lundi 16 mai 2016

Sujet du Merc. 18/05/2016 : Le totalitarisme : un concept docile.



 Le totalitarisme : un concept docile.


A. De Tocqueville dans « De la démocratie en Amérique », imagine la transformation du régime démocratique en dictature de la manière suivante : « C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre; qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même. L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait. » Il est certainement le premier des penseurs modernes à avoir mis en exergue le concept d’égalité comme substrat idéologique à un éventuel recours à une forme de pouvoir totalitaire.



« Le totalita risme, constituait un mot de passe aux États-Unis où les Américains s'efforçaient de trouver un dénominateur commun entre l'Allemagne nazie, qu'ils venaient d'aider à vaincre, et l'Union soviétique, leur nouvel ennemi ( début des années 50—NDLR -). Je jetai évidemment un coup d'œil au traité de Hannah Arendt sur l'origine du totalitarisme, mais, quand je vis qu'il se limitait à une série d'essais sans originalité sur l'antisémitisme, l'impérialisme et des thèmes généraux liés au totalitarisme, comme les «masses», la propagande et la «domination totale », je lâchai le livre. Je n'ai jamais fait la connaissance de Hannah Arendt ni correspondu avec elle, et je ne l'ai entendue parler en public qu'à deux reprises. Le seul souvenir qui me soit resté de ces conférences est sa façon de s'exprimer, catégorique et insistante. »



Raul Hilberg     La politique de la mémoire - 1996



 


« Pourquoi l'époque moderne, celle de la révolution démocratique et de la révolution industrielle, est-elle venue culminer dans les horreurs totalitaires et les massacres du xx° siècle ? Depuis une cinquantaine d'années, surtout en France, cette question a reçu une réponse quasiment unanime : à cause de la surenchère égalitaire et fraternitaire engendrée par la tradition révolutionnaire, ce rejeton indigne du libéralisme et des droits de l'homme qui refuse de comprendre que le capitalisme concurrentiel et l'inégalité des conditions sont les conséquences inéluctables et indépassables de la modernité démocratique. Le livre de Domenico Losurdo ( Le révisionnisme en histoire. Problèmes et mythes), publié en Italie en 1996, et qui vient d'être traduit, entend analyser et dénoncer cette réponse qui, selon l'auteur, constitue le plus grand mythe historique de l'époque moderne et lui en substituer une autre, moins rassurante : c'est l'Occident libéral lui-même qui est le creuset où s'est forgée la tentation totalitaire dont la tradition égalitaire et révolutionnaire doit au contraire nous apparaître comme l'indispensable antidote.
La démonstration n'est pas sans risque mais elle est passionnante.


La thèse selon laquelle la tradition révolutionnaire qui prend sa source dans la revendication de l'égalité universelle et abstraite de tous les hommes est en dernier ressort la cause du fascisme et du communisme, n'est pas nouvelle : elle a été formulée pour la première fois par Carl Schmitt entre les deux guerres ; selon lui, c'est la tradition révolutionnaire qui a élaboré la figure de l'ennemi absolu contre lequel est déclarée une guerre qui, ne connaissant ni règles ni limites, débouche sur le massacre ; dans sa Théorie du partisan, le juriste allemand explique que c'est là que se trouve l'origine du concept d'une guerre totale destinée à l'extermination ou à l'éradication de tous ceux qui cherchent à entraver le mouvement de lhistoire vers l'égalité, la fraternité, le dépassement de l'égoïsme et de l'esprit mercantile, la construction d'une communauté humaine vidée de toute concurrence et de tout esprit de gain. 

C'est Schmitt qui, le premier, a voulu voir dans les idées de 1789 elles-mêmes la racine du fanatisme et de la tentative de transformation du monde social à partir de représentations intellectuelles abstraites, et c'est lui qui, le premier, a vu et compris que cette tentative de réduction du réel à l'idée devait entraîner l'ignorance d'un certain nombre de réalités – l'histoire, le particulier, la nation, la coutume – et que cette ignorance se muait rapidement en une forme de répression féroce de tout ce qui pouvait résister à l'idée elle-même.
Schmitt était conséquent car il ne séparait pas la tradition démocratique de la tradition révolutionnaire. Ses sectateurs – Ernst Nolte en Allemagne et François Furet en France – le sont moins, car ils veulent défendre les idées démocratiques tout en continuant de faire de la tradition révolutionnaire la cause du totalitarisme. Or cette distinction les contraint à de curieuses manipulations intellectuelles destinées à préserver la pureté de l'occident moderne tout en incriminant sa perversion égalitaire.

