mercredi 16 mars 2016

Sujet du Merc. 23 Mars : « Savoir ce qu’on sera, ce serait vivre comme les morts » P. Nizan



 « Savoir ce qu’on sera, ce serait vivre comme les morts » P. Nizan

"L'idée ils s'en étaient aperçus les premiers, mais elle était comme un gaz essentiel dans l'air que tout le monde respirait, un air irrespirable à cause de tout cet azote de mort… Pendant des années, on ne pense pas à la mort. On a de simples avertissements de sa présence, soudain au milieu de la vie, et il y a des gens qui pensent à elle plus souvent que les autres : ils naissent ainsi. Elle passe comme un nuage, et elle pourrit brutalement tout le territoire de la vie sous son ombre ; l'angoisse aspire tout l'esprit." Le cheval de Troie  P. Nizan   1905-1940.

Tout à la fois philosophe, journaliste, auteur, P. Nizan, compagnon d’études de Sartre, obtient son agrégation de philosophie en 1929 et meurt en 1940 alors que son régiment résiste à l’avancée nazie.
La vie et l’œuvre de Nizan sont remplies par la question de l’engagement politique et de son fondement philosophique
Dans une de ses œuvres « la conspiration » (1938) on peut lire les dialogues suivants : 

«C’étaient cinq jeunes gens qui avaient tous le mauvais âge, entre vingt et vingt-quatre ans ; l’avenir qui les attendait était brouillé comme un désert plein de mirages, de pièges et de vastes solitudes. Ce soir-là, ils n’y pensaient guère, ils espéraient seulement l’arrivée des grandes vacances et la fin des examens.
— À la rentrée, dit Laforgue, nous pourrons donc publier cette revue, puisqu’il se trouve des philanthropes assez naïfs pour nous confier des argents qu’ils ne reverront pas. Nous la publierons, et au bout d’un certain temps, elle mourra           
…— Bien sûr, dit Rosenthal. Est-ce que l’un de vous est assez corrompu pour croire que nous travaillons pour l’éternité ?      
— Les revues meurent toujours, dit Bloyé. C’est une donnée immédiate de l’expérience.
Si je savais, reprit Rosenthal, qu’une seule de mes entreprises doive m’engager pour la vie  et me suivre comme une espèce de boulet ou de chien fidèle, j’aimerais mieux me foutre à l’eau. Savoir ce qu’on sera, c’est vivre comme les morts. Vous nous voyez, dans des quarante ans, dirigeant une vieille Guerre civile, avec les sales gueules de vieillards que nous aurons, façon Xavier Léon et Revue de Métaphysique !… Une belle vie, ce serait une vie où les architectes construiraient des maisons pour le plaisir de les abattre, où les écrivains n’écriraient des livres que pour les brûler.
Il faudrait être assez pur, ou assez brave, pour ne pas exiger que les choses durent…
 »

« Vivre comme les morts », étrange formule. Peut-être. 

Si on veut avoir une idée de la certitude c’est peut être la mort qui nous fournit la clef. Une fois privée d’actions conscientes, qu’est notre matière (dans laquelle il faut inclure l’esprit, l’âme, la conscience et tout ce qu’on voudra et qui s’anéantit avec notre mort) ? Elle devient un long processus quantifiable, mesurable qui de pourriture nous transforme en poussière, en éléments de base d’autres modalités à venir : les atomes (tous les atomes de notre corps tiendraient dans un dé à coudre). 
La matière inerte que nous sommes devenus suit des processus sans surprises, inexorables, certains.
La réflexion du personnage de Rosenthal dans la citation ci-dessus « Savoir ce qu’on sera, c’est vivre comme les morts » est à bien saisir dans cette acception.
          
Rien n’est plus stérile que ce qui tapisse notre avenir de certitudes (à ne pas confondre la certitude (relative) des actions à mener – avoir une Rolex à 50 ans -  avec la vérité des principes qui gouvernent la réalité : dans le référentiel terrestre la loi de l’attraction fait qu’un corps qui tombe chute vers le bas (absolu)).

