vendredi 27 octobre 2017

Sujet du merc. 01 Nov. 2017 : COMMENT DEVIENT-ON RICHE ? (150ième anniversaire de la publication du « Capital » de K. Marx)




COMMENT DEVIENT-ON RICHE ?
(150ième anniversaire de la publication du « Capital » de K. Marx)



La richesse constitue l’état dans lequel se trouve celui dont les ressources
 permettent de satisfaire à tous ses besoins.

« Selon le Centre d’analyse d’Oxfam, en 2010, 388 personnes super-riches possédaient autant que trois milliards et demi de personnes les plus pauvres du monde. Nous nous étions alors indignés de ce fait. En effet, tous ces nababs, qui pourraient tenir dans une salle de taille moyenne, possédaient autant de richesse que la moitié de la population de notre planète! Mais, selon le rapport du même Centre Oxfam, publié en janvier 2017, aujourd’hui c’est seulement 8 milliardaires qui possèdent une richesse égale à celle de la moitié des terriens. Et cela est arrivé en seulement 7 ans!
Il y a aussi beaucoup d’autres données qui témoignent de la concentration monstrueuse et toujours croissante de la richesse dans quelques mains. En 2015-2016, les revenus des 10 plus grandes entreprises de la planète ont totalisé plus que les revenus nationaux de 180 pays du monde réunis! »
(Conférence sur la mondialisation, Sotchi 2017)     

Un philosophe a analysé le premier la manière dont fonctionne l’économie ; c’est Aristote. Il distingue d’abord les deux usages spécifiques à chaque chose :     
Un usage propre, conforme à sa nature (ainsi le soulier sert à chausser) ;    
Un usage non naturel, soit celui d’acquérir un autre objet, par la voie de la vente ou de l’échange.
C’est la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange qui sera reprise par les économistes classiques et par Marx. La question suivante consiste à se demander ce qui détermine le rapport d’échange entre deux biens. L’Ethique à Nicomaque donne les deux grandes réponses entre lesquelles se partageront les économistes dans les siècles à venir.
 Aristote affirme d’abord que, derrière l’échange, par exemple de chaussures contre une maison, se déroule un échange entre le travail du cordonnier et celui de l’architecte. C’est l’origine de la théorie de la valeur-travail de Smith, Ricardo et Marx. Mais il ajoute ensuite que le fondement de la valeur d’un objet réside dans le besoin qui est ressenti pour lui, ce qui annonce la théorie de la valeur fondée sur l’utilité (ou du moins son utilité symbolique dans une société donnée pour beaucoup d’objets, de marchandises – non nécessaires).     
 
C’est ici qu’intervient la célèbre distinction d’Aristote entre l’économique et la chrématistique. Chrémata désigne en grec l’argent, la richesse. Chrématistikos signifie "qui concerne les affaires". Aristote lui donne le sens d’"acquisition artificielle", qu’il oppose à l’acquisition naturelle des biens nécessaires à la vie, tant de la Cité que de la famille. L’acquisition naturelle est bornée par le fait que les besoins humains sont limités. Dans les maisons et les édifices publics, on ne peut accumuler sans fin les biens et les instruments qui ne servent qu’à sustenter la vie humaine. L’accumulation d’argent n’a au contraire pas de limite. Aristote accepte le commerce quand il sert à échanger des biens, mais il considère que cette activité est condamnable lorsqu’elle vise exclusivement l’enrichissement. Le commerce devient alors une « profession qui roule tout entière sur l’argent, qui ne rêve qu’à lui, qui n’a d’autre élément ni d’autre fin, qui n’a point de terme où puisse s’arrêter la cupidité ».      
 Pire que le commerce, il y a le prêt à intérêt qui permet d’obtenir, d’une somme d’argent, une somme supérieure par le simple fait de s’en départir quelques temps. C’est là un gain contre nature, car l’argent ne fait pas de petits : "Quoi de plus odieux, surtout, que le trafic de l’argent, qui consiste à donner pour avoir plus, et par là détourne la monnaie de sa destination primitive?". Il n’y a point de bornes à l’âpreté au gain de qui désire l’argent pour l’argent et mesure tout à l’aune de cet étalon.           
L’argent en vient ainsi à se détacher du monde réel, de la nature et peut même mener à la mort, comme l’illustre le mythe de Midas dont, après Aristote, se serviront Marx, Freud et Keynes dans leurs réflexions sur l’agent. Aristote redoutait en définitive que l’argent n’en vienne à détruire la société en la pourrissant de l’intérieur.
Mais l’argent lui-même n’est qu’une manifestation d’un rapport de production, un rapport inégal entre travail fourni et salaire, prix et profit

Il est lui-même une marchandise. Mais comme le souligne Goethe, marchandise bien particulière  « Que diantre! il est clair que tes mains et les pieds Et ta tête et ton c... sont à toi ; Mais tout ce dont je jouis allégrement En est-ce donc moins à moi ? Si je puis payer six étalons, Leurs forces ne sont-elles pas miennes ? Je mène bon grain et suis un gros monsieur, Tout comme si j'avais vingt-quatre pattes. » Gothe, Faust.  
          