Furet sait très bien, par exemple, que la représentation abstraite des droits de l'homme a présidé aussi bien à la révolution américaine qu'à la Révolution française, que la matrice intellectuelle est commune aux deux révolutions ; mais c'est lui qui évoque les « circonstances » pour expliquer que dans un cas cette représentation aboutit à la terreur et dans l'autre non, alors que, dans le même temps, il veut à toute force démontrer que la terreur est déductible de l'idéologie abstraite de l'égalité. Pour sauver l'incrimination de la tradition révolutionnaire tout en dédouanant les principes de 1789, il faut donc des hypothèses ad hoc – en l'espèce, une vaste réécriture de l'histoire des démocraties occidentales anglo-saxonnes. Par exemple l'idée que, en France, la Révolution se prolonge pendant quasiment deux siècles alors qu'elle est terminée en 1787 aux Etats-Unis, où elle débouche sur une institutionnalisation de la liberté qui est acquise de manière définitive (la fameuse constitution qui dure, inentamée depuis deux siècles). 

 Losurdo montre que cette opposition est une insulte à l'histoire : cette prétendue « institutionnalisation de la liberté » faisait silence sur un génocide (celui des Indiens d'Amérique) et accommodait l'esclavage ; qu'en est-il de la guerre de Sécession et de ses innombrables victimes, du racisme officiel de la république américaine dans la seconde moitié du XIXe siècle, du combat permanent pour l'égalité des droits civiques, etc. ? Comment peut-on ainsi prétendre que la révolution américaine a eu lieu sans guerre civile ? Jusqu'à aujourd'hui, comment peut-on prétendre que la révolution américaine a résolu une fois pour toutes la question de la liberté et compris que le conflit qui opposait celle-ci à l'égalité devait être sans partage résolu au profit de l'indépendance individuelle ? Qui peut croire au mythe de l'innocence alors que l'histoire américaine est ponctuée de luttes pour l'égalité, que les exclus de la race et de la richesse continuent d'y être légion, que l'empire n'a pas cessé de se livrer à de sanglants actes de domination ?

Il en va de même pour l'Angleterre : au nom de quel parti pris est-il possible de séparer, comme on le fait si complaisamment aujourd'hui, les deux révolutions anglaises en ignorant délibérément le fanatisme religieux qui a marqué la première ? Pourquoi passer sous silence la résistance jacobite à la révolution démocratique anglaise et les massacres qui s'ensuivirent en Ecosse et en Irlande, bien plus meurtriers que la Vendée dont le révisionnisme historique à la Furet nous rebat les oreilles' ?

