mardi 19 avril 2022

Sujet du Merc. 20 Avril 2022 : "J'exterminerai de dessus la face de la terre l'homme que j'ai créé" Gen. 6.7

 "J'exterminerai de dessus la face de la terre

 l'homme que j'ai créé" Gen. 6.7

Ceux à qui on a donné beaucoup auront beaucoup.

Ceux à qui on n'a rien donné n'auront rien.


A partir d'extraits de l'ouvrage de E. Georg : "Le marché de la détresse"


le texte intégral du "Marché de la détresse" peut vous êtres envoyé par mail sur simple demande.

« Le surplus des Forces de Travail structurellement non intégrables dans le Marché n'était que relativement « protégé » par ce qu'on a coutume d'appeler des mesures d'accompagnement ». Le Marché de la détresse ne rejette pas ipso facto cette population, mais lui offre, loin des politiques coûteuses d'assistance sociale, une opportunité de réaliser son potentiel de talent en servant le Marché sans l'appauvrir.

Du point de vue de la géopolitique, le Marché se compose de bonnes « terres » (pays riches) et de mauvaises « terres » (pays pauvres).

En reprenant le sens primordial de certaines paraboles, on découvre la même dynamique qui a été à l'œuvre dans la genèse des marchés. Sur les bonnes terres (pays riches), les populations structurées à potentiel énergétique fort ou précaire (en l’occurrence, la cible du Marché de la détresse) peuvent être valorisées, grâce aux mesures qui seront mises en place, en parfaite harmonie et complémentarité. La rédemption des talents précaires (potentiel précaire) pourra servir en somme à la survie de tous. Il suffit de réinterpréter la parabole de Luc : le bon grain et l'ivraie cohabitent en vue du plus grand bonheur global pour le plus grand nombre.

Désormais, les apôtres de la Nouvelle Cité peuvent annoncer : « Le temps est accompli, le règne du Droit global s'est approché, convertissez-vous et croyez au Marché. »

Plus question, dès lors, d'exclusion sauvage, mais de servitude structurée et de rejet « sacrificiel », sur lesquels nous reviendrons plus loin. Le Marché a besoin de partenaires rémunérés mais aussi de serviteurs « bénévoles ». Ce bénévolat est tout donné grâce au Marché de la détresse.

Comment ?

Par exclusion structurée, nous entendons tout d'abord la réhabilitation (nous utiliserons volontiers, quant à nous, le terme rédemption) d'individus vivant en contiguïté avec le Marché mais devenus inutiles ou superflus pour son bon fonctionnement. S'ils se trouvent ainsi récusés et rejetés à la frange du Marché, cela ne signifie pas nécessairement que leur talent (ou leur mérite) soit impropre aux exigences du Bien de la Cité ; si ce talent, sans être nul, se révèle toutefois insuffisant, il n’en reste pas moins une valeur recyclable comme prestateur de services ne générant pas de coûts improductifs. Il sera alors pris en charge dans le Marché de la détresse, mais en tant que part vouée à la  servitude. En d'autres termes, si le talent n'est pas nécessairement mis en cause, sa réalisation objective ressort, elle, d'une volonté bien objective d'essaimer le bon grain (talent) dans la terre idoine.

Qu'entendons-nous par terre idoine ?

« Ecoutez. Voici que le semeur est sorti pour semer. Or, comme il semait, du grain est tombé au bord du chemin ; les oiseaux sont venus et ont tout mangé. Il en est aussi tombé dans un endroit pierreux où il n'avait pas beaucoup de terre en profondeur ; quand le soleil fut monté, il a été brûlé et, faute de racines, il a été séché. Il en est aussi tombé dans les épines ; les épines ont monté, elles l'ont étouffé, et il n'a pas donné de fruit. D’autres grains sont tombés dans la bonne terre et, montant et se développant, ils donnaient du fruit, et ils ont rapporté 30 pour une, 60 pour une, 100 pour une » (Marc, 4,3).