Et Marx explicite :
« Ce qui grâce à l'argent est pour moi, ce que je peux payer, c'est-à-dire ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Ma force est tout aussi grande qu'est la force de l'argent. Les qualités de l'argent sont mes qualités et mes forces essentielles - à moi son possesseur. Ce que je suis et ce que je peux n'est donc nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid, mais je peux m'acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l'effet de la laideur, sa force repoussante, est anéanti par l'argent. De par mon individualité, je suis perclus, mais l'argent me procure vingt-quatre pattes ; je ne suis donc pas perclus; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l'ar­gent est vénéré, donc aussi son possesseur, l'argent est le bien suprême, donc son posses­seur est bon, l'argent m'évite en outre la peine d'être malhonnête ; on me présume donc hon­nê­te; je suis sans esprit, mais l'argent est l'esprit réel de toutes choses, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d'esprit ? De plus, il peut acheter les gens spirituels et celui qui possè­de la puissance sur les gens d'esprit n'est-il pas plus spirituel que l'homme d'esprit? Moi qui par l'argent peux tout ce à quoi aspire un cœur humain, est-ce que je ne possède pas tous les pouvoirs humaine ? Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ? » .         
           
« Si j'ai envie d'un aliment ou si je veux prendre la chaise de poste, puisque je ne suis pas assez fort pour faire la route à pied, l'argent me procure l'aliment et la chaise de poste, c'est-à-dire qu'il transforme mes vœux d'êtres de la représentation qu'ils étaient, il les transfère de leur existence pensée, figurée, voulue, dans leur existence sensible, réelle; il les fait passer de la représentation à la vie, de l'être figuré à l'être réel. Jouant ce rôle de moyen terme, l'[argent] est la force vraiment créatrice. La demande existe bien aussi pour celui qui n'a pas d'argent, mais sa demande est un pur être de la représentation qui sur moi, sur un tiers, sur les autres n'a pas d'effet, n'a pas d'existence, donc reste pour moi-même irréel, sans objet. 

La différence entre la demande effective, basée sur l'argent, et la demande sans effet, basée sur mon besoin, ma passion, mon désir, etc., est la différence entre l’Être et la Pensée, entre la simple représentation existant en moi et la représentation telle qu'elle est pour moi en dehors de moi en tant qu'objet réel . Si je n'ai pas d'argent pour voyager, je n'ai pas de besoin, c'est-à-dire de besoin réel et se réalisant de voyager. Si j'ai la vocation d'étudier mais que je n'ai pas l'argent pour le faire, je n'ai pas de vocation d'étudier

c'est-à-dire pas de vocation active, véritable. Par contre, si je n'ai réellement pas de vocation d'étudier, mais que j'en ai la volonté et l'argent, j'ai par-dessus le marché une vocation effective. L'argent, - moyen et pouvoir universels, extérieurs, qui ne vien­nent pas de l'homme en tant qu'homme et de la société humaine en tant que société, - moyen et pouvoir de convertir la représentation en réalité et la réalité en simple représen­ta­tion, transforme tout aussi bien les forces essentielles réelles et naturelles de l'homme en représentation purement abstraite et par suite en imperfections, en chimères douloureuses, que d'autre part il transforme les imperfections et chimères réelles, les forces essentielles réellement impuissantes qui n'existent que dans l'imagination de l'individu, en forces essen­tielles réelles et en pouvoir. 

Déjà d'après cette définition, il est donc la perversion générale des individualités, qui les change en leur contraire et leur donne des qualités qui contredisent leurs qualités propres. Il apparaît alors aussi comme cette puissance de perversion contre l'individu et contre les liens sociaux, etc., qui prétendent être des essences pour soi. Il transforme la fidélité en infidélité, l'amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, le crétinisme en intelligence, l'intelligence en crétinisme. 

Comme l'argent, qui est le concept existant et se manifestant de la valeur, confond et échan­ge toutes choses, il est la confusion à la permutation universelle de toutes choses, donc le monde à l'envers, la confusion et la permutation de toutes les qualités naturelles et humaines. Qui peut acheter le courage est courageux, même s'il est lâche. Comme l'argent ne s'é­chan­ge pas contre une qualité déterminée, contre une chose déterminée, contre des forces essentielles de l'homme, mais contre tout le monde objectif de l'homme et de la nature, il échan­ge donc - du point de vue de son possesseur - toute qualité contre toute autre - et aussi sa qualité et son objet contraires; il est la fraternisation des impossibilités. Il oblige à s'embras­ser ce qui se contredit. Si tu supposes l'homme en tant qu'homme et son rapport au monde comme un rapport humain, tu ne peux échanger que l'amour contre l'amour, la confiance contre la confiance, etc. 

Si tu veux jouir de l'art, il faut que tu sois un homme ayant une culture artistique; si tu veux exercer de l'influence sur d'autres hommes, il faut que tu sois un homme qui ait une action réellement animatrice et stimulante sur les autres hommes. Chacun de tes rapports à l'homme - et à la nature -doit être une manifestation déterminée, répondant à l'objet de ta volonté, de ta vie individuelle réelle. Si tu aimes sans provoquer d'amour réciproque, c'est-à-dire si ton amour, en tant qu'amour, ne provoque pas l'amour réciproque, si par ta manifestation vitale en tant qu'homme aimant tu ne te transformes pas en homme aimé, ton amour est impuissant et c'est un malheur. »                

 K. Marx, Manuscrits de 1844 – III.

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