Dès lors comment connaitre le principe qui nous empêcherait d’être des morts…vivants ? Ce principe ne vient-il pas lui-même de la vie ? Ou plus particulièrement de l’incertitude fondatrice de la vie ? Nous naissons par hasard :
« On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille         
On choisit pas non plus les trottoirs de Manille        
De Paris ou d'Alger   
Pour apprendre à marcher   
nom'inqwando yes qxag niqwahasa
 
» (Langue Zoulou) Quand on a l'esprit violent, on l'a aussi confus
Maxime Le Forestier 1987

Et après ce « début » qu’est notre vie ? Une longue suite d’incertitudes, dont les religions se sont délectées, dont elles ont fait « l’arôme spirituel » en nous vendant leurs « solutions », leurs destins, leur paradis et leurs enfers terrestres au nom de la foi et du fric. Car l’homme qui côtoyait quotidiennement l’incertitude des climats, des animaux de chasse, des fruits …. Est devenu sédentaire, puis propriétaire. Cette sécurité dans le lendemain, certains en ont profité pour créer des chimères. 
De simples échanges inter humains, le commerce devint monétaire, déshumanisé. Toutes les choses eurent des valeurs, les hommes aussi. Et l’homme crut qu’il était sûr, plus sûr qu’avant, avec ses économies, sa carte bleue, rien !

Alors il va falloir rejoindre ce groupe de jeunes gens que nous présente Nizan. Ces  jeunes gens  qui ne s’imaginent pas vieillir autrement que …jeunes….. VIVANTS !  C’est-à-dire éternellement incertains du devenir mais si prompts à le décrire, à l’appeler de leur vœu. La mort n’est pas leur problème. 

Seul le mouvement compte. Seule la dialectique du processus du changement les motive, comme elle motive nos corps sans que nous n’y prenions garde. Tout le monde sait l’avenir : nous sommes mortels, et avant ?

L’incertitude est inscrite au fronton de leurs projets. Quel renversement par rapport à leur temps et au nôtre ! Celui des illusions confortables, de la fin de l’histoire. On va à la fac, on finira avocat ou médecin (forcément), on aura une villa à crédit (bien sûr), on ira au ski et à la plage….. Avons-nous oublié d’où nous venons ? Avons-nous oublié à ce point tous les autres, nos semblables ?

« On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille         
On ne choisit pas non plus les trottoirs de Manille
 »
….
Mais ne nous y trompons pas. L’incertitude, n’est pas indécision

L’incertitude ce n’est pas ne pas savoir ou l’on va : c’est savoir où l’on va sans savoir comment on y va !

L’incertitude de Nizan est tout sauf une réponse philosophique idéaliste. Le métaphysicien de service nous aurait dit « l’important c’est de savoir pourquoi on y va ». 

Mais, prédit Nizan : « Les simples têtes humaines ne sont pas à l’aise dans le ciel glacial des idées » (Les chiens de garde) – Que les métaphysiciens passent leur chemin.  
      
Nizan dans ses œuvres nous propose une totalité de la volonté, de l’espoir, pour un but. La seule question qui vaille c’est le « Comment ». Le pourquoi est en lui-même une incertitude potentielle, une stagnation possible. Le comment résout la contradiction en nous donnant les moyens de l’action.     

Dans cette incertitude féconde du devenir de l’homme, Nizan ne sera pas un tiède. Dans Aden Arabie il déclare « « Que pas une de nos actions ne soit pure de la colère….Pureté de la colère : que de crimes commis en ton nom ! », ce que rappelle le refrain en langue zoulou du texte de M. le Forestier « nom'inqwando yes qxag niqwahasa » Quand on a l'esprit violent, on l'a aussi confus. 

 L’incertitude impose la réflexion. La croyance dispense de tout examen critique.

La colère ou la violence sont inévitables lorsqu’on a conscience du présent et du devenir. La suggestion de Nizan c’est que ces sentiments, ces passions, participent de l’action mais n’en soient pas le moteur. 
On  peut s’indigner dans le calme et le repos d’un bureau de philosophe MAIS, ne l’oublions jamais nous pourrions tout aussi bien nous trouver sur les « trottoirs de Manille », et en tout cas d’autres s’y trouvent !

Cette seule certitude n’impose t elle point le combat ?

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