dimanche 12 juin 2016

Sujet du Merc. 15/06/2016 : LE MONDE EST-IL MATHEMATIQUE ?



                LE  MONDE  EST-IL  MATHÉMATIQUE ?

S'agit-il de se demander si le monde et les mathématiques sont une même chose ? Ou s'agit-il plutôt de considérer le monde et les mathématiques, et d'ensuite poser la question tant de la possibilité d'une relation éventuelle entre eux que celle de la nature de celle-ci  ? En effet, le monde aurait-il, a priori, la moindre raison d'avoir une possibilité de description puisqu'il est indifférent ? De plus, comment les mathématiques pourraient-elles rendre compte si excellemment de la réalité physique puisqu'elles sont le  produit de la pensée indépendante de l'expérience concrète, Finalement en philosophie ne faut-il pas remettre en cause la question pour approcher de la réponse, puisque la philosophie ne fournit que des réponses partielles et transitoires, qui toujours apportent de nouvelles questions ? Celles-ci devront être testées par l'expérience du réel afin de permettre l'élaboration d'une meilleure philosophie ; et ainsi de suite suivant un processus dia- ou multi-lectique. En bout de course, ou presque, la question que posent les mathématiques concerne l'inaccessibilité des hommes  au réel dans son essence univoque (sont-ils d'ailleurs seuls dans ce cas parmi les êtres vivants?). Les points 1 à 9 l'indiquent-ils à suffisance ?

Un premier constat, puis deux autres : 

1) les mathématiques ont émergé de la pratique, qui constate des faits, et de la raison, qui en tire les caractéristiques communes par induction : après inondation du Nil qui effaçait les bornes des propriétés, les arpenteurs rendaient à chacun une aire agricole égale à la précédente par la mesure et le calcul de surface de triangles adjacents additionnés de proche en proche, 

2) ensuite la raison tire le principe explicatif des caractéristiques déjà dégagées du réel pour bâtir une théorie mathématique générale comme représentation abstraite de la diversité multiple du réel. A partir de cette représentation mathématique on obtient, cette fois par le processus mental inverse de la déduction, une prédiction juste de cas particuliers, 3) plus tard au 20e siècle, des théories mathématiques se sont développées indépendamment de la structure du monde, bien qu'elles lui correspondent très bien au vu des résultats pratiques qu'elles ont permis. Peut-on en conclure que les mathématiques seraient le langage du monde ? Voyons cela :


  • 1°.  Le débat fait rage en philosophie depuis l'avènement des conceptions idéalistes de Pythagore, Platon, Aristote, ... « Les objets mathématiques sont distincts des objets sensibles », ils constituent le « Ciel des Idées » et sont l'essence des choses du monde et des hommes. Ceux-ci en sont si séparés et distincts qu'ils n'en sont que le reflet apparent. Jusqu'au 20e s., les idéalistes du néo-platonisme ont affirmé que « les hommes ne construisent pas les mathématiques mais se bornent à les découvrir car elles préexisteraient, sont a priori, indépendantes d'eux. Mais peut-on accepter une croyance si alambiquée qu'elle affirme que deux mondes se correspondraient bien que n'ayant pas de lien entre eux ?


Les mathématiques traitent de grandeur (quantité, nombre, rapport) sans la supposer en aucun objet particulier : en fait, en dehors du monde concret.


  • 2°.  Le « réalisme » de la physique de Galilée et Newton jusqu'à la fin du 19e s. apporta une rupture radicale qui appliqua les mathématiques au monde réel tout en détruisant le statut du « Ciel des Idées ». Galilée donne une unification physique du monde par les mathématiques partout et à tout instant, de la même façon dans l'univers et sur la terre.


Il en va de même pour Newton qui rend mathématiquement compte du monde réel  -  dans un domaine de validité restreint  -  et, en outre, à partir de concepts non « vérifiables » tels que masse et force, effet de force transmis tant à l'infini qu'à une vitesse elle aussi illimitée, tout cela dans un univers parfaitement homogène. Hum !...

Ces mathématiques sont à la fois ontologiques et pratiques, à savoir partiellement antinomiques de la conception idéaliste des mathématiques « essence des choses » et Vérité du monde.