Le Marché constitue une terre bonne, une terre structurée pour tous, à charge pour eux d'accueillir cette terre, et d'y servir la part de leur talent à même d'y fructifier. Sur cette bonne terre, pas de faute intrinsèque pour ceux qui la foulent. Mais le grain mal cultivé dans la bonne terre (et a fortiori le grain implanté dans la mauvaise terre), signifie bel et bien le desséchement du grain, donc du talent. Le Marché ne peut mieux faire que la parabole de Marc. Un talent mal structuré n'aura droit qu'à un pourcentage ténu de qualité de survie. Une mauvaise adéquation au Marché, une médiation insuffisante entre le talent et les exigences structurelles du Marché, oblige ce dernier à un effort permettant une inclusion, mais en contrepartie d'une servitude. » E. Georg.

L’extrait ci-dessus pose le problème (problème pour son auteur !) de l’existence de franges de populations « inadaptées et inadaptables » au Marché conçu comme la nouvelle référence théologique cardinale ( les utopies du XX° siècle ayant toute fait faillite selon lui ).

Il s’en réfère donc tout naturellement, tel un nouvel apôtre, à la Genèse : «  Et l’Éternel dit : J’exterminerai de dessus la face de la terre l’homme que j’ai

Créé, depuis l’homme jusqu’au bétail, jusqu’aux reptiles, et jusqu’aux oiseaux des cieux, car je me repens de les avoir faits. » Gen . 6.7. En fait nous savons par la suite du texte que dieu va se repentir. Il ira jusqu’à désigner une « peuple élu » dont il n’hésitera pas un seul instant à sacrifier un des siens, jésus, pour le rachat de nos fautes. Mais qui aujourd’hui sera le sacrifié du nouveau peuple élu du Marché ? Au nom de quelle faute justifiera-t-on le crime ?


dimanche 10 avril 2022

Sujet du Merc. 13 Avril 2022 : La démocratie est la dictature de la majorité (sur un texte de Tocqueville)

 

La démocratie est la dictature de la majorité.


« Je regarde comme impie et détestable cette maxime, qu'en matière de gouvernement la majorité d'un peuple a le droit de tout faire, et pourtant je place dans les volontés de la majorité l'origine de tous les pouvoirs. Suis-je en contradiction avec moi-même ?

Il existe une loi générale qui a été faite ou du moins adoptée, non pas seulement par la majorité de tel ou tel peuple, mais par la majorité de tous les hommes. Cette loi, c'est la justice. La justice forme donc la borne du droit de chaque peuple.

 

Une nation est comme un jury chargé de représenter la société universelle et d'appliquer la justice qui est sa loi. Le jury, qui représente la société, doit-il avoir plus de puissance que la société elle-même dont il applique les lois ?

 

Quand donc je refuse d'obéir à une loi injuste, je ne dénie point à la majorité le droit de commander ; j'en appelle seulement de la souveraineté du peuple à la souveraineté du genre humain. Il y a des gens qui n'ont pas craint de dire qu'un peuple, dans les objets qui n'intéressaient que lui-même, ne pouvait sortir entièrement des limites de la justice et de la raison, et qu'ainsi on ne devait pas craindre de donner tout pouvoir à la majorité qui le représente. Mais c'est là un langage d'esclave.

 

Qu'est-ce donc une majorité prise collectivement sinon un individu qui a des opinions et le plus souvent des intérêts contraires à un autre individu qu'on nomme la minorité ? Or, si vous admettez qu'un homme revêtu de la toute-puissance peut en abuser contre ses adversaires, pourquoi n'admettez-vous pas la même chose pour une majorité ? Les hommes, en se réunissant, ont-ils changé de caractère ? Sont-ils devenus plus patients dans les obstacles en devenant plus forts ?

Pour moi je ne le saurais le croire ; et le pouvoir de tout faire, que je refuse à un seul de mes semblables, je ne l'accorderai jamais à plusieurs. Ce n'est pas que, pour conserver la liberté, je crois qu'on puisse mélanger plusieurs principes dans un même gouvernement, de manière à les opposer réellement l'un à l'autre.

