samedi 13 octobre 2018

Sujet du Mercredi 17/10/2018 : Réussir sa vie.


                                                Réussir sa vie.

Philosopher c’est distinguer les concepts ; une action authentique exige un recul critique pour éviter tout comportement programmé et stéréotypé ; sans ce recul, le pouvoir d’agir se trouve diminué. La philosophie se veut un examen critique et attentif des lieux communs et idées toutes faites ;

Réussir sa vie est une expression « lieu commun » qui parle à nos émotions, une expression convenue dont chacun pense comprendre la signification, une ambition globale annoncée qui ne dit rien de précis ; cela peut être « gagner de l’argent », du pouvoir, des honneurs, sa famille….

Si l’on prend les termes 1 à 1 pour analyser le sujet…Qu’est-ce que la Vie ? Il ne s’agit donc pas ici véritablement de la vie mais de la prospérité personnelle. C’est un usage réducteur du terme Vie, on prend la vie par le petit bout (lié à un effort particulier, un engagement du moment…), traité comme la Vie elle –même.
 
La formule « Réussir sa vie » réduit la Vie à ses succès, mesurables de surcroit.
Quelques citations sur la Vie selon les grands philosophes :
Pascal : Qu'une vie est heureuse quand elle commence par l'amour et finit par l'ambition. ...
Camus : Le sens de la vie supprimé, il reste encore la vie.
Jean Paul Sartre : Dans la vie, on ne fait pas ce que l'on veut mais on est responsable de ce que l'on est.
Nietzsche, quant à lui, prône l’acceptation de la Vie en rupture avec les philosophes grecs.

Donc il s’agirait de réussir  l’ensemble des événements et des activités qui constituent le cadre et le contenu de son existence sur le plan individuel
Ceci dit, la Vie s’entend dans un cadre collectif car les interactions entre les existences sont multiples et permanentes ; Démocrite a dit que tout est hasard et nécessité.

De plus dans la phrase « réussir sa vie », on ajoute Sa Vie, comme un mode de propriété. Pourtant, la Vie ne peut pas être mienne comme des objets sont miens. La Vie n’est pas une action, un acte, ni un objet que je me suis approprié.

On ne peut pas réussir Sa Vie tout seul ; l’autre peut être un partenaire ou pire, un adversaire. Dans la lutte de la Vie, il y aura une sélection naturelle, la survie des individus les plus aptes (concept darwinien)
Réussir : Dépend d’une ambition particulière dans lequel on s’est projeté. Le vocabulaire de la réussite fait référence à l’objectif visé et aux moyens mis en œuvre.

Par exemple, si on gagne au loto, on ne dit pas j’ai réussi à gagner au loto ; le vocabulaire renvoie à celui des moyens et fins, le tout proportionné ; il y a donc normalement corrélation entre objectif et moyens mis en œuvre pour l’atteindre.

La Vie n’est pas un exploit à réaliser ; Il nous est donné de vivre sans que nous ayons à nous mobiliser ; Il nous est donné de vivre sans que nous ayons eu à mettre en place un projet. La vie est advenue sans moyens, projet, ambition. Dans cette logique, ce serait plutôt réussir une Vie  heureuse.
Mais une Vie heureuse est-elle liée à nos succès, professionnels et privés ; et selon l’avis de qui sera-t-elle heureuse, ou bonne ?

Cette analyse par mot pour détailler la phrase « réussir sa vie » nous permet de prendre nos distances, il s’agit de mettre de l’ordre dans le réel.

La vie se vit et ne se conçoit pas ; notre rapport naturel et spontané à la vie n’est pas un rapport conceptuel mais vital ; la Vie est d’abord ce que nous vivons ;
Pourtant deux grands courants expliquent le concept de la vie : la biologie et la philosophie. Pourtant, la biologie, science de la Vie et de la terre, ignore la Vie, car il s’agit surtout de regarder ses manifestations sous forme du vivant.

La vie est le grand à penser de notre tradition philosophique occidentale ; dès Aristote par exemple on s’est intéressée au vivant, politique, hommes illustres, ce sont des manifestations phénoménales de l’existence ;

Confucius : La nature fait les hommes semblables, la vie les rend différents.