Au lieu d'entretenir complaisamment le mythe tocquevillien de l'exception française et d'expliquer la vigueur de l'égalitarisme jacobin par les circonstances du passé féodal, mieux vaudrait voir que, partout, l'avènement de la société démocratique et libérale s'est accompagné de luttes pour un progrès de l'égalité, qu'il n'existe pas de société des individus qui ne suscite sa propre contestation et n'engendre le malaise devant les inégalités qu'elle produit. Dans ces conditions, dit Losurdo, il est difficile de parler de l'échec de la Révolution française venue s'échouer dans les terres du despotisme démocratique et de la mettre en parallèle avec la réussite de la révolution américaine qui aurait réussi une fois pour toutes (en 1787) la fondation institutionnelle de la liberté. 
Et, si l'on veut vraiment comparer des traditions nationales, pourquoi ne pas considérer avec sérieux l'idée que la Révolution française est plus radicale et plus réussie, qu'elle a créé une nation plus démocratique, plus libre plus égalitaire que ce n'est le cas de la Grande-Bretagne – où l'aristocratie continue d'avoir pignon sur rue, où le mépris des élites pour les plus défavorisés est criant – et des Etats-Unis – où l'esclavage laisse ses traces jusqu'à aujourd'hui.
Avec les travaux de E. Nolte, le révisionnisme historique prend un tour plus dangereux encore, car la volonté de faire de l'Octobre bolchevique la source de toutes les formes de répression de masse et d'extermination qui ont ensanglanté le siècle (que Nolte fait effectivement commencer en 1917) aboutit à une atténuation du nazisme représenté confine un mouvement réactif qui aurait trouvé ses modèles et ses principes dans la pratique bolchevique : l'extermination, la violence totale, le camp de concentration. Schmitt avait déjà critiqué le traité de Versailles et le procès de Nuremberg en montrant qu'une Allemagne qui tentait de contenir la barbarie communiste ne pouvait être tout à fait mauvaise. Là encore, il est plus cohérent que certains de ses disciples honteux, car lui, au moins, n'assimile pas les deux guerres mondiales à des croisades pour la démocratie ; il sait que ce n'est pas possible, puisque, au cours du premier conflit mondial, le Japon féodal faisait partie des Alliés et que, au cours du second, l'URSS était associée à la soi-disant lutte pour la démocratie mondiale.
La thèse défendue par Losurdo est que la terreur de masse et le totalitarisme ont des racines qui précèdent de loin la révolution d'Octobre et qu'ils n'ont pas de liens intrinsèques avec la tradition révolutionnaire et la lutte pour l'égalité abstraite. Leur origine est endogène à la culture libérale de l'Occident moderne, et elle est liée à la manière dont les « démocraties » ont conçu et développé leurs rapports avec les peuples « autres », en particulier dans le contexte colonial.

Losurdo distingue en effet ce qu'il appelle une déspéci­fication politico-morale (les ennemis ne se comportent pas de manière à respecter les droits de l'homme) couramment pratiquée par la Révolution française, et une déspécification naturaliste (les ennemis sont des barbares, des bêtes sauvages) couramment pratiquée par les Anglais à l'égard de l'Irlande, par les Américains à l'égard des Noirs et des Indiens, par toutes les démocraties à l'égard des peuples coloniaux et par l'Allemagne nazie à l'égard des bolcheviks (« mongols », « asiates », « sous-hommes », etc.). La terreur et la dictature sur une grande échelle sont donc les produits de la méconnaissance de l'universel abstrait, ce sont les produits de la déspécification naturaliste qui se croit permis d'éliminer des peuples entiers, de les exterminer au nom de leur altérité absolue. En revanche, la « tradition révolutionnaire » a constamment maintenu la distinction entre les ennemis au sens politique et les ennemis mortels et absolus au sens naturel : la guerre de Vendée, par exemple, n'a pas empêché la reconnaissance de la citoyenneté et l'inclusion de l'ennemi dans la communauté nationale.
 

Quant au fanatisme, il est moins lié à l'idée abstraite de l'égalité qu'à la volonté d'exclure de l'humanité et d'exterminer des races entières qui font obstacle au progrès de la 
« civilisation », volonté qui est par définition tout à fait étrangère à l'universalisme abstrait de la tradition révolutionnaire. Losurdo montre par exemple que c'est au nom d'une idée abstraite d'égalité que le Nord abolitionniste a, en Amérique, mené la guerre contre un Sud attaché à sa propre tradition, à son propre « particulier » qui lui permettait de vivre en paix avec lesclavage. Les confédérés ne se sont d'ailleurs pas fait faute de traiter leurs adversaires d'illuminés, de sectaires, de fanatiques, d'intellectuels animés par des idées abstraites qui ignorent la réalité, etc. Mais, en l'occurrence, ce sont bien les illuminés et les fanatiques, et non pas les partisans de l'accommodement avec les inégalités les plus scandaleuses, qui ont fait progresser la cause de l'humanité.
 