 

Le gouvernement qu'on appelle mixte m'a toujours semblé une chimère. Il n'y a pas, à vrai dire, de gouvernement mixte (dans le sens qu'on donne a ce mot), parce que, dans chaque société, on finit par découvrir un principe d'action qui domine tous les autres.

L'Angleterre du dernier siècle, qu'on a particulièrement citée comme exemple de ces sortes de gouvernements, était un État essentiellement aristocratique, bien qu'il se trouvât dans son sein de grands éléments de démocratie ; car les lois et les mœurs y étaient ainsi établies que l'aristocratie devait toujours, à la longue, y prédominer et diriger à sa volonté les affaires publiques.

 

L'erreur est venue de ce que, voyant sans cesse les intérêts des grands aux prises avec ceux du peuple, on n'a songé qu'à la lutte, au lieu de faire attention au résultat de cette lutte, qui était le point important. Quand une société en vient à avoir réellement un gouvernement mixte, c'est-à-dire également partagé entre des principes contraires, elle entre en révolution ou elle se dissout.

Je pense donc qu'il faut toujours placer quelque part un pouvoir social supérieur à tous les autres, mais je crois la liberté en péril lorsque ce pouvoir ne trouve devant lui aucun obstacle qui puisse retenir sa marche et lui donner le temps de se modérer lui-même.

La toute-puissance me semble en soi une chose mauvaise et dangereuse. Son exercice me parait au-dessus des forces de l'homme, quel qu'il soit, et je ne vois que Dieu qui puisse sans danger être tout-puissant, parce que sa sagesse et sa justice sont toujours égales à son pouvoir.

 

II n'y a pas donc sur la terre d'autorité si respectable en elle-même, ou revêtue d'un droit si sacré, que je voulusse laisser agir sans contrôle et dominer sans obstacles. Lors donc que je vois accorder le droit et la faculté de tout faire à une puissance quelconque, qu'on appelle peuple ou roi, démocratie ou aristocratie, qu'on l'exerce dans une monarchie ou dans une république, je dis : là est le germe de la tyrannie, et je cherche à aller vivre sous d'autre lois.

 

Ce que je reproche le plus au gouvernement démocratique, tel qu'on l'a organisé aux Etats-Unis, ce n'est pas, comme beaucoup de gens le prétendent en Europe, sa faiblesse, mais au contraire sa force irrésistible. Et ce qui me répugne le plus en Amérique, ce n'est pas l'extrême liberté qui y règne, c'est le peu de garantie qu'on y trouve contre la tyrannie. »

 

Alexis de Tocqueville TYRANNIE DE LA MAJORITÉ -(1835) Extrait de "La Démocratie en Amérique" :

dimanche 3 avril 2022

Sujet du Mercredi 06 Avril 2022 : Relire Platon ou aller à Delphes ?

           RELIRE PLATON OU ALLER A DELPHES ?

" Nous croyons notre époque profondément différente de celle de Socrate parce que notre démocratie ne repose pas sur l'esclavage et que l'histoire ne se déroule l'échelle des cités.

 

Nous nous croyons à l'abri d'une décadence identique à celle de la civilisa­tion grecque parce que le procès de production inclut depuis la révolution industrielle une très grande part de travail mécanique, alors que l'essentiel du travail en Grèce était effectué par des hommes, ce qui nous permet d'envisager des solutions techniques qui étaient hors de leur portée.

Mais, en réalité, qu'est-ce que cela change? Avons-nous  vraiment de si bonnes raisons de croire que l'histoire ne se répète pas et que les démocraties modernes ne sont pas ravagées par les mêmes fléaux que les cités grecques ?

 

Je crains que nous ne fassions erreur. Nous, les modernes, pou­vons lire notre avenir dans le passé des anciens, Car ce qui est arrivé à la démocratie grecque, en particulier à Athènes, nous commençons à le vivre.

 La prospérité des démocraties modernes tient au tribut qu'elles lèvent sur les nations qu'elles "protègent".. Quant à la paupérisation qui sévit au sein des pays riches, elle n'est pas liée à la subordination de l'homme a la machine, mais à son remplacement par la machine.

