lundi 26 septembre 2016

Sujet du Merc. 28/09/2016 : L’Histoire nous raconte-t-elle des histoires ?

            L’Histoire nous raconte-t-elle des histoires ?  

C’est en Mars 2013 que paru un livre rédigé par de jeunes historiens. Le titre était évocateur « les historiens de garde » en référence aux « chiens de garde », célèbre ouvrage de P. Nizan, publié dans les années 30, fustigeant philosophes et clercs modernes de la – déjà – pensée dite « unique ».

Ils pointaient un groupe de pseudo historiens sortis du chapeau magique des médias       , le plus emblématique à l’époque était le comédien Loran Deutsch. Deutsch ne se revendique pas historien, il ne parle pas de faits historiques mais assure que son récit est "authentique et authentifié", termes relativement vagues, et invite le lecteur à une "balade" à travers l'histoire. Plutôt que d'un travail historique fondé sur une étude critique des documents, Deutsch préfère parler d'"éclairage", comme si l'histoire n'était qu'une question de point de vue. A charge pour ce royaliste de sélectionner les points de vue qui l'arrangent pour reconstruire un roman national.  
Face à ces critiques d'ordre idéologique, les auteurs des Historiens de garde assurent que Deutsch a trouvé une parade imparable : le retour à l'enfance et l'entretien de la nostalgie. Ainsi, Deutsch raconte qu'il a aimé l'histoire par des films, en rejouant des scènes historiques "avec des playmobils", il souligne l'importance des "jeux" dans l'apprentissage de l'histoire. "L'évocation de l'enfance permet d'évacuer tous soupçons idéologiques et de plonger dans la nostalgie", écrivent les auteurs des Historiens de garde.

Autre « historien de garde » à Sciences Po et à l’Ehess, Franck Ferrand présente des émissions d’histoire sur Europe 1 et sur France 3. En bien des aspects, il rejoint L. Deutsch et Jean Sévillia du Figaro sur la dénonciation de la Révolution française.
Dans un documentaire diffusé quatre fois en moins d’un an sur France 3,             « Robespierre, bourreau de la Vendée », F. Ferrand, images de « charniers » et musique lugubre à l’appui, insiste sur les massacres de la Terreur (1793-1794) et donne largement la parole aux controversés Reynald Secher et Stéphane Courtois, qui emploient le terme de « génocide » pour qualifier la répression de Vendée. L’ombre d’un doute - Robespierre, bourreau de la Vendée ?
Les auteurs du livre « Les historiens de garde » affirment que l’historien Jean-Clément Martin, lui aussi intervenant dans l’émission, a été coupé au montage sur ce débat. Tout comme de nombreux chercheurs, ils dénoncent une manipulation télévisuelle, et rappellent que, pour le cas vendéen, le terme de « génocide » est inadapté.

Bon nombre d’historiens spécialisés dans la Révolution française (l’IHRF notamment), sans minimiser les violences et les massacres, considèrent au contraire que cette période, plus bénéfique que regrettable, fut porteuse d’émancipation et de progrès.
L’idée d’une filiation entre la Terreur révolutionnaire et les totalitarismes du XXe siècle a bien été propagée par François Furet (et Thierry Ardisson) dans les années 1980, et même reprise récemment par L. Deutsch.

Pour une majorité d’historiens cependant, cette prétendue filiation relève aujourd’hui d’une historiographie désuète, d’amalgames douteux, et traduit une pensée réactionnaire.
Autres « historiens de garde », autre « spécialité » Patrick Buisson, Eric Zemmour : le culte des grands hommes
Concernant Patrick Buisson, ancien journaliste d’extrême-droite de la rédaction de Minute, et conseiller du président Nicolas Sarkozy, il dirige aujourd’hui la chaîne Histoire. On peut noter la multiplication des émissions de la chaîne favorables aux « grands hommes » et à « l’identité nationale ». Ils relèvent aussi les ambiguïtés de son DVD « Paris Céline » (présenté par L. Deutsch) à l’égard des collaborationnistes sous l’occupation.