  • 3°.  Les empiristes à l'instar de Hume, eux aussi s'opposant aux « réalistes », affirmèrent que tout nous vient de l'expérience, même les idées et les mathématiques. Pour eux, tout est sophismes et illusions qui est tant raisonnement abstraits sur la quantité et les nombres que  raisonnement sur l'expérience de fait ou d'existence. Ces affirmations posent problème pour la géométrie car elle possède ces deux caractères ! Néanmoins c'est ce que la plupart, même parmi les scientifiques, croient encore souvent !


Comment justifier l'application des mathématiques devenues empiristes à la physique, puisqu'elle-même est devenue mathématique ? N'y a-t-il pas impasse ?


  • 4°.  Ceci et la remise en cause du « réalisme » (cft 2°) amenèrent une nouvelle rupture philosophique dans la relation monde-mathématiques. Ce fut l'avènement de purs produits des mathématiques. A savoir : 1) les géométries non euclidiennes de type Riemann ou Dedekind (dérivées de définitions divergentes des parallèles) et 2) la relativité d'Einstein (l'espace et le temps se transforment l'un en l'autre, et le mouvement ou énergie se change en choses ou en masse par E=mc2). Le lien se brise des mathématiques avec le « réalisme proche » du « bon sens » commun de nos perceptions du monde physique !


Par rapport au réel, la question des diverses géométries n'est pas de savoir si elles sont « vraies » mais de reconnaître qu'elles se basent sur des conventions ou définitions différentes des parallèles, qui sont plus ou moins commodes lors d'une expérience sur le réel pour relier réel et abstraction des mathématiques. La connaissance du réel est relative à la mathématique particulière qui le dévoile et que nous choisissons de façon non arbitraire. On ne peut atteindre l'essence des choses, on ne fait que tendre vers elle.

Néanmoins, n'avons-nous pas l'impression que la géométrie euclidienne est vraie dans notre vie de tous les jours, à notre échelle de réalisme proche ?! Pourtant cette impression n'a pas de sens, comme juste montré. En fait, tout dépend du choix que nous voulons faire d'une convention (axiome) plutôt que d'une autre pour produire la géométrie qui sera l'outil pertinent de l'expérience du réel que nous voulons effectuer. On voit que la connaissance du réel est relative à la mathématique-outil particulière qui le dévoile et que nous choisissons de façon non arbitraire. Les mathématiques et le monde se correspondent donc de façon relative et non plus « évidente » et absolue, comme c'était le cas dans le « réalisme » univoque de la physique classique (cft 2°). On voit bien que cette vision de la commodité évite tant 1) le (néo-)platonisme, car le vocabulaire abstrait de la commodité dépend d'un choix ni arbitraire ni a priori mais guidé par l'expérience, que 2) l'empirisme, car la commodité ne part pas d'objets concrets pour en dériver des entités abstraites.

L'analogie est patente avec les récentes découvertes sur le cerveau. La conscience du monde réel imprimée dans celui-ci provient des perceptions du nouveau-né et de l'enfant déterminées de façon non arbitraire par les valeurs exprimées par les faits et gestes de leurs « éducateurs » auxquels ils s'adaptent en permanence. Ainsi, les enfants « élevés » par des animaux sont le reflet conforme de ceux-ci . Leurs conscience et performances ne pourront jamais devenir humaines (langage, mathématiques, stades de développement mental et psychique décrits par Piaget, etc.).

Les mathématiques de convention et le « relativisme » qui en découle ont conduit à refonder les mathématiques sur des bases indépendantes du réel et hypothético-déductives à partir d'un axiome, ainsi que sur des recherches en mathématiques reposant sur la logique pure. Celles-ci ont abouti à des contradictions logiques (Bertrand Russell).


  • 5°.   Il  revint alors à la philosophie de poser à nouveau la question du cadre dans lequel les mathématiques se développaient. Non pas pour définir un fondement absolu aux mathématiques, mais pour bien montrer qu'on ne peut espérer y parvenir !...


On ne peut atteindre l'essence. On ne fait que tendre vers elle sans jamais l'atteindre ! Cette rupture a correspondu à une nouvelle crise radicale des fondements, celle de l'essence.