Si l'on tient compte de la distinction entre les deux formes de déspécification de l'adversaire (politico-morale et naturaliste),  on peut donc, selon Losurdo, corriger les mythes révisionnistes : la racine du totalitarisme, c'est une déspécification naturaliste dont la tradition révolutionnaire est indemne mais qui, en revanche, a profondément contaminé la pratique des États démocratiques dès avant la Première Guerre mondiale et proliféré grâce à la diffusion de multiples formes d'élitisme naturaliste, d'apologie de la concurrence (les forts et les faibles) et de darwinisme social parmi les élites des démocraties dans la seconde moitié du xixe siècle. L'histoire de la manière dont les classes marchandes et industrielles de cette époque considéraient le peuple travailleur et, plus loin, les peuples coloniaux reste à écrire, mais on pourrait relire avec profit les qualificatifs employés par Tocqueville dans ses Souvenirs lorsqu'il décrit l'invasion du Palais-Bourbon par la foule des insurgés de février 1848: les ouvriers sont sales, ils sentent l'alcool, ils poussent des cris de bête, ils ne savent même pas ce qu'ils font ni où ils sont. L'atmosphère scientiste qui entoure la considération des questions sociales et le darwinisme endémique qui l'habite à la fin du siècle n'ont pas peu contribué à cette animalisation de ceux qui prétendent jouir des mêmes avantages que les nantis sans en posséder les qualités « natives ».

Bien entendu, cette déspécification naturaliste s'est accentuée au cours du premier conflit mondial, première mise en œuvre effective du caractère totalitaire de l'Etat dans l'histoire européenne moderne. Losurdo mentionne par exemple le fait que, en Italie, l'Etat a eu recours, pendant la Première Guerre mondiale, aux représailles contre les familles des déserteurs, qu'il a espionné les correspondances, muselé la presse, pratiqué la décimation physique de certains régiments qui connaissaient des troubles ; des
Phénomènes du même ordre ont été enregistrés en France sous Clemenceau, où les Allemands étaient couramment qualifiés de barbares et de « hordes de Huns ».

L'Allemagne nazie n'a donc pas « réagi » à une terreur soviétique dont elle aurait imité les méthodes, elles-mêmes héritées de la convention jacobine et de la terreur vendéenne. La technique sociale des déportations et des éliminations est directement calquée sur les pratiques coloniales, et Hitler a voulu importer ce colonialisme au cœur de l'Europe, repoussant vers l'est et condamnant à l'inanition des populations entières. C'est inspiré par des modèles de ce genre – résolument « occidentaux » et résolument étrangers à toute tradition révolutionnaire – qu'il a conçu la guerre non pas comme un conflit entre nations égales, mais comme une guerre contre des ennemis mortels, inférieurs, qu'il s'agissait d'éliminer. Dire que c'est la révolution russe qui a mis un terme au jus publicum europeum (le conflit noble entre égaux) et qui lui a substitué la sauvagerie de la guerre totale – une autre des idées de Carl Schmitt – est ainsi un mensonge pur et simple. 

Au demeurant, jamais, par exemple, les Soviétiques n'ont conçu la guerre contre l'Allemagne comme une guerre totale contre le peuple allemand, ils ont toujours fait la distinction entre nazis et Allemands et refusé le concept d'une guerre ethnique et totale contre un ennemi racialement différent, dont l'éradication aurait été nécessaire à leur propre survie en tant que peuple. On peut d'ailleurs se demander où la fameuse « tradition révolutionnaire » serait allée chercher une telle idée. Le nazisme n'est donc pas le produit d'une infection par l'orient (le communisme soviétique tradition étrangère à l'Europe, tradition abstraite et intellectuelle portée par des juifs sans patrie ) comme le prétend Nolte ; il est un pur produit de l'Occident auquel il ressemble comme un frère.

 Ce sont les révisionnistes qui veulent nous faire croire que l'Occident est bon, humanitaire et pacifique (alors qu'il extermine les peuples coloniaux) et que le nazisme y a toujours été un corps étranger contre lequel il a fallu lutter. L'Ouest soi-disant démocratique voit pulluler les connotations raciales (par exemple, la désolation sur la guerre fratricide entre Blancs que représente le premier conflit mondial, l'idée que les bolcheviks ont noué une alliance contre nature avec les peuples coloniaux, des peuples inférieurs, etc.).

