lundi 25 décembre 2017

Sujet du Merc. 27/12/2017 :Pureté et impureté du corps féminin. Y a-t-il des racines religieuses aux violences faites aux femmes ?

Pureté et impureté du corps féminin. 

Y a-t-il des racines religieuses aux violences faites aux femmes ?




« L’homme a pris aussi le commandement dans le foyer ; la femme a été dégradée et réduite à la servitude ; elle a été transformée en esclave de sa luxure et en un simple instrument pour la production d’enfants (…). Pour garantir la fidélité de sa femme et, par conséquent, la paternité de ses enfants, elle est livrée sans conditions au pouvoir du mari ; si ce dernier la tue, il ne fait qu’exercer ses droits ».  Engels

« Parvenir à l’égalité réelle entre l’homme et la femme dans la famille est un problème ardu. Toutes nos habitudes domestiques devront être révolutionnées avant que cela ne puisse se produire. Et, cependant, il est évident que s’il n’y a pas de véritable égalité entre le mari et sa femme dans la famille, tant au quotidien que dans leurs conditions de vie, nous ne pourrons pas parler sérieusement de leur égalité dans le travail, dans la société ou même dans la politique ». Trotsky, 1920



La violence faite aux femmes ne serait-elle qu'un cas particulier d'abus de pouvoir dans la violence sociale, un épiphénomène du traitement de l'autre comme un moyen, ou encore la transposition de la lutte des classes à la lutte des genres qui soulignerait la triple aliénation du corps féminin à la production dans le travail, à la reproduction de l'espèce et comme objet sexuel ? Une quatrième forme d'aliénation serait à ajouter, celle de l'instrumentalisation par le marché du corps féminin hyper-esthétisé par la publicité qui fait vendre. 

Il semble au contraire que la culture humaine se soit constituée dans un système patriarcal misogyne datant de 7 à 8000 ans, qui ne cesse pas au cours de l'histoire de légitimer la domination masculine par l'infériorité ontologique des femmes. L'infériorisation des femmes est une fabrication de la culture, à laquelle contribuent dans une remarquable convergence les discours de la mythologie, du droit, de la médecine et de la science, de la philosophie, de la religion, de la littérature, etc., qui ne sont que les reflets des préjugés de leurs époques, à de rares exceptions près : l'Amour courtois des troubadours qui réhabilite la femme, sa prolongation dans la galanterie française (C.Habib) du Grand Siècle qui renverse la domination physique naturelle des hommes en déférence et protection des femmes – s'agit-il d'une forme de sexisme bienveillant, demande S.de Beauvoir ? - et les romanciers du XIXe à sensibilité sociale -Hugo, Zola, etc.- qui illustrent la double peine d'être femme et pauvre. La domination masculine est physique, sociale, symbolique, politique et culmine dans la violence symbolique quand la victime intériorise le système de croyances de son exploiteur et le perpétue (l'excision en Afrique est pratiquée par des matrones qui ont été des petites filles excisées). Cette infériorité ontologique se fonde sur la question complexe du corps féminin, objet hautement ambivalent de convoitise et d'horreur, de dégoût et de prodige, divinisé et avili, idolâtré et animalisé. 

De plus, négligeant les conditions socio-historiques qui encadrent la condition féminine, l'infériorisation de la femme repose sur l'essentialisation d'un supposé éternel féminin en son immuable substance : La Femme, doté d'un prétendu instinct maternel de mammifère ; essentialisation dans laquelle on s'efforce de contenir pêle-mêle les mères-courage et les ravissantes idiotes, les éternelles mineures, les tentatrices, les dominatrices, la maman et la putain, selon le titre du film de J.Eustache. "

1.Quelques faits :
A métier égal, la différence salariale en France entre homme et femme se situe entre 16 et 26 % environ avec une forte concentration de femmes dans les métiers les moins rémunérateurs et les plus précaires (INSEE). Selon l'Observatoire des Inégalités, en 2016, le travail domestique d'une femme dans un couple est de 3h30 par jour, de 2h pour son conjoint. En France une femme meurt tous les 2,5 jours sous les coups de son compagnon, 122 en 2015. On compte environ 75 000 viols par an, 1 femme sur 10, dont 57 % sont mineures. 