  • .  Simultanément apparaissent des physiques incompatibles entre elles, celle des quanta et celle de la relativité générale. C'est là que les mathématiques, permettant de décrire le réel par un processus dia- ou multi-lectique, deviennent de plus en plus complexes voire presque incompréhensibles par la raison dans leur rapport au réel. Le principe d'incertitude ou d'indétermination d'Heisenberg élaboré pour l'atome d'hydrogène s'applique aussi à d'autres domaines plus complexes tel celui de l'hélium. Or les prémisses mathématiques de l'hydrogène, bien que non satisfaites pour l'hélium, s'appliquent pourtant à lui !


Il y a surpuissance prédictive et expansive des mathématiques à décrire le monde ! Il y a abstraction du monde, -chosification (-réification) du réel ! Holà, stop ! Ou non ?


  • .  Et la question « le monde est-il mathématique ? » se pose alors à nouveau sous encore un autre éclairage. Le conflit (incompatibilité) réapparaît, dont l'issue reste incertaine, entre :


                   d'une part, l'idéalisme-réalisme d'Einstein d'une réalité en soi indépendante des hommes et totalement connaissable grâce aux concepts mathématiques, et dont les éléments de réalité seraient décrits, par ces concepts, en Vérité « tels qu'Ils Sont ». Dans toute théorie visant à décrire la réalité telle qu'Elle Est jusqu'à l'échelle microscopique, des influences instantanées (vitesse infinie) à distance et ne décroissant pas avec la distance  -  antithétique à Newton et en violation du principe de la causalité locale  -  doivent alors nécessairement exister !

L'Idée s'imposerait-elle alors d'un Dieu omniscient et tout puissant, de tout temps et en tout lieu, et hors du monde ? Adieu Giordano Bruno et consorts, jadis brûlés en place publique !

                   et d'autre part, le « positivisme » de la théorie des quanta et son indéterminisme qui renonce au postulat, pourtant « naturel et évident », qu'il existerait des corpuscules localisés se déplaçant selon des trajectoires, avant que nous n'en fassions humainement la mesure.1/ Or la mesure prend toujours la forme d'une interaction entre l'observation et l'objet, ce qui modifie l'état de ce dernier qui, ainsi sans cesse fuyant, devient insaisissable en soi. Cela signifie que nous ne pouvons connaître le réel en Soi indépendamment de nous.

L'ultime réalité à laquelle nous puissions alors accéder serait la fonction mathématique décrivant un phénomène. Ces mathématiques sont opératoires, non ontologiques.

(Mais peuvent-elles suffire ?...)


  • 8°.  Dès lors la science du réel consisterait-elle en une série d'énoncés expérimentalement vérifiables et dont la vérité ne pourrait donc être pensée que sur le mode d'un accord intersubjectif de la communauté scientifique ? Par contre, au plan ontologique ces efficacités et intersubjectivité ne sauraient suffire. Et la référence à une réalité interdépendante de la pensée humaine, à titre d'idéal inaccessible (déjà présent chez Anaxagore, Socrate, Platon, Aristote, etc.), ne paraît-elle pas indispensable pour penser le monde ? Et donc la science et sa dynamique propre ?


Il y a surpuissance prédictive et expansive des mathématiques à décrire le monde. La référence à une réalité indépendante de la pensée humaine, à titre d'idéal inaccessible, paraît indispensable pour penser le monde, la science et sa dynamique propre.


  • 9°.  Finalement, la question « le monde est-il mathématique ? » reste ouverte. Mais à un niveau autre que celui de Pythagore il y a quelque 2,6 millénaires et cela à une fréquence de plus en plus rapide. « La réalité indépendante ou intrinsèque (en soi, son essence) est située hors des cadres de l'espace et du temps qui, même si on ne sait s'ils existent, constituent pour nous l'intelligible humain. De fait, le vrai, le réel n'est donc pas descriptible par nos concepts courants ! Pour nous, la réalité empirique (celle des particules, des champs et des choses du monde) n'est-elle finalement qu'un reflet ? »... Comme la conscience ?