 

Or c'est exactement ce scénario qu'a connu la Grèce antique : c'est l'hégémo­nie scandaleuse de substitution généralisée du travail servile au travail libre, qui a poussé la démocratie grecque à sa perte, au terme des décennies de guerre civile. Démocratie grecque qui est issue d'un processus analogue à celui de la démocratie moderne : elle provient, comme celle dont nous sommes héri­tiers, d'une décomposition d'un édifice féodal fondé sur l'appropriation des forces productives par des hordes de guerriers conquérants d'origine indo-européenne au terme de siècles d'invasions barbare.

 

Cette décomposition est elle-même est le résul­tat d'un renversement des rapports de service seigneur/serf en rapports marchands vendeur/acheteur. Ce processus révolutionnaire. a permis l'apparition de « lumières » nouvelles sur l'Univers et la place que l'espèce humaine y occupe : il a conduit une foule de « penseurs » à rompre avec l'approche mythologique de la réalité (comme en Europe à partir de la Renaissance), même si la masse elle-même le, le démos, préférait quant à elle remonter en deçà des mythes de ses anciens maîtres pour donner un sens communautaire aux promesses de prospérité contenues dans l'avènement de la démocratie….

 

… L'heure est au bilan. Et il est lourd.

Le progrès de la société mar­chande se paie très cher. Rien ne garantit qu'il poursuive sa marche en avant au profit de tous, bien au contraire. Plus les choses « progressent», plus les menaces se précisent: inutile de reprendre ici la liste.

Comme à l'époque de la prospérité des anciens Grecs, un mal est à l'oeuvre qui ressemble furieusement au fléau invisible dont ils étaient frappés. Emus par les plaintes qui s'élèvent de toutes parts, les chefs d'Etat des pays riches, qui répondent du destin de leurs peuples, promettent de prendre les mesures qui s'imposent, dès qu'ils tireront au clair la cause pre­mière du fléau.

Mais il semble qu'ils aient beaucoup de mal à trouver le bon oracle.

 

D'où la dernière suggestion, à leur inten­tion  : s'ils n'ont pas le temps de relire Platon, qu'ils envoient leurs émissaires à Delphes … pour y consulter
la pythie. "

 

In : Marc Sautet : un café pour Socrate - 1995 (extraits )

 

 


samedi 19 mars 2022

Sujet du Merc. 23 Mars 2022 : Comment philosopher dans le "monde d'après" ?

                       Comment philosopher dans le « monde d’après » ?
 
Et ensuite  - provisoirement -    tous les mercredis jusqu’au rétablissement d’un pass quelconque : vaccinal, écologique, durable, de « non-emmerdeur », genré … etc … 😊
 

" Les jeunes gens qui débutent dans la  Philo­sophie, les amateurs qui se tournent vers la Philosophie seront-ils  longtemps  encore satisfaits de  travailler  dans  la  nuit,  sans  pouvoir  répondre à  aucune  interrogation   sur  le  sens  et  la  portée de la recherche ils s'engagent ?

Et encore : quel emploi  feront-ils  du  voca­bulaire philosophique  ?  Que  vont-ils  tous entendre  par  le  vocable  Philosophie ?  Mettront­ ils dans les vieilles outres le même vin que leurs maîtres, ou bien  un  vin nouveau ? Rejetteront-ils les vieilles outres et le vieux vin pour des outres nouvelles et pour un nouveau vin ?

Il est  grand  temps  d'offrir  à  ces  nouveaux venus   une   situation   franche,   de  leur   apporter les lumières  les  plus  simples-.  Beaucoup  d'entre eux sont emplis de bonnes intentions, beaucoup d'entre  eux se sont  engagés  dans  la  Philosophie, ou simplement ont incliné vers elle un certain nombre de leurs  pensées,  justement  parce  qu'ils ont été troublés par  le  désœuvrement  de  ces bonnes  intentions.  

Ils   éprouvent,   d'une   façon peu claire sans doute,  que  la  Philosophie  en général est la mise en œuvre  des  bonnes  inten­tions  à  l'égard   des  hommes,  et  qu'il  suffit  de s'enrôler  sous la bannière  de  la  Philosophie pour  voir   fructifier   les  inclinations   généreuses et la paix se répandre  parmi  les  hommes  de bonne volonté.

