dimanche 20 janvier 2019

sujet du mercredi 23/01/2019 : « C’est proprement avoir les yeux fermés sans tâcher jamais de les ouvrir que de vivre sans philosopher » Descartes


« C’est proprement avoir les yeux fermés sans tâcher jamais de les ouvrir que de vivre sans philosopher » Descartes      
 
                                           Éloge de la philosophie.       
        
«  Or c’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher ; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n’est point comparable à la satisfaction que donne la connaissance de celles qu’on trouve par la philosophie ; et, enfin, cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n’est l’usage de nos yeux pour guider nos pas.

Les bêtes brutes, qui n’ont que leur corps à conserver, s’occupent continuellement à chercher de quoi le nourrir ; mais les hommes, dont la principale partie est l’esprit, devraient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse qui en est la vraie nourriture ; et je m’assure aussi qu’il y en a plusieurs qui n’y manqueraient pas, s’ils avaient espérance d’y réussir, et qu’ils sussent combien ils en sont capables.
Il n’y a point d’âme tant soit peu noble qui demeure si fort attachée aux objets des sens qu’elle ne s’en détourne quelque fois pour souhaiter quelque autre plus grand bien, nonobstant qu’elle ignore souvent en quoi il consiste (…) » Descartes. Préface aux principes de la philosophie  1644.   

La première phrase établit, à l’aide d’une métaphore récurrente dans notre culture que l’intellection est une vision. Comme voir, consiste à découvrir le monde avec les yeux du corps, connaître consiste à voir avec les yeux de l’âme. L’ignorant est ainsi comparé à un aveugle ne faisant jamais l’effort d’ouvrir les yeux. Il ne cherche pas à rompre avec son ignorance native ou entretenue par les pseudos certitudes de l’opinion. Il se complaît dans une inertie intellectuelle équivalant à une cécité. Au fond, la vie étrangère à la vigilance philosophique souffre d’un déficit, elle n’est pas accomplissement de toutes les virtualités de notre nature. Le propos cartésien rejoint ici le propos platonicien. L’aveugle est ce que figure Platon avec le prisonnier de la caverne. Sa vie n’est pas une vraie vie, une vie digne de cet être doué de la capacité de penser qu’est l’homme. Certes l’expression : « tâcher de » souligne qu’on n’accède pas au savoir et à la sagesse sans s’en donner la peine, mais seule une vie éclairée par les lumières de la raison est une vie humaine accomplie.

Remarquons qu’avant d’alléguer l’intérêt éthique de la philosophie Descartes invoque le bonheur de philosopher. L’effort intellectuel trouve en lui-même sa propre récompense dans le plaisir que donne le fait de comprendre. Comparé au plaisir sensible de découvrir le monde, le contentement qu’éprouve l’esprit à comprendre est même décrété supérieur. 

Se fondant sur son propre vécu, le philosophe affirme que la connaissance donne une excitation spirituelle supérieure au simple fait de voir. Argument intéressant que mobilise aussi Malebranche (Cf. «  L’usage de l’esprit est accompagné de satisfactions bien plus solides, et qui le contentent bien autrement, que la lumière et la couleur ne contentent la vue »). De toute évidence ce propos renvoie à l’expérience des philosophes et des savants mais est-il légitime de l’élever à l’universel 

Le deuxième argument, en revanche ne fait pas difficulté. On y apprend que si les yeux nous permettent de nous orienter correctement dans l’espace, la réflexion est nécessaire pour fixer les fins et déterminer les principes de notre conduite. 

De fait, l’homme n’est pas comme l’animal un être régi par des lois naturelles. Il a la responsabilité de définir les règles auxquelles il juge souhaitable de conformer son existence. L’indétermination de la nature à son endroit est la marque de sa liberté. Il peut se conduire ou s’abandonner à ses impulsions, ses mœurs peuvent être réglées ou dissolues. Or qu’est-ce qui lui permet de conquérir son autonomie et de vivre une vie belle et bonne si ce n’est la recherche de la sagesse ? Descartes pointe ici la dimension pratique de la philosophie, indissolublement liée à sa dimension théorique.

Contestable précédemment, la hiérarchie cartésienne est ici indiscutable. On peut fermer les yeux et trouver tant bien que mal son chemin, en s’aidant de ses mains, de son nez, de ses oreilles, au contraire on n’a rien à espérer de bon de l’ignorance et de l’irréflexion. Goya qui savait de quoi il parlait ne nous laisse aucune illusion sur ce point : le sommeil de la raison enfante des monstres.