Au secours, marche-t-on sur la tête ? En fait, on perd pied et on se perd ! Il resterait alors à s'adonner aux joies ultimes des mathématiques et à s'en satisfaire ? Ou ne serait-ce là à nouveau qu'une maigre consolation humainement existentielle ?

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1/  pp 82-92 sur l'expérience des fentes de Young et le principe d'Heisenberg in « Introduction à la philosophie des sciences », PUF, 1999 (7,5€).


lundi 6 juin 2016

Sujet du Merc. 8 Juin : Le juste et l’injuste ne sont-ils que des conventions ?



         Le juste et l’injuste ne sont-ils que des conventions ?    
  
Lorsqu’elle comparaît devant Créon, son oncle devenu le nouveau maître de Thèbes, Antigone ne songe nullement à nier les faits qui lui sont reprochés. Elle reconnaît même être hors-la-loi au regard des règles établies dans la Cité. Mais elle nie, en revanche, être moralement coupable et revendique hautement la légitimité de son geste, se plaçant du même coup au-dessus de la loi des hommes. Créon, de son côté, en jugeant Antigone coupable et en la condamnant à mort, identifie implicitement ses propres décrets à la norme du juste et de l’injuste, et son autorité de tyran au fondement même du droit. Or, le juste et l’injuste ne sont-ils que des conventions ? 

Antigone a-t-elle raison d’invoquer, comme elle le fait, des « lois non écrites, celles-là, mais intangibles », qui ne seraient « ni d’aujourd’hui, ni d’hier, mais en vigueur depuis l’origine, et que personne n’[aurait] vu naître » ? Le problème n’est évidemment pas seulement de savoir si, en fait (c’est-à-dire dans la réalité sociale, politique, historique), le juste et l’injuste ne sont jamais définis et distingués que par convention (simple question de fait : quid facti ?). Il est surtout de savoir s’ils peuvent et doivent l’être en droit, c’est-à-dire par essence ou par principe. 
Cette question de droit ou de principe (Quid juris ?) est au fond la seule qui nous importe ici, la seule qui soit philosophiquement pertinente. Puisque, en tout état de cause, une notion du juste et de l’injuste fondée sur des conventions ne pourra jamais valoir que ce que valent ces conventions elles-mêmes. Faut-il alors penser le juste selon la loi, ou concevoir la loi selon le juste ? Que vaudrait la loi, si elle se réduisait à une simple convention ? N’y a-t-il de lois que positives ? 

Le juste et l’injuste ne sont-ils donc que des valeurs « d’établissement », selon l’expression de Pascal ? La question nous confronte, semble-t-il, à un dilemme. Peut-on vraiment, à propos du juste et de l’injuste, parler de conventions, d’institutions, de valeurs simplement établies par les hommes, sans tomber dans l’arbitraire et le relativisme ? 
Mais, inversement, peut-on parler de « lois non écrites », comme le fait Antigone, sans devoir recourir à une religion, c’est-à-dire à une foi irrationnelle ; ou bien à un savoir certes rationnel, philosophique, mais d’essence métaphysique, avec tout ce que cela peut comporter d’incertain et de risqué, de problématique, voire de chimérique ?

Légalité ne rime pas toujours avec légitimité (pensons au Code noir, aux lois de Nuremberg, aux lois de Vichy, etc.) : certains régimes institutionnels ne sont en réalité que des « désordres établis ». Or, si des lois positives peuvent être légitimement dénoncées comme injustes, cette possibilité morale exige d’être fondée. 

D’où la recherche d’un principe universel et constant, d’une norme intangible et absolue, d’un étalon immuable et véritable du juste et de l’injuste. Certains régimes institutionnels ne sont en réalité que des « désordres établis ». Or, si des lois positives peuvent être légitimement dénoncées comme injustes, cette possibilité morale exige d’être fondée. D’où la recherche d’un principe universel et constant, d’une norme intangible et absolue, d’un étalon immuable et véritable du juste et de l’injuste.

