolue de la chose jugée, mais pas le statut juridique de vérité historique. En 1990, on a changé le droit parce qu'il paraissait urgent de lutter contre le négationnisme. Malheureusement, le négationnisme s'exprime aujourd'hui sans contraintes sur le Net, et le Front national n'a pas perdu ses partisans. Plutôt que de déroger, pour un si piètre résultat, aux grands principes de notre droit républicain, n'aurait-il pas mieux valu laisser les historiens répondre aux négationnistes, puisqu'aucun historien sérieux ne remet en cause les faits établis par le tribunal de Nuremberg ?
En tout cas, le Parlement venait d'ouvrir la boîte de Pandore : à partir de ce moment-là, chaque fraction de la population a voulu la loi "mémorielle" qui sacralisait son propre malheur. Pire : alors que, pour dire l'histoire, la loi Gayssot s'appuyait au moins sur le jugement d'un tribunal international, on ne s'est plus embarrassé de ces précautions pour les lois suivantes : nos législateurs étaient bien assez grands pour écrire l'histoire tout seuls !      

Aux Français d'origine arménienne, dont les ancêtres avaient tant souffert en 1915, le Parlement accorda en 2001 une loi comme il n'en existe aucun exemple dans l'histoire de notre droit : une loi qui ne comporte qu'une seule ligne, et qui nomme la victime sans désigner ni le criminel ni le lieu du crime ! Pour cause : nos parlementaires venaient d'intervenir pour écrire, non pas l'histoire de France, mais celle d'un pays étranger... Une "avancée" dont on voit quels précédents elle pourrait créer : pour faire plaisir à des Français d'origine asiatique, votera-t-on par exemple, sanctions à l'appui, une loi pour dire qu'au XIIe siècle les Minamoto ont cruellement exterminé les Taïra ? Il n'y a pas là de quoi sourire : écrire des lois de ce genre ne coûte rien au Parlement, ni politiquement ni financièrement, mais coûte très cher, ensuite, aux historiens qui osent s'aventurer dans ces tourmentes de l'histoire.

A la loi sur le génocide arménien succéda, la même année, la loi sur l'esclavage et la traite, dite "loi Taubira". En tant que descendante d'esclave (le premier Chandernagor était un esclave réunionnais affranchi), je me suis réjouie que cette loi définisse l'esclavage comme un "crime contre l'humanité" et prévoie la commémoration officielle de son abolition.

Mais je me suis inquiétée de voir qu'elle allait plus loin que la loi Gayssot, et sur des bases historiques plus incertaines. La portée du titre est certes générale: " Loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité". Mais, dès l'article premier, la condamnation ne porte plus que sur la "traite négrière transatlantique", c'est-à-dire le crime commis par les pays occidentaux. On ne dit rien, en revanche, de la traite transsaharienne qui a permis pendant douze siècles aux marchands arabes d'approvisionner en esclaves l'Egypte et le Moyen-Orient ; rien non plus des traites interafricaines. Bien que quantitativement importantes, celles-là ne sont pas, selon notre loi, des "crimes contre l'humanité". Pourquoi? On voudrait croire que notre Parlement n'a voulu légiférer, cette fois, que sur des crimes commis par des Français: eh bien, non ! Si c'était le cas, la loi ne remonterait pas jusqu'au XVe siècle: comme à cette époque la France ne participait pas à la traite, c'est, ici, l'histoire des Portugais, des Hollandais, des Espagnols et des Anglais qu'ont choisi d'écrire les députés français. Incorrigibles!      

Mais les craintes s'aggravent quand on poursuit la lecture: la loi Gayssot permettait aux associations "mémorielles" de défendre en justice "l'honneur de la Résistance". Ce qui n'est pas la même chose que l'honneur des arrière-petits-fils de résistants, lesquels peuvent être, comme tout le monde, honorables ou pas.         

La loi Taubira, elle, donne aux associations le pouvoir de défendre "l'honneur des descendants d'esclaves". Nous sommes quelques millions de Français dont les ancêtres, il y a plus de cent cinquante ans, étaient des esclaves, en effet: sommes-nous, pour autant, tous honorables, honorables par définition, et plus "honorables" que nos voisins? C'est en tout cas de ces dispositions que se prévalent aujourd'hui des "collectifs" pour traîner en justice des historiens.

Ayons le courage de le dire : le passé est un long fleuve de boue et de sang. La "mémoire" n'est jamais consensuelle et, si l'histoire parvient parfois à fixer une vérité, c'est parce qu'il y a eu débat.

Beaucoup de ceux qui regardent aujourd'hui avec sympathie la multiplication des lois sur "la mémoire" ne les ont pas lues. Mais le juge, lui, est bien obligé de les lire. Et les historiens, bien obligés d'en supporter les conséquences. Esprits indépendants, ils ne s'étaient pas, jusqu'à présent, érigés en "communauté" : faudra-t-il qu'ils le fassent pour être entendus du Parlement et défendus devant les juges ? »

Françoise Chandernagor est auteur de nombreux romans historiques et signataire de l'appel "Liberté pour l'histoire".

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