  La fin du texte développe alors le thème de la sagesse. On a l’impression que Descartes anticipe des objections possibles et leur répond par avance. Après tout, pourrait-on lui rétorquer, pourquoi faut-il s’efforcer d’être sage et savant et comment comprendre que tous les hommes ne se réclament pas de cette éthique ?
La comparaison avec l’animal éclaire la première interrogation. 

Si les fins biologiques (se protéger, se nourrir, se reproduire) épuisent le sens du comportement animal, il ne peut en être de même pour l’homme qui est quelque chose de plus qu’un simple animal. Il est doué d’un esprit et Descartes n’hésite pas à dire que cette différence spécifique fonde des devoirs. Sans doute doit-il comme l’animal assumer la nécessité vitale mais en tant qu’esprit il doit poursuivre des fins dignes de l’esprit. 

Or l’esprit est porteur d’une exigence de savoir et d’une exigence éthique. Comme le corps a une nourriture qui lui est adaptée, l’esprit a la sienne. Elle s’appelle philosophie. Le discours cartésien est ici résolument moral. Il prescrit ce qui doit être, il ne décrit pas ce qui est. La recherche de la sagesse devrait être le but de tout être conscient de sa spécificité humaine. 

A la question : « pourquoi philosopher ? » on pourrait répondre : « parce que c’est notre vocation spirituelle, notre honneur d’homme ». Malebranche prononce d’ailleurs le mot « honneur ».
Alors comment comprendre que si peu d’hommes remplissent ce devoir ?

 Descartes essaie de rendre intelligible ce fait avec beaucoup de générosité. Il ne met en cause, ni de supposées limites intellectuelles, ni un mal radical logé au cœur de certaines âmes. Il incrimine un principe de découragement à savoir le doute que certains nourrissent quant à leur capacité de conduire à bien un tel projet. Ils se détournent de leur vraie nourriture par méconnaissance de leurs possibilités et par manque de courage. Ce qui est en jeu, ce sont des raisons d’ordre psychologique et moral non d’ordre ontologique. 

Car dit-il : « il n’y a point d’âme » qui n’aspire à un moment ou à un autre à autre chose qu’aux plaisirs sensibles, même si elle ne peut pas déterminer la nature de ce à quoi elle aspire. Ainsi arrive-t-il aux plus grands amateurs de plaisirs sensibles de faire l’expérience des limites de ces biens, témoignant dans une insatisfaction qui ne sait pas nécessairement dire son nom, qu’être homme, c’est aspirer à un bien supérieur, seul capable de contenter l’âme. Descartes nous dit, comme tous les grands philosophes que ce bien, c’est la sagesse.

Notons toutefois qu’il émet une réserve. Il n’y a point d’âme « tant soit peu noble » écrit-il. Faut-il comprendre qu’il y a des âmes irrémédiablement vulgaires ? C’est bien ce que suggère le texte. L’âme vulgaire serait donc l’âme oublieuse d’elle-même et de sa vocation spirituelle.

« Un homme qui a de bons yeux ne s’avisa jamais de les fermer, ou de se les arracher, dans l’espérance d’avoir un conducteur. Sapientis oculi in capite ejus, stultus in tenebris ambulat. (« Les yeux du sage sont dans sa tête, l’insensé marche dans les ténèbres ») Pourquoi le fou marche-t-il dans les ténèbres ? C’est qu’il ne voit que par les yeux d’autrui, et que ne voir que de cette manière, à proprement parler, c’est ne rien voir. L’usage de l’esprit est à l’usage des yeux, ce que l’esprit est aux yeux ; et de même que l’esprit est infiniment au-dessus des yeux, l’usage de l’esprit est accompagné de satisfactions bien plus solides, et qui le contentent bien autrement, que la lumière et la couleur ne contentent la vue. Les hommes toutefois se servent toujours de leurs yeux pour se conduire, et ils ne se servent presque jamais de leur esprit pour découvrir la vérité ». Malebranche.  De la recherche de la vérité. 1674.1675.
Par S. Manon – Philolog.

lundi 14 janvier 2019

Sujet du mercredi 16/01/2019 : Comment penser ensemble ?

                                      Comment penser ensemble ?



"Qu’est-ce qui pourrait donc assurer une qualité intellectuelle, une teneur réflexive au débat démocratique ? 

Élever l’instruction de tous paraît incontournable, mais ne semble pas suffisant : on peut apprendre à manier de mieux en mieux les outils de la rhétorique, et devenir un bon vendeur, un excellent publicitaire ... ou un politicien convaincant. Nous avançons dans le cadre éducatif une autre proposition : s’entraîner à la discussion à visée philosophique, et ce dès le plus jeune âge.