Peut-on alors penser le Juste comme un universel objectif et transcendant, c’est-à dire transcendant à la Cité ? 
Peut-on fonder la distinction du juste et de l’injuste dans un ordre de valeurs préexistant à la Cité, antérieur et supérieur à la volonté et aux institutions des hommes ? 
Deux hypothèses sont envisageables : un tel fondement peut être d’ordre naturel, ou bien d’ordre surnaturel – un fondement en nature ou un fondement en Dieu. S’il existe des lois « non écrites », sont-elles des lois divines (des commandements religieux, surnaturels, comme c’est précisément le cas pour Antigone), ou bien des lois naturelles (les principes d’un ordre cosmique objectif et substantiel) ?


  • Examinons d’abord la thèse du fondement théologique de la distinction du juste et de l’injuste, l’idée d’une législation divine. Écartons d’emblée l’hypothèse de la rationalité de cette loi. Si la Loi divine est conçue comme rationnelle, ne se confond-elle pas avec la loi naturelle, c’est-à-dire avec une loi immanente à la nature, quel que soit le concept que l’on se fasse par ailleurs de cette nature ? Mais, inversement, poser des normes transcendantes, divines, surnaturelles, renoncer à la loi naturelle, n’est-ce pas renoncer à la raison, renoncer à comprendre les valeurs ou, pire, renoncer à les connaître ?


De fait, la fondation théologique de la distinction du juste et de l’injuste nous confronte immédiatement à deux difficultés majeures, qui sont d’ailleurs intimement liées : l’une qui tient à l’irrationalité intrinsèque de son fondement, l’autre qui tient au rapport d’« hétéronomie » ( contraire d’autonomie) absolue qu’elle instaure entre la Loi et le sujet qui lui est soumis.

Si la Justice découle d’une législation divine et transcendante, comment peut-elle être intelligible et accessible à l’homme ? L’homme pourra-t-il la connaître sans l’événement miraculeux (et donc forcément singulier, exceptionnel, partant imprévisible et irrationnel) de la Révélation ou de la Grâce ? Pire encore, si Dieu est le fondement de l’autorité de la Loi, et la Foi le fondement de l’autorité de Dieu aux yeux du fidèle, n’est-il pas clair qu’on tombe dans un cercle logique ? Toute religion révélée s’enferme nécessairement dans ce « cercle de la Foi » : la Loi de Dieu ne vaut que pour autant que nous ? Toute religion révélée s’enferme nécessairement dans ce « cercle de la Foi » : la Loi de Dieu ne vaut que pour autant que nous croyons qu’elle vaut !


  • Si la justice découle de la faculté législatrice de l’humanité en général cela implique, semble-t-il, des conséquences théoriques majeures du point de vue d’une philosophie universelle du droit. Ne permet-elle, en effet, pas de définir certains principes structuraux  de justice, principes antérieurs à toute loi instituée et même à tout contrat social fondateur ? Donc, une sorte de « loi naturelle », si l’on veut, mais conçue comme inscrite dans l’humanité, comme inhérente à la « nature » si paradoxale de l’homme, cet être de culture : une loi « connaturelle » à un être dont la nature consiste précisément à ne pas avoir de nature, à un être capable de se définir lui-même en s’éduquant, bref à un être qui n’est pas simplement déterminé et régi par la Nature, où il n’a d’ailleurs nulle part sa place marquée. Une telle « loi » impliquerait nécessairement :

     1) la reconnaissance et donc le respect de la liberté, c’est-à-dire de la capacité d’autonomie présente en tout homme ;
     2) la reconnaissance et donc le respect de l’égalité des hommes dans cette capacité, qui serait fondement a priori d’un principe d’isonomie (règle d’égalité).

Deux principes cardinaux et structuraux qu’on peut aussi bien qualifier de « droits subjectifs » de la personne, de « droits naturels de l’Homme » ou « de l’Humanité », et qui suffisent, à eux seuls, à réfuter la thèse d’une inégalité naturelle (raciale ou autre) parmi les hommes et à ruiner, par exemple, la théorie d’un esclavage fondé en nature. Il y aurait place ici, nous semble-t-il, pour une véritable « déduction transcendantale » des droits universels de l’Humanité, c’est-à-dire des principes a priori d’un « Droit naturel », dont la présence et l’activité d’une faculté législatrice « dans des êtres qui reconnaissent [une] loi comme obligatoire pour eux » (Kant) prouvent non seulement la possibilité, mais aussi la réalité objective. Comment, en effet, ne pas voir dans les Droits de l’Homme des principes. Comment, en effet, ne pas voir dans les Droits de l’Homme des principes structuraux ou transcendantaux, aussi nécessaires qu’incontestables en tant que conditions universelles a priori de la capacité effective de tout homme à se donner des lois ?

