dimanche 5 juillet 2020

Sujet du Merc. 8 Juillet 2020 : Le spiritualisme est une faiblesse de la pensée.


Le spiritualisme est une faiblesse de la pensée.  


   

Propulsé en pleine célébrité après le succès de l’autoédition de son premier livre « Qui dit quoi ? » ARTHURO n’arrêtait plus de se répandre dans les médias à la mode où l’on traquait le moindre de ses bons mots et guettait ses plus brèves petites phrases. La toute dernière, il la prononça dans une interview sur Canal Moins. Tandis qu’il réfléchissait au sens à donner à une réponse, le journaliste, pressé, lui lança à propos :- Alors, ARTHURO, vous méditez ?- Pourquoi ? Vous aussi vous avez commis un roman ?
Des mots d’esprit tels que celui-ci, ARTHURO en émettait tellement à longueur de journée qu’on l’avait catalogué comme « être spirituel ». Mais dans le fond, ce titre, qui lui assurait pourtant une gloire certaine, ne lui convenait pas vraiment. Il voulut se défendre de cette caricature, la considérant comme trop réductrice, et essaya plutôt de trouver un espace où sa pensée pourrait mieux s’exprimer. C’est ainsi, qu’entre autres activités plus ou moins intellectuelles, il adhéra à un club-philo réputé de sa ville, où avaient lieu des débats enflammés, en particulier sous l’influence de certains sénateurs patentés qui pratiquaient allègrement la glose vulgaire, le dithyrambe approximatif ou parfois même la logorrhée intestinale.

Un soir, où il était justement question de « l’esprit », ARTHURO entendit ce propos catégorique dans la bouche d’un intervenant, qui avait sans doute lu BERGSON en diagonale, entre une séance de divan et une autre au confessionnal : « L’esprit est une notion très marquée par ses origines religieuses. Le « Saint Esprit », représenté par une colombe, est l’esprit divin, véritable force susceptible de sanctifier les âmes ».

Dans ce vénérable cénacle et se faufilant subrepticement entre les « figuras del toreo », ARTHURO réussit à intervenir dans le débat, en l’occurrence pour signaler que ce qu’il venait d’entendre ne voulait rien dire. Prudent tout de même, il demanda modestement que l’on définisse au moins le mot « esprit », ce qui n’est pas complètement la même chose que « le mot d’esprit ».
Un des matadors, le chef de lidia du cartel, lui répondit :- L’esprit vient du latin spiritus qui signifie « souffle », « vent », c’est un principe individuel de la pensée, un principe immatériel opposé à la nature ou à la matière.

ARTHURO répliqua que le souffle, le vent, mouvements de l’air, ne sont que des manifestations naturelles normales de la matière, le concept de gaz ayant depuis longtemps été décrit avec beaucoup de précision par de grands savants comme l’abbé MARIOTTE, BOYLE, CHARLES et GAY LUSSAC, entre autres. Et pour apporter son grain de sel dans la discussion, il ajouta que même l’esprit-de-sel, l’esprit-de-bois, ou l’esprit-de-vin n’ont jamais été que des formules provisoires pour désigner, respectivement, l’acide chlorhydrique, le méthanol, et l’alcool éthylique, substances, il est vrai, qui peuvent faire perdre les esprits ! 

Le débat s’accentua vite, suite à cette réplique. Les tenants du spiritualisme possédaient en effet de nombreux autres arguments à faire valoir pour justifier leur croyance. En particulier ils ne purent pas s’empêcher de rabâcher, encore une fois (une foi !) le sempiternel dualisme cartésien, comme s’il était le garant d’un principe absolu qui ferait coexister l’âme et le corps.A cet argument du dogme classique de la grande philosophie occidentale, ARTHURO répondit par une double objection :
- D’abord, l’âme ce n’est pas l’esprit, dit-il, sauf à faire un amalgame opportuniste.
- Et ensuite, ce n’est pas parce qu’une notion est duale qu’elle est forcément riche de concept, sauf si on la perçoit en termes de dialectique. Ce qui n’était, d’ailleurs, pas le premier sens que lui avait donné DESCARTES.
Les « philosophes », sceptiques sur la critique du dualisme cartésien, et évitant prudemment de trop diverger sur la confusion entre « l’esprit » animal et l’instinct, en oublièrent même la roue de secours de la glande pinéale, et cherchèrent donc un bol d’air du côté de LIEBNITZ.Car pour ce dernier, la matière ne se ramènerait, au fond, qu’à une forme d’énergie, irreprésentable, de nature spirituelle, ce qui éliminerait donc toute son autonomie physique et consacrerait ainsi le spiritualisme comme une doctrine selon laquelle l’esprit constituerait la substance de toute vérité. 