Celle-ci suppose en effet de constituer le groupe en “ communauté de recherche ”, où l’enjeu principal bien au-delà des jeux de pouvoir et de séduction dans un collectif, devient une démarche de recherche de vérité par rapport à la question fondamentale, posée là à tout homme. On ne lutte plus contre, on cherche avec (débat heuristique, et non éristique selon Aristote).

La visée philosophique d’une telle discussion implique des exigences intellectuelles, pour que chacun cherche à penser ce qu’il dit. Disposition à :  
  
problématiser, c’est-à-dire mettre en question ses affirmations, considérer ses thèses comme des hypothèses, remonter au problème dont elles se prétendent les solutions, interroger la question elle-même, dans ses présupposés et conséquences…    
    
conceptualiser, c’est-à-dire tenter de définir les notions convoquées pour penser, identifier et élaborer des distinctions conceptuelles, pour préciser ce dont on parle   

argumenter, c’est-à-dire déconstruire des affirmations, répondre à des objections, fonder rationnellement son discours, pour savoir si ce qu’on dit est vrai …

Dans cette éthique communicationnelle qui est en même temps une morale de la pensée, on n’écoute pas seulement les autres par respect, on a besoin d’eux pour cheminer dans l’énigme humaine. Dans cette communauté d’esprits rationnels visant l’auditoire universel, on ne fait de cadeau ou de bobo affectifs à personne, mais toute objection est un cadeau intellectuel pour aller plus loin...

Une telle discussion n’a peut être jamais existé, mais cette “ matrice didactique du philosopher ” est un “ idéal régulateur ” (Kant) utile pour tous ceux qui cherchent à donner une visée philosophique à une discussion dans la cité ou en classe.

Nombre de pratiques s’y essayent aujourd’hui,  en avançant l’idée d’un “ citoyen réflexif ”, c’est-à-dire qui se fait une idée exigeante du débat démocratique. Le penser ensemble démocratique pourrait ainsi se “ muscler réflexivement ” en s’étayant de l’entraînement au penser ensemble philosophique. 

Cette idée d’une “ démosophie ”, ou sagesse du peuple, nous sortirait ainsi du dilemme dans lequel Platon avait voulu nous enfermer : l’aristocratie philosophique des idées contre la démagogie démocratique des préjugés de la foule. 

Mais encore faut-il, pour que cette utopie travaille notre société, que les philosophes professionnels ne désertent pas les cafés-philo, et que l’école prenne au sérieux l’éveil de la pensée réflexive chez l’enfant…

….Le “ penser-ensemble ” de la discussion philosophique à plusieurs apparaît donc comme un pari et un défi : ceux relevés par les cafés-philo dans la cité, et par tous ceux qui dans le système éducatif, de la classe terminale à l’école primaire, instaurent des discussions “ à visée philosophique ”. 

D’autant que ces pratiques innovantes sont menacées par les dérives toujours possibles de l’usage commun dans notre société du penser ensemble : le débat démocratique."

M. Tozzi. Prof de philo, in "pratiques philosophiques" ( extraits ).

dimanche 6 janvier 2019

Sujet du Merc. 09/01/2019 : Écologie, dernière chance ou fin d’un règne ?


Écologie, dernière chance ou fin d’un règne ?

Depuis quatre cent mille ans avec la maîtrise du feu, l’homme utilise la nature pour gagner en confort. Cependant même à échelle réduite, la recherche de ce confort provoque  divers dommages environnementaux comme la production de gaz carbonique. De la découverte du feu à la révolution industrielle jusqu’aux énergies renouvelables aujourd’hui, notre confort s’est fait indubitablement au détriment de la nature.
Cette observation et réflexion avaient été énoncée par Platon et Aristote, mais la notion d’écologie du grec « science de l’habitat » n’apparut qu’en 1866 dans les travaux du biologiste Allemand Ernst Haeckel . Jusqu’au dix-huitième siècle, les philosophes insistent sur l’importance de la coopération, de l’équilibre et de l’unité de la nature  en associant l’observation de la nature avec le sacré et le religieux. En 1859, Charles Darwin publie « L’origine des espèces », en proposant une nouvelle vision de la nature basée sur la compétition, la lutte et la diversité. Dans cette même logique de réflexion Karl Marx met la nature au service de l’homme sans pour autant perdre de vue l’importance de sa préservation. A l’heure actuelle, l’aspect mondialisé de la croissance économique suppose un caractère illimité des ressources. Ce mode de développement qui était à l’origine propre aux pays occidentaux, s’est étendu à l’ensemble de la planète.