 Selon l'ONU, l'Afrique sub-saharienne, le Proche-Orient, l'Asie du Sud-Est et l'Amérique du Sud comptent 135 millions de femmes excisées et 170 000 en Grande-Bretagne aujourd'hui. Il n'existe pas de statistique sur l'infibulation. 80% des prostitués dans le monde sont des femmes. Selon l'ONU, ces dernières années, 700 millions de filles ont été mariées de force dont un tiers avant la puberté. L'UFAM estime à 5 000 par an les crimes d'honneur perpétrés par les frères, oncles et père de la victime. Une israélienne ne peut pas divorcer sans le consentement de son mari. Au Nicaragua comme dans 66 pays du monde, l'avortement est interdit. Selon M.D.M, 47 000 femmes dans le monde meurent de suites d'un avortement clandestin ; sans accès à des soins médicaux élémentaires, 300 000 décèdent de complications liées à la grossesse et l'accouchement. Le code pénal du Nigéria autorise un mari à frapper sa femme pour l'amender. En Arabie saoudite, les femmes ne pourront conduire une voiture qu'en juin 2018. En Alabama, un violeur peut réclamer des droits parentaux en cas de grossesse. 

La polygamie, qui concerne environ 20 % des mariages, reste un trait caractéristique du droit africain. Dans le droit islamique, la répudiation de l'épouse relève de la prononciation d'une simple formule. Selon l'OCDE, seuls 55 pays dans le monde accordent les mêmes droits à l'héritage aux femmes et aux hommes. Selon l'UNESCO, les 2/3 des 774 millions d'analphabètes dans le monde sont des femmes. Entre 30 et 60 millions de filles dans le monde ne sont pas scolarisées aujourd'hui. Les 4/5 des victimes de la traite d'êtres humains sont des femmes. Au marché aux esclaves de Daech, une jeune fille peut valoir jusqu'à 150 dollars et être échangée contre un pistolet Beretta, etc.


2. L'appropriation du corps
La majorité des femmes du monde sont exclues du droit humain le plus élémentaire : la propriété de son corps. La malédiction d'être femme serait de concentrer dans son corps la sexualité et la maternité dans ce que la psychanalyse saisit comme le nouage complexe du Réel de la physiologie, de l'Imaginaire prisonnier des fantasmes sur le sexe, la génération et la mort et du Symbolique, grand organisateur de la lignée humaine. Pour F.Héritier, le temps long de la fabrication et de l'élevage des enfants nécessite de s'approprier les corps féminins et leur fécondité, de les répartir entre hommes et de les emprisonner dans les tâches ménagères, en dévaluant le tout. Dans la misogynie de l'Antiquité, la femme est un mâle inachevé et un réceptacle à sperme selon Aristote. 

Moquée en raison de ses revendications par Aristophane, la femme grecque et romaine est une éternelle mineure qui ne trouve sa dignité que dans la fonction maternelle et la réalisation de son destin biologique. Elle reste néanmoins incapable de transmettre autre chose que la "forme" de la vie à l'embryon, et non son "essence" -prérogative exclusivement masculine. Sous Auguste, elle peut conquérir son émancipation après son 3eme enfant. En 1900 avant JC, le Papyrus Kahoun en Egypte, repris par la médecine hippocratique, décrit l'utérus comme un organe concupiscent de nature animale qui, migrant à l'intérieur du corps sous l'effet de la frustration, produit les crises hystériques (du grec ustera, utérus). Organe venimeux, mortifère et lubrique, l'utérus migrateur des hystériques ne cesse pas de hanter l'histoire de l'aliénisme jusqu'à Charcot à la fin du XIXème siècle, qui cherche le point hystérogène dans les ovaires. Attestées en Egypte en 5000 ans avant JC, les mutilations sexuelles des filles ont pour but de créer "la" femme, un être essentialisé, rectifié, purifié et nettement différencié des hommes, arraché à la nature pour correspondre à leurs désirs et à leurs angoisses. Elles sont imposées comme une forme de socialisation qui conditionne au mariage. 