Ainsi peut-on faire de l’homme la « mesure de toutes choses » en matière de justice et d’injustice, sans pour autant tomber dans le positivisme et le relativisme, sans pour autant tomber dans l’arbitraire. 

On sait maintenant en quoi et pourquoi l’héroïne de Sophocle est fondée à récuser le jugement de Créon. Car c’est le point de vue d’Antigone, pour peu qu’on le débarrasse de ses présupposés culturels et de ses accents religieux ou affectifs, qui est finalement le plus universel, le plus proche de l’humanité raisonnable. 

A Créon affirmant : « Tu es la seule, à Thèbes, à professer de telles opinions. », elle répond avec une grande lucidité : « Tous ceux qui m’entendent oseraient m’approuver, si la crainte ne leur fermait la bouche ». Et désignant le chœur – qui symbolise toujours la conscience collective de la Cité dans la tragédie grecque – elle ajoute : « Ils pensent comme moi, mais ils se mordent les lèvres. ». Face au tyran qui la condamne à mort pour avoir préféré son frère à la cité, elle pressent qu’elle pourrait partager son intime conviction avec l’humanité entière. Elle aperçoit l’idéal d’une fraternité plus haute. Et Créon lui-même, bien malgré lui pourtant, et pour son propre malheur, Créon le maître absolu de Thèbes devra finalement l’admettre :
Créon : -« Hélas ! je me dédis, non sans peine, mais il le faut. […] Ainsi, je me suis déjugé. Cette jeune fille que j’ai mise aux fers, je vais la délivrer moi-même. Le mieux, je le crains fort, est de respecter, jusqu’à la fin de ses jours, les lois fondamentales. » (Sophocle, Antigone, Cinquième épisode). 

F. Renauld, 2006

dimanche 29 mai 2016

Sujet du Merc. 01 Juin : La conscience est-elle une spécificité humaine ?



                     La conscience est-elle une spécificité humaine ?

Actuellement, il est fréquemment discuté de la conscience animale, et de la considération que nous devons avoir envers les animaux. Il est aussi de plus en plus évoqué l’éventualité de la « conscience des robots », et des potentiels dangers que les humains pourraient courir de ce fait.
Le terme de « conscience » est un mot-valise mal défini. En latin, il signifie « savoir avec », soit un savoir achevé, soit un savoir partagé.
Est-ce uniquement le fonctionnement biologique du cerveau qui donne le recul nécessaire à la réflexion, sur nous-mêmes et notre environnement ?
Est-ce surtout une notion morale et métaphysique sur le bien et le mal ?
Est-il possible d’en donner une définition correcte et globale en dehors de l’expérience individuelle - forcément teintée de subjectivité – et donc d’objectiver scientifiquement ce concept et ce qu’il recouvre ?

Quelques points de repère

Dans les temps anciens, les réflexions sur ce sujet ne portent quasiment que sur l’aspect moral et spirituel.
La philosophie des grecs porte principalement sur l’éthique, (notions de vertu et de bonheur), et sur la connaissance de la nature.

Avec Galien, au 2ème siècle de l’ère commune, commence le long chemin qui va nous faire mieux comprendre le terme de conscience. En médecin, praticien de la dissection, il théorise le siège de la pensée dans le cerveau.

Avec Descartes, au 17ème siècle, la conscience de soi est considérée comme un fait. Il la situe dans l’âme, (au sens de siège de la pensée), entièrement indépendante du corps, bien que considérant l’union de l’âme et du corps. On perçoit déjà le casse-tête philosophico-scientifique qui s’annonce : en effet, comment démêler le rapport intime de l’observant et du sujet de l’observation, puisqu’il s’agit du même.

Avec Spinoza, toujours au 17ème siècle, corps et esprit sont une seule et même chose perçue sous deux attributs différents.