 Hitler lui aussi regrettait l'affrontement avec l'Angleterre blanche et pensait que les deux nations, fondamentalement, devaient s'allier pour lutter contre le bolchevisme et les races inférieures. Il y a une connivence entre le nazisme et l'Ouest sur ce point : l'affrontement entre Blancs doit être civilisé, l'affrontement entre Blancs et non-Blancs permet l'extermination (les Indiens aux Etats-Unis, les hordes orientales en Europe pour les l'Allemagne nazie).sans  avoir besoin que la tradition révolutionnaire y soit pour quoi que ce soit.

A l'inverse, c'est cette même tradition révolutionnaire, cette même gauche mise en accusation par Furet en raison de son irréalisme égalitaire, qui dénonce à l'avance les effets totalitaires de la guerre ; c'est Robespierre qui, en 1792, montre que la guerre est voulue par ceux qui veulent renforcer l'exécutif et aspirent à la dictature ; c'est la gauche marxiste qui, à la veille de la Première Guerre mondiale, met en garde contre le fléau que risquent d'être la guerre et la militarisation de la société qui va en résulter. C'est encore la tradition révolutionnaire qui s'est dressée contre le colonialisme et la brutalisation exterminatrice sans précédent à laquelle il a donné lieu. La première analyse critique du phénomène totalitaire a ainsi été développée sur la base d'une idéologie de laquelle le révisionnisme historique prétend au contraire faire descendre déductivement le phénomène totalitaire lui-même.

Pour Losurdo, le nazisme est donc le produit de l'Occident à la recherche de moyens totalitaires de répression de l'idée révolutionnaire, de l'Occident qui rejette le bolchevisme comme asiatique. L'essence du nazisme, c'est le racisme, c'est la négation de l'universel humain ; c'est, à l'opposé de la tradition révolutionnaire, la déspécification exterminatrice de l'ennemi au nom de ce qu'il est et non pas la lutte contre lui au nom de son refus de l'égalité. Ses racines sont à chercher dans la racisation de l'ennemi pratiquée par les pays occidentaux, dans le colonialisme, dans tous les mouvements racialistes qui ont foisonné dans l'essor de la modernité industrielle et « libérale ». C'est dans le nationalisme, la mobilisation des masses pour une idéologie guerrière assoiffée de sang et de revanche, contre le concurrent capitaliste d'’à côté, pour le partage des empires coloniaux, c'est là qu'est le vrai terreau du fascisme, dans la dénonciation du ferment de décomposition que seraient le judéo-socialisme et la revendication égalitaire, dans lexaltation des hiérarchies, dans la volonté de freiner toute expansion de l'idée révolutionnaire, toute idée d'’égalité, dans l'exaltation de l'élitisme nietzschéen contre la démocratie de masse. Le nazisme est lhéritier du radicalisme réactionnaire qui porte en lui une terrible charge de violence.

La conclusion est cinglante : après la guerre, l'Allemagne a voulu réélaborer son passé, mais rien de semblable ne s'est produit pour l'Occident dans son ensemble. Et c'est dans ce déni — dans la volonté de ne pas voir que ce n'est pas la tradition de contestation de l'ordre libéral qui est responsable des massacres de masse mais bien cet ordre libéral lui-même, cet Occident si assuré de ses valeurs qu'il veut les imposer aux autres jusqu'à les exterminer — que plongent les racines du révisionnisme historique qui domine aujourd'hui : l'Occident est pur ; ce sont ceux qui le jalousent, et qui ont le ressentiment des exclus, qui sont responsables. 

En développant cette thèse, Losurdo introduit dans la discussion sur les origines du totalitarisme un point de vue critique indispensable pour contrebalancer de trop faciles rapprochements, et rompre avec la mise en accusation systématique de ce que François Furet lui-même reconnaissait comme l'irremplaçable dimension utopique des sociétés modernes. » (Par J F Spitz—in Agenda de la pensée contemporaine—2006 )











dimanche 8 mai 2016

Sujet du Mercredi 11 Mai : Ne rien faire est déjà une défaite assurée.