Mais il faut enfin saisir et enseigner que la Philosophie ne se définit  point  éternellement comme la  réalisation,  comme  l'opération,  comme la victoire spontanées des bonnes volontés. Sim­plement parce que Socrate serait mort  pour elles, que Voltaire aurait défendu Calas, que Kant aurait oublié, à cause de la victoire des  Droits  de l'Homme, son vieil itinéraire de Kœnigsberg.

Mais il faut enfin saisir et  enseigner  que certaines   philosophies   sont   salutaire au hom­mes,  et   que   d'autres  sont   mortelles   pour  eux, et que l'efficacité humaine de telle sagesse particulière   n'est   pas   un   caractère   général   de la PHILOSOPHIE.

On  rencontre  cependant   tous   ces  gens,  tous ces jeunes gens qui croient que tous les travaux formellement   philosophiques  amènent   un   profit à l'espèce humaine, parce qu'on leur  a  persuadé qu'il en va ainsi de toutes les tâches spirituelles. Avoir   de   bonnes   intentions,   c'est   d'autre   part, et pour parler  gros,   vouloir précisément ce profit.

On a appris à  tous  ces  gens  depuis  la classe de septième, depuis  l'école  laïque  que  la plus haute valeur est l'Esprit et  qu'il  mène  le monde depuil'éloignement  de  Dieu. 

A   seize ans, qui donc n'a pas ces croyances  de  sémina­ristes ? J'eus par exemple ces pensées. Sous prétexte que je lisais tard des livres  en  compre­nant   plus  facilement   qu'un   ajusteur   n'eût   fait le divertissement de Pascal et  le  règne  des Volontés  Raisonnables,  je  ne  me  prenais  pas pour un homme anonyme,  je croyais  docilement que  l'ouvrier  dans  la  rue,  le  paysan  dans  sa ferme  me  devaient  de  la   reconnaissance  puis­que  je   me   consacrais   d'une   manière   noble, pure et désintéressée à la spécialité du spirituel au profit de l'homme en général, qui comprend, parmi ses espèces, des ouvriers et des fermiers.

Mes  maîtres  faisaient   tout   pour   m'entretenir au sein d'une illusion si agréable pour  eux­ mêmes. Qui s'exerce à une philosophie - le contenu  importait  peu -    comment  ne  l'aurais­ je pas pris pour une façon de médecin  ou  de prêtre sauvant à chaque instant le monde par la vertu de ses maux de tête. C'est ainsi que bien des naïfs pensent passivement que la sociologie, l'histoire du  criticisme  ou  la  logistique  méri­tent la gratitude des hommes. Cette croyance annonce le mythe de la cléricature.

Mais il est décidément impossible de croire plus longtemps qu'une thèse sur Modératus  de Gadès, un livre sur  l'invention  mathématique doivent valoir à leurs auteurs la médaille de sauvetage  et  la   reconnaissance   des   peuples : c'est assez  que  la  Légion  d'honneur  récompense les tenants du spirituel comme elle fait les vieux capitaines d'habillement, les vieux acteurs, et les héros. 

Les hommes n’aiment point être dupés, ils n'ont pas tous une naïveté assez considérable pour croire qu'un agrégé. de philo­sophie est  en  vertu  de  sa  fonction  un  terre­ neuve ou mêmeune personne respectable.... 

Nous   réclamons   une   situation   nette :   comme les   nouveaux venus  à  la Philosophie vivent encore parmi les hommes,  comme le lien qui les attache aux hommes n'est point encore complètement brisé, il leur appartient de mesurer les conséquences de la philosophie de leur temps. Le métier philosophique peut bien les attirer déjà à l'écart de cette poussière que soulève la vie humaine et de ce grand bruit et de cette rumeur de piétinement qu'elle fait entendre : il leur est encore possible de se refuser à temps aux voies polies, aux froides avenues de  la  Philosophie  du ciel, de refuser les  «  soupes  éclectiques  que  l'on sert dans les Universités sous le nom  de  Philosophie ».              