Quant à Eric Zemmour, les auteurs des « Historiens de garde » mentionnent ses erreurs et ses anachronismes. Le chroniqueur s’appuie parfois sur des livres d’Histoire vieux de plus d’un siècle pour étayer ses propos sur l’immigration. Dans le registre de la « popularisation » de l’Histoire à la télévision, Stéphane Bern «n’hésite pas à expliquer […] qu’il travaille à “populariser” l’Histoire. Mais cela ne passe que par des récits people, centrés sur les têtes couronnées et sur les histoires de coucheries, le plus souvent. »

Les médias et les universitaires en question

Si les discours et les méthodes des « historiens de garde » sont rigoureusement déconstruits dans ce livre, ses auteurs s’attaquent aussi à certaines évolutions des médias. Il est vrai que la surreprésentation des tendances nationales, réactionnaires ou antirévolutionnaires dans le traitement de l’Histoire à la télévision pose question.
Le livre soulève surtout, en quelques lignes, la question du faible investissement des universitaires dans les médias. Cela laisse le champ assez libre aux « historiens de garde ». Où sont les historiens « sérieux »  ? On rappellera que la loi LRU, qui provoque de graves problèmes budgétaires dans de nombreuses universités, a été votée dans un contexte où à la tête de l’Etat on remettait en cause, par exemple, l’intérêt d’étudier « La Princesse de Clèves "…  

Ce qu’est la recherche historique :
L’histoire ne veut pas raconter « des histoires », elle se veut un discours obéissant à une norme d’objectivité. H.I. Marrou demande de la définir comme : « la connaissance scientifiquement élaborée du passé »
   «  Qu’est-ce donc que l’histoire ? Je proposerai de répondre : l’histoire est la connaissance du passé humain. L’utilité pratique d’une telle définition est de résumer dans une brève formule l’apport des discussions et gloses qu’elle aura provoquées. Commentons-la :
 Nous dirons connaissance et non pas, comme tels autres, « narration du passé humain », ou encore « œuvre littéraire visant à le retracer » ; sans doute, le travail historique doit normalement aboutir à une œuvre écrite […], mais il s’agit là d’une exigence de caractère pratique (la mission sociale de l’historien…) : de fait, l’histoire existe déjà, parfaitement élaborée dans la pensée de l’historien avant même qu’il l’ait écrite ; quelles que puissent être les interférences des deux types d’activité, elles sont logiquement distinctes.
   Nous dirons connaissance et non pas, comme d’autres, « recherche » ou « étude » (bien que ce sens d’ « enquête » soit le sens premier du mot grec istoria), car c’est confondre la fin et les moyens ; ce qui importe c’est le résultat atteint par la recherche : nous ne la poursuivrions pas si elle ne devait pas aboutir ; l’histoire se définit par la vérité qu’elle se montre capable d’élaborer. Car, en disant connaissance, nous entendons connaissance valide, vraie : l’histoire s’oppose par-là à ce qui serait, à ce qui est représentation fausse ou falsifiée, irréelle du passé, à l’utopie, à l’histoire imaginaire […], au roman historique, au mythe, aux traditions populaires ou aux légendes pédagogiques – ce passé en images d’Epinal que l’orgueil des grands Etats modernes inculque, dès l’école primaire, à l’âme innocente de ses futurs citoyens.
    Sans doute cette vérité de la connaissance historique est-elle un idéal, dont, plus progressera notre analyse, plus il apparaîtra qu’il n’est pas facile à atteindre : l’histoire du moins doit être le résultat de l’effort le plus rigoureux, le plus systématique pour s’en rapprocher. C’est pourquoi on pourrait peut-être préciser utilement « la connaissance scientifiquement élaborée du passé », si la notion de science n’était elle-même ambiguë : le platonicien s’étonnera que nous annexions à la « science » cette connaissance si peu rationnelle, qui relève tout entière du domaine de la doxa ; l’aristotélicien pour qui il n’y a de « science » que du général sera désorienté lorsqu’il verra l’histoire décrite (et non sans quelque outrance, on le verra) sous les traits d’une « science du concret » (Dardel), voire du « singulier » (Rickert). Précisons donc (il faut parler grec pour s’entendre) que si l’on parle de science à propos de l’histoire c’est non au sens d‘épistémè mais bien de technè, c’est-à-dire, par opposition à la connaissance vulgaire de l’expérience quotidienne, une connaissance élaborée en fonction d’une méthode systématique et rigoureuse, celle qui s’est révélée représenter le facteur optimum de vérité. »

                  
H.I. Marrou, De la connaissance historique, éd. du Seuil, p. 32.33.

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