                   Ne rien faire est déjà une défaite assurée.

Histoire d’un sujet : il est de tradition que les sujets du café philo soient proposés par les participants en fin de soirée. Ce jour là un sujet est proposé «  combattre est déjà une défaite ». La formulation de l’énoncé me parait immédiatement comme une ode à l’inaction (sur tous les plans, individuels ou collectifs), Certains auteurs appellent cela la philosophie de l’abstention. Dans la foulée je propose « Ne rien faire est déjà une défaite assurée » ; sujet retenu.

Il existe aux USA une « nouvelle philosophie » qui fait la promotion de la passivité et qui se fonde sur la faillite de certaines politiques publiques pour justifier l’inaction.
Le grand théoricien de cette « philosophie » est Michael Huemer, diplômé des universités Berkeley et Rutgers, il enseigne depuis quinze ans à l’Université du Colorado.
Florilège de ses idées sur la renonciation :
« La plupart des gouvernements cherchent à résoudre ce problème en interdisant l’usage des drogues douces. Mais nous n’avons aucune raison de croire que cette politique marche, nous savons en revanche qu’elle coûte cher. Donc le plus sage serait d’abandonner la guerre contre la drogue. »…. 
« Comme je l’ai mentionné, même les experts ont des connaissances limitées et ils ont leurs propres intérêts, distincts de ceux du reste de la société. Donc la seule solution, c’est d’avoir moins de gouvernance. »….
« Ne rien faire ne résout pas les problèmes sociaux, mais ça évite de les empirer. Et cela serait préférable à tout ce qui a été accompli jusqu’à présent »….
Cette tendance au détachement, cette abdication devant l’agir c’est en quelque sorte une forme d’hygiène personnelle. Il ne faut pas pouvoir sentir la crasse, la misère, la douleur, l’exploitation, le sang et le crime. Il faut flotter au-dessus des hommes avec la « conscience » claire et éclairée que donne à certains un certain usage de la …raison.
Pour ceux –là restent les idées. Ce ciel glacial des idées de Platon. Comme il est paisible de transformer la misère en « idée de misère », le crime en « idée de crime » …. C’est cela l’idéalisme philosophique, celui des universités. Celui que ne prend pas parti. Ainsi dans cette philosophie n’a t-on jamais tort (ou raison d’ailleurs). Tout tourne en rond, sagement.
Les maîtres aiment ces clercs qui racontent sans vexer, brutaliser. Polis et serviables ils finiront tôt ou tard à passer à la « bibliothèque Médicis » avec JP Elkabbach. La consécration pour qui que soit qui ait sacralisé une parole aussi éloignée que possible des Fils de la Terre !
« Souffler n’est pas jouer de la flûte. Il faut encore remuer les doigts. » Goethe.

Ne rien faire est déjà une défaite assurée :
L’essence même de l’homme est l’action. Et pas n’importe quelle action. L’histoire de l’évolution de l’homme montre qu’il est un créateur. Du simple silex taillé pour la chasse jusqu’aux remarquables découvertes scientifiques dont il est l’auteur, l’homme n’a jamais cessé de lutter, essayé de comprendre, appris à résister. Individu mais société, l’homme est tout à la fois savoir faire et faire savoir. Fabricant et transmetteur.

C’est cette particularité, long apprentissage, suivi de profondes modifications corporelles et mentales, qui fait de notre espèce celle qui est sortie du règne animal.
Alors affirmer comme certains que « combattre est déjà une défaite », comme cette nouvelle philosophie étasunienne, c’est ignorer des millions d’années d’évolutions et de révolutions (feu, langage, symbolique…) qui se sont faites grâce à l’assiduité, la ténacité, la curiosité, les combats pour lutter contre la faim et le « destin ».
C’est et cela reste la tâche que s’assigne la philosophie idéaliste. Celle qui tente de décentrer l’homme, pour n’en faire que le produit de lui-même. Un être « hors-sol », hors nature, hors société. Une monade isolée de Leibniz.