Et la mesure de ces conséquences ne se passera point de la   recherche   des causes de cette philosophie.

Il n'y a point de questions plus grossières que celles qui sont posées ici, qui sont retournées ici. 

La philosophie présente qui dit et croit qu'elle se déroule au profit de l'Homme est-elle dirigée réellement et non plus en discours et croyances en faveur des hommes concrets ? A quoi sert cette philosophie ?  Que fait-elle pour les hommes ? Que fait-elle contre eux ?  Quelles peuvent   être les relations de la Philosophie et  des hommes ? 

C'est seulement en leur nom et de leur part  que sera  dissipée  l'équivoque  du  mot  Philosophie.  Il ne faut point croire sur parole ses promesses abstraites et la générosité paresseuse qui coule dans ses mots.

Paul NIZAN  -  Les chiens de garde  -  1932

 

lundi 9 août 2021

Sujet du Merc. 11 Aout 2021 : FETICHE, OU ES-TU ?

                                           FETICHE, OU ES-TU ?

 

Le fétichisme est ce report de l'affectivité sur un objet symbolique, fabriqué et unique en lui attribuant une efficacité ultime sur la réalité, efficacité liée à des manigances magiques dont les intéressés peuvent même n'être pas conscients. Un fétiche devient alors un objet auquel on attribue un pouvoir bénéfique largement imaginaire. C'est un objet qu'on fabrique de telle façon qu'on s'abuse soi-même en croyant ne pas l'avoir fabriqué. Un comble ! Et pourtant aujourd'hui, nous croyons échapper à tous les fétiches alors même que nous nous laissons aller partout et sans cesse à nombre d'idées et de vues de l'esprit métaphysiques et totalisantes.

 

Un exemple souvent inconscient : la croyance moderne au progrès qui prête à la science une puissance quasi magique. C'est aussi notre représentation scientifique de l'univers strictement matériel, froid, écrasant et absurde pour les hommes. C'est la croyance au Grand Tout, avatar du Dieu omni présent et potent, de tout temps.

 

       Fétiche, où es-tu, qui es-tu ?

       Je suis tout, l'absolument tout à tout instant, pour toujours. Je le suis aujourd'hui plus que jamais.

       Tu es le Grand Maître ! Mais, en fait, ne serais-tu pas plutôt le fruit de notre imagination, de nos affects ?

       Qu'est-ce cela, petit taquin souffreteux ! Contente-toi de croire. Je suis le Grand Tout. Laisse-toi bercer par cette idée qui apaise ta vie de souffrances et ta frayeur de la mort qui t'attend.

       J'ai peur !

 

Les dieux et Dieu sont venus à la conscience des hommes sous deux formes de religion. Même si cela bouscule, la représentation scientifique moderne du monde ne fait-elle pas partie de la première ? Là, le fétichisme est cette perception d'un principe du monde ou archè qui englobe tout, maîtrise tout, organise tout. Cet absolu, l'univers est cette existence unique de l'infini dans lequel soi-disant nous nous trouverions. N'est-elle pas que cette immensité glacée dépourvue de sens humain, absurde, toute réunie en une froide équation mathématique. N'est-elle pas cette tentative, parmi d'autres qui l'ont précédée et lui survivent et prospèrent, d'insuffler du sens précisément là où les hommes en demandent pour faire ordre et société entre eux et apaiser leurs craintes ? Finalement, ne serait-ce pas un invariant ? Ou, alors, un mirage ?!

 

Pour l'autre forme de religion, il n'existe pas qu'une seule conception de l'infini, qu'une seule vision de la religion vraie, mais un nombre infini d'entre elles. Elle correspond à une attitude d'ouverture maximale envers les autres comme ce fut le cas lors de l'apparition chez les premiers hommes du sentiment religieux.