Toute la mythologie des vagins dentés étudiée par Lévi-Strauss, présente dans Les Métamorphoses d'Ovide, perpétue le fantasme d'un sexe féminin carnivore à travers tout le Moyen-Âge jusqu'aux Lumières. Elle illustre la peur primale de la différence sexuelle et de l'altérité, l'effroi devant la puissance terrifiante du ventre féminin, capable de donner la vie mais aussi imaginairement la mutilation et la mort, que Freud thématise comme angoisse de castration. La fonction des mutilations sexuelles est aussi de diminuer la dépravation des femmes signalée par Hérodote, Avicenne, Albert Legrand et Huet au XVIème. L'excision est encore recommandée sous l'ère victorienne pour guérir les petites filles de la masturbation. 

Absentes de la démocratie grecque, les femmes sont exclues du suffrage universel et les Droits de l'Homme des Lumières en font des citoyennes passives et des mères de citoyens (O. de Gouges). A la Révolution, le vol plus que le viol est considéré comme préjudiciable à l'ordre social, témoignant qu'au XVIIIe les femmes ne sont pas considérées comme des sujets à part entière avec le pouvoir de refuser une sexualité imposée. Seul Condorcet proclame que la prétendue infériorité de la femme n'est due qu'à son manque d'éducation, donc à la culture et non à sa nature. Diderot conçoit toujours le féminin comme le sexe faible, mais place l'égalité formelle au-dessus des différences naturelles et dénonce "la cruauté des lois civiles" qui assujettissent les filles. La femme comme sujet de droit émerge lentement au cours du XXème siècle. Selon l'historienne M.Perrot, ce n'en 1999 qu'elles commencent à sortir des silences de l'histoire. Le viol est timidement pénalisé en 1978 et le délit de harcèlement sexuel en 1992. Vers les années 2000, le viol est considéré dans les textes de lois comme meurtre psychique, mais la victime reste toujours un peu coupable, les soupçons de séduction et de consentement hantent encore des commissariats et les prétoires. Les femmes en temps de guerre servent de butin et de monnaie d'échange. Dans ce contexte, le viol est passé du statut de dommage collatéral à celui d'arme de guerre systématisée. En témoignent les camps de viol en ex-Yougoslavie au service de l'épuration ethnique pour inséminer les femmes de l'ennemi avec le sperme de la "bonne race". Cette pratique s'est ensuite étendue au génocide rwandais et à tous les conflits actuels, selon Amnesty International. Notons la distribution massive de Viagra aux troupes de S.Hussein. De débordement pulsionnel plus ou moins caché, le viol de guerre devient aujourd'hui une pratique publique devant la famille et la communauté pour terroriser la population quand il s'agit de s'emparer d'un territoire : la profanation de la femme est l'étape préalable à l'atteinte du droit sacré d'une communauté, la propriété de la terre. Le viol des femmes est quasi-systématique en situation d'émigration. Si le droit de cuissage n'a en réalité jamais été fondé comme tel dans le Droit Médiéval – ce qui ne veut pas dire qu'il n'a pas été pratiqué au Moyen âge, et peu à peu remplacé par le troussage domestique dans des siècles suivants – dans le trafic des êtres humains en errance, il est aujourd'hui le privilège des passeurs, policiers, douaniers, militaires, milices parallèles, etc.


3. Les femmes et le monothéisme.
Dans une constante réinterprétation de la Genèse selon les besoins des contextes culturels et religieux, la mythologie biblique pose la création de la femme comme dépendante et secondaire à celle de l'homme et fonde dans cette secondarité chronologique une secondarité ontologique, reprise et amplifiée par les rabbins et la scolastique chrétienne : Eve (selon une étymologie latine contestable : celle qui s'égare) est par essence coupable et maudite par Dieu. Les cinq premiers siècles de la Chrétienté ont protégé les femmes contre les préjugés, jusqu'à Tertulien qui déclenche l'hystérie anti-sexe de la morale chrétienne dont les femmes font les frais. 

