vendredi 22 janvier 2016

sujet du Merc. 27/01 : « C’EST QUE PHILOSOPHER NE PERMET PAS QU’ON NE FASSE QU’ASSURER, QU’IMAGINER, QU’ALLER ET VENIR ARBITRAIREMENT PAR LA PENSÉE EN RAISONNANT » (Hegel, 1820)



      « C’EST  QUE PHILOSOPHER  NE PERMET  PAS  QU’ON  NE  FASSE QU’ASSURER, QU’IMAGINER,  QU’ALLER  ET  VENIR  ARBITRAIREMENT PAR  LA  PENSÉE  EN  RAISONNANT » (Hegel, 1820)

Que nous dit Hegel ? Quel sens véhiculent ces paroles de 1820 sur le philosopher ? Que serais-je, que serions-nous, que seraient les « philosophes » postérieurs à lui face à son énoncé lapidaire, mais vrai, à prétendre que philosopher permettrait de ne faire qu’assurer des choses de manière arbitraire ou de tout simplement les imaginer ? Et que serions-nous de le faire en allant et en venant par la pensée au gré de la fantaisie du moment, tout en raisonnant ? (Pourvu qu’en la circonstance raisonner soit encore assuré…). La question est là, simple et modeste, mais … verticale. Malgré cela, elle paraît pourtant triviale à ceux qui l’écartent, par inconscience ou par mauvaise foi. Mais elle demeure. Est-ce philosopher le moins du monde que de n’avoir comme critère que sa conscience, son bon vouloir ou l’humeur du moment ? Non. Malgré cela souvent ne le fait-on pas quand même ?

Depuis le début du 19ième siècle jusqu’à ce jour, la dérive de la philosophie a consisté à élever au rang de vérité « ce que moi, je trouve là dans ma conscience. ». Je m’imagine que «  l’assurance que moi, je trouve là dans ma conscience un certain contenu (est) l’assise fondamentale de ce qui est donné comme vrai. ». Cela consiste à croire que la conscience intuitive immédiate qu’acquiert un philosophe (ou que j’acquiers) lui (me) suffit à dire la vérité sur le monde. Quelle illusion !

Pourtant, cette dérive est aujourd’hui très répandue parmi les philosophes de métier. Beaucoup d’entre eux croient qu’il suffit « d’aller et de venir arbitrairement par la pensée en raisonnant », de publier ensuite ce qu’ils pensent, puis de figurer en tête de gondoles télévisuelle et radiophonique mercantiles, pour enfin venir pérorer dans salons et cafés tels Deleuze, Derrida, Foucault, Ferry ou Lévy, Sponville ou Onfray et tutti quanti. A cette aune, chacun d’entre nous se croira un jour autorisé à imaginer que son ressenti, pensé ou pas, vaut vérité. Et qu’il le vaut dès lors au même titre que celui du voisin. Chacun se prendra pour la poule aux œufs d’or qui en pond un chaque jour ou à chaque fois qu’il ouvre le bec. On ouvrira l’œuf, on le trouvera vide. Ce relativisme où tout est vrai au point que tout s’annule conduit au néant ; dans lequel le nihilisme fonde la raison du plus sophiste, du plus roué, du plus adroit. La loi du plus fort des riches et des puissants a alors tout loisir de s’imposer en douceur (Tocqueville), après avoir généralisé le désarroi cognitif et chaudement encouragé les pulsions les plus débridées de réification. Y sommes-nous rendus ?

On peut lutter de deux manières contre cette dérive mortifère qui consiste à « penser » que ce que nous croyons est vrai, pourvu que nous en soyons convaincus (« con-vaincus », oui, ainsi que juste démontré). Et d’ainsi tuer toute pensée, dans l’œuf. 
 
1°.   La première manière consiste à soumettre « ce que je trouve là dans ma conscience » à des vérifications : y a-t-il des arguments, ou des faits, qui viennent conforter mes certitudes, ou mes opinions, ou qui semblent au contraire les contredire ? C’est la méthode de Karl Popper, célèbre philosophe des sciences contemporain. Qu’il faut lire pour le dénoncer. Il recommande d’avancer pour commencer l’une ou l’autre hypothèse, même à volonté (on reconnaît notre époque), à savoir une réponse (!) à la question qu’on se pose, et ensuite de la tester par des observations ou des expériences (là, ça va déjà un peu mieux). Nous adoptons souvent cette démarche pernicieuse à plus d’un égard :   1)  Elle permet de seulement espérer conforter ou écarter nos opinions préconçues, considérées comme une hypothèse dont on essaye de tester la pertinence. Outre la perte de temps presque certaine qu’elle implique -- car, le plus souvent, l’hypothèse s’avère fausse --, elle exclut entretemps la considération d’autres hypothèses, elles aussi plausibles et presqu’à coup sûr meilleures.   2)  A cela il faut ajouter que cette façon de procéder, parce qu’elle nécessite souvent un long travail de recherche, imperceptiblement enferme l’esprit dans le cadre restreint de l’hypothèse retenue qui elle, à la longue, se convertit alors souvent en dogme confinant petit à petit à un totalitarisme de la pensée, des intérêts ainsi acquis et des actes pour les promouvoir.  3)  La philosophie et la science alors disparaissent, ainsi qu’il s’est avéré par l’absence de découvertes fondamentales dans ces domaines depuis l’instauration de cette démarche.