 

Le premier ordre religieux est toujours partout parmi nous. C'est l'autorité du Conseil scientifique (et médical) in fine dévoilant les mécanismes de domination de la société. C'est la finance hyperbolique des algorithmes fétiches qui saborde la vie. C’est l’équivalence de tout à l'argent comme fétiche. Equivalence, identifiée par Marx, à la vie moderne soumise à la division du travail atteignant aujourd'hui les ultimes confins du monde et des affects. Ainsi que l'avait bien compris Edward Bernays qui propulsa la guerre puis le capitalisme des pulsions*. Nous ne cessons d'échanger et d'acheter des objets et des services marchands sans savoir comment ils sont réellement produits et comment ils obtiennent leur valeur.

 

Et c'est aussi cet absolu des autorités monothéistes quasi psychotiques. Et par-dessus le marché, nous nous inventons encore d'autres fétiches à profusion : l'Ecologie, la Planète et la Pancha Mama, le Climat décarboné, les idoles du sport et de la mode, les stars du cinéma, les milliardaires allumés des GAFAM qui s'envoient « en l'air ».

 

Plus prosaïquement, c'est encore d'autres institutions : l'Etat, des textes de loi, l'armée et la police, le directeur ou, plutôt, la directrice. Et puis c'est aussi l'Amour et même le genre (173 variétés officiellement répertoriées dans le monde) et autres LGBTQ ou GPA-PMA, le manager de supérette, l'aiguilleur du ciel et … le scientifique...

 

Bref, attribuer à un « sujet de savoir » anonyme qu'il s'inquiète de l'ordre est une forme de fétichisme dont nous ne pourrons sans doute jamais nous défaire entièrement. (Je mesure bien que j'en fais sans doute moi-même partie à cet instant de pontification philosophique.) Appelons ça la croyance au « Grand Autre présumé savoir » (Lacan), le Big Brother (G. Orwell).

Ainsi, « avons-nous confié à la science la position de garant de la rationalité de l'ORDRE SOCIAL (les rebondissements de la pandémie Covid en sont une illustration patente qui nous est « offerte » de vivre). Mais agissant ainsi, nous lui en demandons mille fois trop, car aucune analyse scientifique ne pourra jamais nous affranchir de la renégociation personnelle des règles de notre vie commune pour les instaurer dans des fondements raisonnables. La fétichisation de la science n'aboutit qu'à une seule chose : nous projetons nos désirs d'ordre et nos idées sur un conseil d'experts qui ne saurait tout simplement même pas exister, un conseil d'experts qui décide à notre place de tout ce qui concerne la manière dont nous devrions effectivement vivre. »

 

Le Grand Autre est celui dans lequel on s'intègre en renonçant à nos responsabilités. Il est plus facile de croire et de vivre dans l'idée que les choses sont déjà réglées plutôt que de vivre, en se souciant que ça ne s'écroule pas autour de nous, en coopérant socialement avec les autres.

 

Le premier outil pour saper tout ça, c'est sans doute de sans cesse comprendre et rappeler qu'un fétiche n'est rien d'autre que notre projection de forces surnaturelles sur un objet que nous avons nous-mêmes créé. Ça alors ! Quelle imposture ! Créer ou adopter sans cesse un fétiche est pourtant tout à fait commun après des millénaires de platonisme et de monothéisme ! C'est cette tendance à se prendre pour la créature d'un autre en intégrant notre identité à un tout rationnel. Nous nous sentons rassurés quand nous nous imaginons être une partie d'un tout que nous sommes capables de comprendre d'une manière ou d'une autre. Rationnelle ou à peu près.

 

La question est de savoir dans quelle mesure nous serons jamais capables de nous défaire complètement de cette disposition d'esprit a priori confortable. Et comment ?

 

*   Rechercher dur le web : « BERNAYS-Comment manipuler l'opinion ».

 

lundi 2 août 2021

Sujet du Merc. 04 Aout 2021 : Le complotisme : mythe ou réalité ?

 

Le complotisme : mythe ou réalité ?


Je complote
Tu complotes         
Il complote  
Nous complotons : Le complotisme mythe ou réalité ?