« Tout homme est politique. Mais ça, je ne l’ai découvert pour moi-même qu’avec la guerre, et je ne l’ai vraiment compris qu’à partir de 1945. Avant la guerre, je me considérais simplement comme un individu, je ne voyais pas du tout le lien qu’il y avait entre mon existence individuelle et la société dans laquelle je vivais… j’étais l’ ’homme seul’, c’est-à-dire l’individu qui s’oppose à la société par l’indépendance de sa pensée mais qui ne doit rien à la société et sur qui celle-ci ne peut rien, parce qu’il est libre » écrira Sartre en 1975.

Ne faites rien si vous voulez rester pur en vous-même. Virtuellement libres. Vous aurez les mains propres loin de la terre des hommes, Terre sur laquelle d’autres se les salissent dans la boue des champs et la graisse des machines. Pour vous.


dimanche 1 mai 2016

Sujet du MARDI 03 Mai 2016 : Le temps n’existe pas.



                                                        Le temps n’existe pas.

« ... le temps est un effet de notre ignorance des détails du monde. Si nous connaissions parfaitement tous les détails du monde, nous n'aurions pas la sensation de l'écoulement du temps. » (Carlo Rovelli – in : Et si le temps n’existait pas - 2012 ».
Chaque jour, l'homme perçoit, éprouve même, le temps qui passe. Les horloges, les réveils et les montres omniprésents et égrenant les secondes. Les enfants qui grandissent. Ou les rides aux coins des yeux. Tout, absolument tout, semble justifier sans discussion possible l'existence implacable du temps et de ses effets.
Vraiment ? Pour celui qui voyage peu, la terre ne semble-t-elle pas plate, ornée de quelques bosses et creux ? L'idée d'une terre ronde avec « dessous » des gens qui marchent « la tête en bas » sans « tomber », n'est-elle pas également contraire à l'intuition ? Et que dire de cette terre qui tourne autour du soleil alors que nous voyons tous et chaque jour, le soleil se « lever » à l'Est et se « coucher » à l'Ouest ?
L'histoire de la science a confirmé ce que les philosophes grecs avaient déjà compris il y a plus de 2500 ans : nos sens peuvent nous tromper ; il est nécessaire d'aller au-delà de la perception sensible immédiate pour accéder à la vérité

L'illusion du temps qui passe

Depuis Einstein, l'humanité sait qu'il y a un hic au tic-tac de nos pendules : le temps est relatif. Il ne s'écoule pas partout de la même manière. Plus la vitesse de déplacement est grande ou la gravité forte, plus l'écoulement du temps ralentit. Par exemple : si deux horloges atomiques (les plus précises à l’heure actuelle) sont déclenchées simultanément, puis que l'une reste sur la terre ferme alors que l'autre part faire un tour en avion afin de s'éloigner de 10 km de la masse de la terre et de sa gravité, alors les cadrans indiqueront deux résultats différents, celle qui s'est momentanément éloignée aura « vécu » moins longtemps de quelques milliardièmes de secondes que son homologue.

Le temps n'est donc pas ce tic-tac régulier, immuable et implacable. «« ...nous ne mesurons jamais le temps lui-même. Nous mesurons toujours des variables physiques A, B, C,… (oscillations, battements, et bien d’autres choses), et nous comparons toujours une variable avec une autre. Et pourtant, il est utile d'imaginer qu'il existe une variable t, le 'vrai temps', que nous ne pouvons jamais mesurer, mais qui se trouve derrière toute chose. [...] Plutôt que de tout rapporter au 'temps', abstrait et absolu, ce qui était un 'truc' inventé par Newton, on peut décrire chaque variable en fonction de l’état des autres variables […]. Tout comme l’espace, le temps devient une notion relationnelle. Il n’exprime qu’une relation entre les différents états des choses. » Carlo Rovelli – op. cité. Autrement dit, l'Univers est constitué d'interactions permanentes, d'une série infiniment complexe de causes et d'effets. A modifie B qui modifie à son tour C mais aussi peut-être A lui-même, etc. 