Ne devons-nous pas redéfinir les valeurs philosophiques et économiques pour permettre une réflexion aboutie sur l’environnement et l’exploitation des ressources ?

La conférence sur le climat faite à Genève en 1969 a donné naissance au Programme Climatologique Mondial dit PCM. La volonté d’une prise de conscience globale portée sur une coopération entre les pays Nord /Sud afin de réguler la production de CO2 mériterait un renforcement toujours plus grand. L’apparition du Mécanisme de Développement Propre dit MDP va également dans ce sens en stimulant la création de projets environnementaux au Sud dynamisés par les investissements des pays du Nord. Ce modèle semble contesté à l’heure actuelle. En France, une charte de l’environnement a permis de mieux encadrer et responsabiliser les citoyens à ce sujet. Avons-nous élaboré une législation pertinente d’un point de vue citoyen ?
Depuis les années 1990, le nombre de procès intentés aux sociétés, états et industries n’ont fait qu’augmenter avec des succès de plus en plus fréquents. Les lois actuelles sont-elles suffisamment abouties pour permettre de faire face aux abus environnementaux ?
Les progrès de la science et de la technologie nous proposent de nombreuses solutions à ce défi, une réelle volonté est affichée de la part de nos pays, excepté les États-Unis, qui ont de façon quasi systématique refusé toute proposition d’engagement à ce sujet. De façon globale, au regard des budgets alloués à l’armement ou à la production de biens de consommation, celui de la transition énergétique parait-il prioritaire ? 

Des opportunités apparaissent dans le secteur de l’emploi. Selon l’organisation internationale du travail, dix-huit millions d’emplois dans ce secteur devraient voir le jour. Portons la réflexion sur nos valeurs inculquées aussi bien lors de la scolarité qu’au travail. Il apparaît que la nature, contrairement à la thèse Darwinienne, possède comme moteur la complémentarité, la solidarité, la symbiose du grec « vivre ensemble » ainsi que la coopération. Notre système éducatif est-il en phase avec ces valeurs ?
Des questions peuvent nous guider vers des solutions et des projets pouvant nous permettre de refonder nos valeurs afin de trouver une solution juste et logique dans nos sociétés, voyons ce défi comme une chance de renouvellement.

Un sentiment d’urgence se définit d’année en année, depuis bientôt cinquante ans, la quasi-unanimité des scientifiques lancent le signal d’alarme. Notons que la communauté scientifique est  de plus en plus soumise à la loi du marché et que certaines études sont financées par certains groupes de pression à la recherche d’une légitimité scientifique. Il est d’ailleurs  difficile de trouver des experts totalement indépendants. Ce secteur doit-il se plier aux mêmes lois qui régissent l’économie et la finance ?

Lors du protocole de Kyoto en 1995, il a été admis que les pays occidentaux, de par leurs modèle économique et industriel ont usé et abusé des ressources fossiles afin d’accroître leur niveau de vie.   Depuis ce modèle économique a été étendu aux pays émergents (Chine, Inde, Brésil, etc) en générant une pollution à grande échelle. Ne serait-il pas vain de céder à nouveau à une vision manichéenne à propos de ces sujets qui ne ferait que plus nous diviser ? 

À l’heure actuelle la capacité à canaliser les flux énergétiques associée à l’accroissement non encadré de l’économie conduit à un enrichissement inégalitaire de la population que ce soit dans les pays riches ou plus pauvres.  L’écologie est-elle un moyen de renverser cette tendance ?

Nous constatons aussi depuis quelques années l’apparition de scénarios millénaristes qui par ailleurs  sont relayés par une presse et un cinéma sensationnel. La vision d’un point de rupture au-delà duquel aucune solution n’est possible nous influence et nous oriente vers un certain renoncement  nous empêchant de porter un regard lucide et éclairé sur ces sujets tout en amenuisant les chances d’un mouvement commun.

La récurrence de ces problèmes nous invite à nous questionner sur nos valeurs historiques, nos habitudes de consommateur mais aussi sur notre modèle politique, commercial et économique. Les échecs et perte de confiance dans les politiques développées en Europe ces dernières années ne mettent-ils pas en lumière un problème de fond lié au climat ? Certain parlent du défi de ce siècle, il semble que la mondialisation l’ait rendu commun à chaque humain de cette planète.

sujet du mercredi 23/01/2019 : « C’est proprement avoir les yeux fermés sans tâcher jamais de les ouvrir que de vivre sans philosopher » Descartes

« C’est proprement avoir les yeux fermés sans tâcher jamais de les ouvrir que de vivre sans philosopher » Descartes                 ...