Bille Gates en 2015 anime une conférence à Berlin en tant que philanthrope, sa fondation participe à de vastes campagnes de vaccination. Il se permet un discours ou il explique que dans les dangers qui menace l’humanité il faudrait plus s’inquiéter des risques de pandémie que d’une 3 ° guerre mondiale.

Début 2020 cette vidéo ressort avec des commentaires plutôt favorables perçue comme une réflexion d’un visionnaire.

Mais très vite une autre interprétation va apparaitre pour faire place à une réflexion inverse. Comment pouvait-il savoir qu’une pandémie arriverait ? Ce n’est pas de la perspicacité, s’il a dit ça, c’est donc qu’il savait. … Donc c’est Bill Gates qui a peut-être répandu ce virus pour mieux vendre un vaccin potentiel. Et une dernière version de cette conspiration envisage la possibilité d’une introduction d’une puce 5G pour pouvoir nous tracer.

Il faut comprendre que les hypothèses en cascades invraisemblables vont faciliter le buzz et grandement participer la diffusion en masse sans nuire à la crédibilité de la thèse complotistes. Car il laisse croire aux gens à une sorte de libre arbitre raisonnable. L’individu pensera : la puce 5 G je n’y crois pas, mais pour le reste il y a forcément du vrai.

Ces gros sujets de complotismes sont régulièrement dénoncés dans tous les médias avec d’abondantes chroniques documentés. Car les journaux voient par là une occasion de refaire leur légitimité en insistant sur la rigueur de leur propre travail qui serait bien au-dessus de cette information vulgaire diffusée par le peuple. Sans cacher leurs combats avec la concurrence déloyales des méchants réseaux sociaux. De grands médias (libération, Le Monde, Arte) ont eu l’arrogance de créer des supports spécialement dédiés au démontage de thèses conspirationnistes avec une mise en scène de laboratoire scientifique (LES DECODEURS) alors qu’ils ont autant de partie pris que n’importe quel média.

Oui mais voilà, il reste que ce n’est pas satisfaisant pour comprendre la totalité du phénomène. Car les gens ne sont pas forcément victimes simplement d’une curiosité malsaine.

En effet tout le monde cherche à comprendre la société et surtout les causalités multiples de notre époque et quel que soit les idéologies il restera toujours des zones d’ombres qui échappent à toutes explications. Les théories économiques ou les bonnes intentions politiques ne parviendront jamais à éclaircir la totalité des réalités qui nous entourent. Si vous ajoutez à ça le sentiment d’injustice que génère nos sociétés vous créez un terrain favorable à des croyances ou des théories qui peuvent s’avérer fausses.

Le complotisme peut également être reproché de manière abusive à toute personne qui pourrait élaborer un raisonnement économique un peu nouveau. Il est même devenu une facilité pour refuser tout argument de son adversaire sans plus d’explication.

Le conspirationnisme est décrit par Pierre-André Taguieff comme « la vision du monde dominée par la croyance que tous les événements, dans le monde humain, sont voulus, réalisés comme des projets et que, en tant que tels, ils révèlent des intentions cachées — cachées parce que mauvaises. 

Le complotisme est le plus souvent une mauvaise réponse ou une facilité à de vrais problèmes ou de vraies questions. Il y a aussi l’idée confuse que le vrai pouvoir échappe partiellement aux gouvernements.

Mais une corrélation n’implique pas nécessairement une causalité.

Malgré tout il reste un moyen de faire la part des choses assez facilement, qui consiste à ne pas ou à écarter si possible, l’intention dans la réalisation ou la constatation de chaque malheur qui nous entoure.

Ne pas oublier que Karl Marx est peut-être le plus grand philosophe matérialiste, mais dans son œuvre « le Capital » il démonte un système, qui selon lui est mauvais (paupérisation), et est voué à s’effondrer (baisse tendancielle du taux de profit). Certes il reproche aux bourgeois de s’accrocher à la propriété des moyens de productions, mais ne leurs reproche rien d’autre en réalités d’où la force de sa théorie. Marx nous dit que le système est mauvais, qu’il ait raison ou tort, c’est autre chose.

Doit-on vraiment aller plus loin que lui dans la critique du truc qui nous fait vivre ?

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