La remarque que fit alors ARTHURO dérouta visiblement ses interlocuteurs :
- Que la matière et l’énergie soient deux manifestations d’une
même entité, on le sait maintenant depuis E=MC2, mais il faut
faire attention à deux abus malheureux de ce cliché :
- Le premier est que la stabilité de la matière, même sous ses formes en perpétuelles et complexes transformations, est suffisamment garantie à l’échelle humaine, dans le temps et dans l’espace, pour qu’il n’y ait aucun sens d’y appliquer effectivement la formule d’EINSTEIN, formule souvent abusément utilisée au-delà de son domaine pratique de validité.
- La seconde est que la nature spirituelle de l’énergie (ce qui n’est pas la même chose que la nature énergétique de l’esprit) reste une allégation absolument gratuite, sans aucun fondement scientifique sérieux, et qui ne peut provenir que d’une commode « révélation .         

Oubliant volontairement SPINOZA, où il y aurait eu pourtant beaucoup à dire, on appela alors directement HEGEL.Pour le grand phénoménologue, l’esprit est l’Esprit, soit un principe impersonnel. Chaque homme n’est qu’un agent de l’Esprit, conçu comme une capacité d’autodétermination, et c’est précisément cette liberté qui lui permet d’engendrer l’histoire. C’est par l’esprit que s’introduit la rationalité dans le monde, il progresse toujours.
Comme ARTHURO semblait encore bougrement dubitatif devant ce qu’il estimait être un dogme, un dogme bien déguisé, mais un dogme, on lui résuma l’argument hégélien par une subtile métaphore :
« L’esprit progresse toujours, comme la taupe qui creuse son chemin à travers l’obscurité afin de parvenir enfin à la lumière ».ARTHURO fit remarquer qu’en général, se donner en métaphore n’est que la reconnaissance implicite d’une faiblesse (ou d’une insuffisance) de son langage et de son argumentation, et qu’en particulier, le cas de la taupe n’était pas un modèle très pertinent pour exprimer une quelconque recherche de « lumière ». Avez-vous trouvé beaucoup d’esprit chez les taupes, ou même chez les taupes modèles ?
Il fallut alors convoquer BERGSON à la rescousse.
En effet, selon le néo-métaphysicien, l’esprit n’est pas un effet du corps (tant pis pour les taupes ci-dessus), et la vie n’est pas
réductible à la matière.
Loin d’être la clé du fonctionnement de l’esprit, le cerveau n’en est que l’instrument et le support.
ARTHURO rétorqua que les rapports de la matière et de l’esprit n’ont de sens que si l’on connaît d’abord bien la matière et ses potentialités les plus avancées, ce que la science essaye de cerner aux confins de ses investigations. C’est ainsi qu’il proposa qu’enfin on aborde la question de « l’esprit » par un renversement complet des discours antérieurs, un point de vue selon lequel il faudrait partir de la matière pour aller vers l’esprit et non pas l’inverse. La problématique ainsi suggérée, dans laquelle la science retrouve toute sa place au lieu d’être reléguée au seul rang de faire-valoir des impostures métaphysiciennes, peut alors encore offrir un formidable défi de sens, en se donnant comme perspective, sinon comme programme, de continuer à démontrer, après la neurobiologie de CHANGEUX, que :   « L’esprit est le plus haut produit de la matière ».
Mais cette pensée, exigeante, difficile, où rien n’est jamais acquis, où le doute méthodique oblige à sans cesse maintenir l’effort, nous fait même courir le risque de nous conduire, avec le philosophe G.RYLE jusqu’à envisager l’économie de la notion même d’ « esprit ». L’« esprit» ne serait alors  qu’une entité imaginaire, un mythe, « un fantôme de la machine ».
Mais cette pensée, tous les spiritualistes ne voulaient pas (ou ne pouvaient pas) l’entendre. Comme ils étaient lourdement majoritaires dans les bavardages à la mode de chez nous, saturaient les médias par leurs écrits, leur baratin et l’imposition de leurs images, ARTHURO sentit que ses propos dérangeaient, et sentit monter progressivement la tension pesante qui précède toujours une poussée totalitaire, lorsque s’avère la radicalisation d’un dogme ébranlé.Il devenait temps, urgent, de détendre l’ambiance dans laquelle il
se sentait enfermé.
En échappatoire, il fit alors un tour de passe-passe spiritiste, qu’il
 avait appris à l’université publique de LECCA, et c’est ainsi que tout le monde se retrouva pour « la troisième mi-temps » dans la caverne d’ALI BABA, là où les babas coulent, beaucoup mieux que s’ils n’avaient jamais dû endurer la moindre assignation à résidence dans la caverne de PLATON.



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