La vie est si proche de nous, nous sommes « collés » à la vie en tant que vivant, doués de raison et de parole (logos) ; il serait curieux qu’un vivant doué de logos soit incapable de dire quelque chose de pertinent sur la vie ; il y a un naturel spontané qui se donne à voir, à connaitre, que nous prétendons connaitre de la vie. Ce n’est pas nous qui allons à elle, c’est elle qui vient à nous ; donc reconnaitre qu’elle nous a toujours précédé ; elle advient de manière absolue. La vie me donne à moi. La vie est un déjà là qui advient indépendamment de nous, c’est une aventure. Rien ne peut être programmé. La vie est un don ; Accueillir la vie, accepter de la recevoir ne requiert ni effort ni volontarisme.           

Il s’agirait donc de réussir à donner un sens à sa vie de manière à ce qu’elle soit une vie bonne et heureuse.

Gandhi : la vie est un mystère qu’il faut vivre et non un problème à résoudre


lundi 8 octobre 2018

Sujet du Merc 10/10/2018 : Pourquoi perdre sa vie à la gagner ?


Pourquoi perdre sa vie à la gagner ?

L’idéologie du travail :        

Il faut « gagner » sa vie. Terrible et intraduisible formule française signifiant que la vie est un cadeau, un surcroît. Celle-ci est gagnée en échange de notre « force de travail » qui permet d’avoir de l’argent comme valeur d’échange générale et neutralisante pour cette chose si singulière qu’est une vie.

Cette expropriation de la vie consiste en ce que celle-ci n’est plus à la personne la supportant, elle est à celui auquel on vend son travail. Le propriétaire des outils est aussi propriétaire de toutes les vies de ses employés.
L’emploi n’est pas le travail, il est une invention de l’industrialisation qui en offrant la sécurité offre aussi la plus grande précarité : chaque mois ceci peut être la fin, en perdant son travail on perd sa vie, sa famille, sa maison, etc.
On peut être exclu de l’emploi ce qui lie de façon très forte la force de travail et la possibilité même de la vie. Il ne s’agit pas de gagner son existence (le sens de sa vie), mais la vie en son sens le plus général et indéterminé, la vie en tant qu’organique et matériel.
La vie on ne l’a pas, on doit la gagner. Le chômeur n’a pas de vie, il ne lui reste plus que l’existence, que le sens donc, mais sans ce à quoi cela doit donner un sens, la vie, il lui reste donc un trou béant, l’angoisse du sens sans objet.
Gagner sa vie est  structurellement attaché à l’emploi et à l’industrialisation créant un lien de dépendance au rythme mensuel et donc rapide entre le propriétaire et le travailleur.
Comme le déclare l’industriel américain Taylor : « l’une des toutes premières aptitudes requises d’un homme capable de faire de la manutention (...) est d’être si bête et flegmatique que sa tournure d’esprit le rapproche davantage du bœuf que de tout autre chose. Un homme qui a un esprit alerte et intelligent est pour cette raison même totalement inapte à assumer l’écrasante monotonie de ce genre de travail ». L’économiste J. Ellul notera justement ce qui caractérise la dissociation qui se produit entre les hommes du passé et ceux du monde industriel : "cet homme, qui a toujours travaillé pour laisser derrière lui une œuvre éternelle, marquant son passage sur la terre, voici que dans une étrange abnégation, il travaille aujourd’hui pour le plus futile et le plus fugace".
Le travail salarié est lié à la nécessité de se procurer de l’argent. Mais se procurer de l’argent, est lui-même est un moyen détourné pour satisfaire nos besoins (dormir, manger, boire, etc).
Ce détournement du processus de satisfaction de nos besoins, par l’acquisition d’argent grâce au salariat, nous dépossède (toujours plus) de notre propre autonomie, de cette maîtrise de nos propres conditions de vie et de notre subjectivité radicale.
En ce sens nous perdons notre vie en la « gagnant », car dans le jeu du maître est de l’esclave, de l’ouvrier et du patron nous voyons bien qui est le gagnant du jeu !
Et il n’y a pas d’accord gagnant-gagnant dans ce jeu-là.

dimanche 30 septembre 2018

Sujet du Merc. 03 Octobre 2018 : L’homme est intelligent parce qu’il a une main.