Ainsi l'Univers est en mouvement, se modifie sans cesse et ce sont ces changements, ces interactions que nous percevons. Seulement, notre existence se déroulant avec peu de variables fondamentales, toujours sur terre ou à proximité et à des vitesses extrêmement modestes comparées à celle de la lumière, toutes ces interactions nous apparaissent comme dictées selon une composante physique de l’Univers que l'homme a appelé « le temps ». A notre échelle, le tic-tac de la pendule est imperturbable ; nous ne percevons jamais les différences de quelques milliardièmes de seconde qui peuvent intervenir ici ou là sur terre selon notre vitesse de déplacement ou notre altitude. Newton lui-même a intégré cette notion « temps » comme une composante fondamentale de l'ensemble de sa physique. Seulement, ce que nous dit Carlo Rovelli c'est que, lorsque nous observons le pendule de l'horloge se balancer, nous avons l'illusion d'observer l'écoulement de « secondes » alors que nous ne faisons que mesurer un enchaînement d'interactions au sein du mécanisme de l'horloge. Et c'est pourquoi la physique moderne peut se passer intégralement de la notion « temps » au sein de ses équations : « au lieu de prédire la position d'un objet qui tombe 'au bout de cinq secondes', nous pouvons prédire sa chute 'après cinq oscillations du pendule'. La différence est faible en pratique, mais grande d'un point de vue conceptuel, car cette démarche nous libère de toute contrainte sur les formes possibles de l'espace-temps » (Carol Rovelli – Op. cité).

Dynamisme de la connaissance et relativisme

De la conception d'un univers en constante évolution constitué d'une série d'interactions d'une infinie complexité découle une vision dynamique de la science et de la vérité. Si l'Univers est en mouvement, pour le comprendre la pensée doit l'être aussi. Carlo Rovelli s’inscrit donc en faux contre une vision figée de la science, qui établirait des vérités absolues et éternelles. Au contraire, pour lui, « La pensée scientifique est consciente de notre ignorance. Je dirais même que la pensée scientifique est la conscience même de notre grande ignorance et donc de la nature dynamique de la connaissance. C’est le doute et non pas la certitude qui nous fait avancer. C'est là, bien sûr, l'héritage profond de Descartes. Nous devons faire confiance à la science non parce qu'elle offre des certitudes mais parce qu'elle n'en a pas » (C. Rovelli – Op. cité).

Mais cette approche relative de la vérité et de la science ne signifie nullement que Carlo Rovelli tombe dans le relativisme. Bien au contraire. Il montre dans quelles aberrations mène le relativisme en prenant l’exemple des États-Unis où le créationnisme fait d’énormes dégâts, en particulier dans l’enseignement : « Ces visions déformées de la science ont pour conséquences une diminution de son aura et la pensée irrationnelle gagne du terrain… Aux États-Unis par exemple (le Kansas ‘rural’ mais aussi la très civilisée Californie), les enseignants n’ont pas le droit de parler correctement de l’évolution à l’école. Les lois qui interdisent d’enseigner les résultats de Darwin sont justifiées par le relativisme culturel : on sait que la science se trompe, et donc une connaissance scientifique n’est pas plus défendable qu’une connaissance biblique. Interrogé récemment sur ce sujet, un candidat à la présidence des États-Unis a déclaré ‘qu’il ne savait pas si les êtres humains ont vraiment des ‘ancêtres communs’. Sait-il seulement si c’est la terre qui tourne autour du soleil ou le soleil qui tourne autour de la terre ?» 

Plus généralement : « L’obsession scientifique de remettre toute vérité en question ne mène pas au scepticisme, ni au nihilisme, ni à un relativisme radical. La science est une pratique de la chute des absolus qui ne tombe pas dans le relativisme total ou le nihilisme. Elle est l’acceptation intellectuelle du fait que les connaissances évoluent. Le fait que la vérité puisse toujours être interrogée n’implique pas que l’on ne puisse pas se mettre d’accord. En fait la science est le processus même par lequel on arrive à se mettre d’accord » ( C. Rovelli – Op. cité).

La connaissance indispensable de l’histoire de la science et de la philosophie,  permet donc- non pas seulement-  de passer du bon « temps » mais aussi de nourrir la réflexion critique.

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