2°.   La deuxième manière consiste précisément à ne pas faire d’hypothèse mais, au contraire, à mettre entre parenthèses nos convictions et toutes nos opinions en général ; et à nous informer le plus complètement et le mieux possible sur ce que nous cherchons à expliquer, à savoir l’objet philosophique en question. Avant de parler ne faut-il pas « connaître son affaire » ? Faisons-nous souvent cela : un peu, beaucoup, pas du tout ? Ou faisons-nous surtout ce que Hegel stigmatise comme inacceptable ? Newton n’annonçait-il pas : « Hypotheses non fingo », « Je n’échafaude pas d’hypothèse » ? Comme lui, dirons-nous, « je me contente d’expliquer les faits observés, sans émettre de suppositions supplémentaires, lesquelles n’ont aucun caractère de nécessité » et apparaîtraient de ce fait comme arbitraires et gratuites ?
Cette deuxième manière est celle qui a fait le succès des sciences modernes, tant naturelles qu’humaines. Elle fut initiée par des débats argumentés à la charnière des 6ième et 5ième siècles dans la Grèce antique à la faveur d’une crise sociale et civilisationnelle majeure, peut-être similaire à la nôtre aujourd’hui (pensons-y), qui déboucha sur la démocratie. Celle-ci  correspondit à un esprit de sédition et de refus d’obéissance politique radicalement nouveau qui, écartant les « on-dit » des mythes, les rites, les dieux et les croyances vaines parce que fausses, engendra la philosophie puis, peu après, la science en une démarche commune de recherche de vérités. Elle perdura jusqu’à Hegel et Marx, mais infiniment moins par la suite. Hegel dénonça cette dérive pernicieuse. Marx s’engage lui aussi sans a priori dans l’étude philosophique et scientifique de la société et de la nature de la monnaie, accumulant une somme d’informations, d’observations et d’arguments dont il tire les concepts abstraits et les lois qui expliquent les phénomènes concrets du réel. Puis, en retour, il les vérifie sans cesse et, ensuite, les améliore par de multiples et nouvelles observations encore plus pertinentes. Prenons-en de la graine, ainsi que de ceux qui le précédèrent pendant deux millénaires et demi ?

Cette deuxième démarche consiste donc avant toute chose à progressivement réunir tous les arguments et informations pertinents et juste suffisants sur la question posée. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut éviter que notre jugement ne repose que sur nos idées préconçues ou des vues de l’esprit, si bien qu’en bout de course on n’aura pas avancé d’un pouce (même si dans la foulée nos ébats et débats nous auront défoulés : quelle avancée, on s’est diverti !). A l’opposé de cela, il s’agit toujours de partir de l’observation des propriétés des choses et des faits pour en découvrir par la raison l’organisation fondamentale, les lois ou principes (conceptuels, abstraits) qui les gouvernent.
Il s’agit donc le plus souvent d’oser faire l’effort de s’informer sur les résultats de recherches déjà effectuées sur la question. Ceux-ci sont de deux ordres. 1)  les résultats empiriques ont été pour une grande part vulgarisés sur Internet ou dans des revues périodiques de qualité (La Recherche, Pour la Science, Science et Vie, etc.) disponibles en bibliothèque. 2)  les résultats théoriques sont les lois et principes explicatifs découverts à partir de l’observation des propriétés des choses, à savoir à partir des résultats empiriques. Les principes ou théories scientifiques (philosophie seconde) se trouvent aux mêmes sources et dans des manuels scientifiques. Quant aux théories philosophiques, ou philosophie première, elles sont des cribles ou grilles de connaissance les plus généraux. Ils sont le plus souvent réunis dans des dictionnaires, encyclopédies et manuels philosophiques disponibles dans les mêmes lieux et dans les bibliothèques universitaires.

Comme décrit, il ne reste plus alors qu’à faire ce que philosopher exige. Une question : la structure et le principe d’un café philosophique annonçant ses objets d’attention par un vote démocratique en assemblée au moins un mois à l’avance ne le permet-il pas dans une large mesure ? Mais le cœur est-il à cet impératif ? Cela dépend de nous. Rien que de nous. Il demeure pourtant une chose : contrairement à la plupart de nos contemporains, beaucoup de philosophes nous ont montré à cet égard un chemin exaltant d’intérêt profond et d’amitié pour la connaissance.


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