« L’homme est intelligent parce qu’il a une main. » Anaxagore

VIième, Vième siècles avant notre ère, une série de penseurs vont dégager la pensée sur la nature de son fonds religieux, mystique, mythique.
Bien entendu on est loin des conceptions scientifiques modernes, mais – fait d’importance – en arrachant la pensée scientifique du monde de l’opinion (religion, mythe…), lieu même de la croyance et donc de l’impossibilité de la DÉMONSTRATION, tous ces penseurs ouvrent la possibilité de l’émancipation, de la réflexion critique, de l’argumentation sur la base de faits concrets.

On quitte le monde d’Hésiode et d’Homère pour rentrer dans celui décrit par Thalès, Anaximandre et … Anaxagore
Anaxagore est un philosophe grec qui vécut au cinquième siècle avant notre ère. Anaxagore explique la formation du cosmos sans aucune préoccupation d'ordre religieux, sans la moindre référence à des divinités ou à des mythes. Il ne s'appuie que sur l'expérience de la vie courante et fait intervenir les notions du lourd et du léger, du froid et du chaud, de l'humide et du sec. Il rend compte de la manière dont le Monde s'est constitué à l'origine à partir d'exemples simples, souvent empruntés à la vie quotidienne, permettant à chacun de faire le raisonnement. Il y a un idéal d'intelligibilité, un effort pour expliquer la structure du Monde d'une manière purement positive et rationnelle.
Le cosmos acquiert des propriétés physiques : les astres sont des pierres incandescentes, la Lune a des plaines et des précipices, le Soleil a une taille réelle qui peut être estimée (même si l'estimation proposée est très petite). Le cosmos prend une certaine consistance, il possède un certain volume : la Terre et la Lune, éclairées par le Soleil, projettent leurs ombres dans l'espace, la Lune peut passer devant le Soleil ou derrière la Terre, elle change d'aspect en fonction de sa position relative au Soleil et à la Terre
Sa conception de l’univers et des phénomènes qui s’y déroulent est profondément matérialiste et dialectique. C’est lui, le premier, bien avant Lavoisier qui dira ceci  « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau. »

Il n’y a donc pas de « cause première » ni de « raison finale » dans tout l’univers. Tout ce qui existe a toujours existé – sous une autre forme – et ce ne sont que les compositions diverses d’éléments simples qui forment toute la nature, tout l’univers.

L’homme lui-même n’est que le fruit de cette évolution, de cet agrégat de particules. Comment l’homme doit-il se penser ? se demande Anaxagore. Tout simplement comme le résultat actuel de sa relation avec le reste de la nature. Comment a t-t-il pu se différencier des bêtes (pensée rationnelle) ? Parce qu’il a pu transformer la nature autour de lui avec sa main : « L’homme est intelligent parce qu’il a une main. ». Et bien entendu le résultat de cette production-transformation a une action en retour sur le cerveau permettant tout à la fois à celui-ci et à la main d’évoluer en se perfectionnant l’un l’autre.

Cinq siècles avant notre ère Anaxagore posait donc le principe d’un être humain, maître de lui-même, tout à la fois esprit et matière (inséparable) et indépendant des dieux car sans « destinée manifeste ».

Le courant de pensée d’Anaxagore et des ces premiers savants grecs souleva une vive opposition de la part de nombreux auteurs postérieurs et surtout de la part d’Aristote (IVième avant notre ère). Ce dernier va prendre le contrepied d’Anaxagore :
« Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus  intelligent des êtres, mais parce qu’il est le plus intelligent des êtres qu’il a des mains. En effet, l’être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d’outils » (in Aristote : les parties des animaux)

Pour comprendre l’analyse d’Aristote - qui n’est ni plus ni moins que finaliste - : la nature a un but et l’homme a un destin, il faut revenir sur la métaphysique qui sert de cadre général à son analyse.
Un cadre explicatif fixiste (la métaphysique) exclut que des changements structurels importants interviennent à l’intérieur d’une espèce (comme c’est le cas dans la pensée évolutionniste).  Tout est ce qu’il a toujours été.        