Les neurosciences cognitives

Les neurosciences cognitives apparaissent au milieu des années 50, et désignent l’étude des mécanismes neurobiologiques (perception, motricité, langage, mémoire, raisonnement, émotions...).
L’origine des neurosciences cognitives c’est l’étude des lésions cérébrales et la recherche des liens entre anatomie du cerveau et  fonctionnement de l'esprit. En cela on retrouve, presque 20 siècles plus tard, les préoccupations de Galien !

L’imagerie cérébrale, (IRM fonctionnel), permet de visualiser en temps réel les champs cérébraux actifs.
Pour Jean-Pierre Changeux, il existe « un espace de travail neuronal », constitué de neurones momentanément coactivés, et qui forment le siège de la conscience.
Pour Antonio Damasio, les émotions jouent un rôle crucial dans nos prises de décision. Plus précisément, la conscience ne commence pas dans le cortex cérébral mais dans le tronc cérébral, (qui relie les hémisphères cérébraux et la moelle épinière).

Le tronc cérébral « établit des cartes, en fonction des données envoyées par le corps », conscience spontanée, et le cortex cérébral, conscience réfléchie, élabore cette information sensorielle de façon précise et complexe.
Les conséquences en seraient mémorisation et anticipation. Le cortex, seul, permettrait de se situer sur l’échelle du temps et de tout mettre en langage. Pour Damasio, les animaux, même les plus évolués, n’ont pas un grand sens du futur, (c’est une chose de ressentir de la douleur, c’en est une autre d’anticiper sur sa durée).

En cela réside la fascination du film Blade Runner, (tiré d’un roman de Philip K. Dick), sorte d’uchronie qui nous laisse entendre que des robots sophistiqués puissent arriver à la pleine conscience de la finitude, et aussi éprouver des émotions.


Les animaux

Il semble bien, d’après les éthologues qui les ont longuement observés, que les animaux ont intelligence et caractère, et des relations sociales complexes.
A minima, l’expression de la douleur ou du plaisir ressenti nous fait comprendre spontanément la qualité d’être sensible. Y a-t-il pensée abstraite, et si oui, à quel degré de sophistication ?
La barrière de l’espèce nous empêche t’elle de mieux comprendre leur degré de conscience ?
Nous sommes actuellement devant un certain mur d’incompréhension par l’absence de méthode nous permettant d’avoir des certitudes. C’est peut-être pourquoi nous retournons aux concepts éthiques de la philosophie des anciens.
Est-ce là la limitation de la science devant la réflexion philosophique, on peut le penser.


Les robots

Le mot robot vient du tchèque, et évoque l’activité besogneuse.
Les robots, pas nécessairement dotés d’apparence humaine, deviennent de plus en plus sophistiqués par leur autonomie, vitesse de réaction, adaptation à l’environnement.
Jusqu’à présent, ils sont tous conçus pour un champ d’application spécialisé. Là, ils excellent, mais là seulement. C’est bien là que réside le problème : comment doter une entité synthétique autonome des fonctions cognitives humaines, de combinatoire quasi infinie et marquée par les aléas de l’empreinte émotionnelle.

Pour le chercheur en intelligence artificielle Yann Lecun,  considéré comme l'un des inventeurs du deep learning, les progrès futurs nécessaires pour le développement de l'intelligence artificielle passent par le développement d'une méthode efficace « d'apprentissage non supervisé », (c.a.d.  Apprendre à apprendre). Il estimait récemment qu’on ne puisse éventuellement y réussir que dans un siècle au mieux !


Conclusion provocante et très provisoire

Je vous propose d’analyser tous ces concepts en ajoutant le filtre de l’utilitarisme libéral, (ou néo-libéral, comme souvent dit).
Les animaux sont, depuis 100 à 150 ans, utilisés à des fins froidement mercantiles, et considérés uniquement comme de la matière productive.
Les humains, et nous en avons l’expérience commune, sont de plus en plus considérés sous le seul aspect du rendement financier.
L’évocation de la notion de conscience, avec les raffinements qui s’y rattachent, sont-ils seulement le cache-misère de l’abrasion néo-libérale, et de son absence de contenu moral ?

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