Mais ce serait une erreur que de penser que le vieux débat Anaxagore/Aristote soit clos. Lorsqu’en 1987 la cour suprême des USA  jugeât que seules les théories scientifiques devaient être enseignées dans les établissements publics et que le créationnisme, étant une religion, ne pouvait figurer au programme scolaire, les créationnistes mirent en avant la "nouvelle théorie" créationniste, le Dessein Intelligent, ou Intelligent Design, dieu disparut du vocabulaire et le nouveau dogme devint :
- l'évolution est guidée par un être supérieur, il y a un dessein intelligent dans l'univers
- la vie humaine est trop complexe pour être le fruit du hasard
- la théorie de l'évolution est trop frustre pour expliquer la complexité de la vie. La meilleure hypothèse alternative, c'est qu'une intelligence supérieure, extraterrestre ou divine, l'a organisée.
- il y a tellement de choses belles dans la nature que c'est forcément une force intelligente qui dirige tout cela...

Plus de 2700 ans après Anaxagore et les premiers philosophes grecs il n’y a pas un jour au cours duquel sur nos médias on nous ressort « l’éternelle nature humaine », doctrine qui présuppose que nous avons des idées et des émotions par-delà les conditions dans lesquelles nous avons évolués et nous vivons. Une parcelle de dieu ou d’un « dessein intelligent » nous pousserait à faire ce que nous faisons à penser ce que nous pensons et cela de tout temps et pour l’éternité.         

ET DEMAIN …..    
LA RÉGRESSION DE LA MAIN

« En s'appuyant sur les plus récentes découvertes de la Paléontologie, il est maintenant possible d'affirmer que le développement du cerveau et l'action de la main sont liés. L'Homo­-Sapiens ne serait pas sapiens s'il n'avait pas libéré sa main (de la marche), laquelle est humaine “ non par ce qu'elle est mais par ce qui s'en détache ”. Schématiquement, on pourrait dire que la main et le geste qui l'anime sont à l'origine du prodigieux développement du cerveau humain. D'où l'inquiétude du Paléontologue devant le phénomène, qui va s’accélérant, de la régression de la main, privée de plus en plus du geste qui crée, et réduite à presser sur des boutons, conduisant l'homme à une véritable “ déculturation ” technique :

Il serait de peu d'importance que diminue cet organe de fortune qu’est la main, si tout ne montrait pas que son activité est étroitement solidaire de l'équilibre des territoires cérébraux qui l'intéressent ... Ne pas avoir à penser avec ses dix doigts équivaut à manquer d'une partie normalement, philogéniquement humaine.

La Main et le Cerveau

“ L'homme a commencé par les pieds ” ‑ et non par le cerveau ‑ dès que la bipédie eut libéré sa main, et cette main ainsi libérée n'est pas restée vide : elle a, en quelque sorte, secrété l'outil. Le développement du cerveau quant à lui est “ corrélatif ‑ et non pas primordial ‑ de la station verticale ”et de sa conséquence, la libération de la main. C'est pourquoi pour les paléontologues les critères fondamentaux de l'humanité sont: la station verticale, la main libre pendant la marche et la possession d'outils.

Ceci est prouvé par l'étude des fossiles, et en particulier par l'étude du fossile le plus ancien, le “ Zinjanthrope ”, découvert dans les années 50 sur le continent africain, qui taillait déjà des outils dans le silex aux confins de l'ère tertiaire. Cette découverte jette définitivement à bas la légende de l'homme‑singe au gros cerveau, longtemps au centre de la paléontologie, et demeurée vivace dans la tradition populaire ainsi exprimée par R. Queneau “ le singe sans effort, le singe devint l'Homme, lequel un peu plus tard désintégra l'atome ”. »                André Leroi-Gourhan in La conservation de l'espèce humaine - 1972

Sujet du Mercredi 17/10/2018 : Réussir sa vie.

                                                Réussir sa vie. Philosopher c’est distinguer les concepts ; une action authentique e...