 Le Moyen Age ne cesse pas d'accentuer l'infériorité des femmes et leur nécessaire subordination aux hommes, jusqu'à la secrète accointance entre la femme et le démon, déjà dénoncée par Tertulien. Les fondamentaux religieux vont verrouiller cette misogynie instituée par les pères de l'église et le droit canon codifie son infériorité et son insuffisance, son devoir d'invisibilité et de silence dans la sphère publique (Paul), sa sexualité démoniaque (Jérôme) qui n'est tolérable que sans plaisir et au service de la reproduction de l'espèce (Augustin). Dans la misogynie fondée par les saintes Ecritures, l'église assimile l'homme à l'esprit et la femme à la chair peccamineuse. La réinterprétation de la Genèse par les auteurs médiévaux assimile le fruit de l'arbre de la connaissance à la lubricité naturelle féminine, comme source ontologique du mal. A partir du XIIe siècle, le discours théologique s'acharne contre le féminin et génère en Europe une chasse aux sorcières d'une grande ampleur : elle prend la forme d'une folie persécutive qui dure jusqu'au XVIIe siècle, que les historiens n'hésitent pas à qualifier de féminicide. Sous prétexte d'éradiquer l'hérésie et la sorcellerie, les buchers de l'Inquisition brûlent des femmes du peuple, sages-femmes, guérisseuses, femmes indépendantes et irrégulières, toutes des hystériques démoniaques, "putains du diable" qui ont littéralement le diable au corps, selon les recommandations du Mallus Maleficarum (Le Marteau des Sorcières) de 1486, premier best-seller de l'histoire en Europe. La sorcière de J.Michelet en 1862 en témoigne.  Le monothéisme tente de légitimer l'assujettissement de la femme au nom de sa dignité et la propriété de son corps comme une loi divine, en plus de vouloir réglementer étroitement les pratiques sexuelles des couples. Puisqu'elle est une éternelle mineure, le devoir de l'Eglise est de la protéger contre elle-même. Au nom de la sacralité de la naissance, le monothéisme investit la physiologie féminine pour lui donner sens. Son corps est à la fois sacré parce qu'il donne la vie et impur par la sexualité. Les menstrues, sanctions divines expiatoires du péché féminin, sont souillures. 

Dans la pensée hébraïque, objectivant l'échec mortifère d'une promesse de vie, elles contaminent de leurs miasmes l'environnement matériel de la femme, voire la communauté toute entière. Les femmes, éloignées des hommes, sont astreintes à des prescriptions, des interdits et des rituels de purification précis et codés pendant 7 jours, comme aussi après l'accouchement. Les périodes féminines imposent aux musulmanes de ne pas toucher le coran et aux chrétiennes de ne pas communier, ni participer à des cérémonies religieuses, ni même de rentrer dans les églises, pratique qui ne sera abolie par le pape Jean-Paul II qu'en 1983. Après l'accouchement, l'impureté de la chrétienne qui dure 40 jours est doublée si le bébé est une fille. Les superstitions laïques sur les menstruations témoignent encore aujourd'hui de cet ostracisme. Notons que le tabou du sang imprègne encore subrepticement la société puisque dans les publicités télévisées, le sang des règles est bleu. Les religions sacralisent la virginité. "La virginité et la maternité sont les deux vocations de la femme" (Jean-Paul II). La figure de l'Immaculé Conception, dont le dogme n'est imposé qu'en 1885, vient contrebalancer les figures chrétiennes des pécheresses, Eve et Magdeleine. Dans la société patriarcale musulmane, l’honorabilité de la famille se cristallise sur la virginité de la fille reconvertie en valeur économique et valeur symbolique de notabilité. Dans un système qui nie l'être individuel de la fille au profit de son être familial, la virginité n'est pas la propriété de la jeune fille mais s'intègre dans un système de valeurs où l’ensemble de la famille, et en particulier les frères, se considère impliqué, en revendique la propriété et en assure la protection. Le tabou de la virginité a un rôle de contrôle social pesant et oblige à des mariages précoces préventifs du déshonneur redouté. On connaît les rituels d'exhibition de preuves au cours des nuits de noces et les ruses féminines attenantes, que l'on retrouve dans la légende de Tristan et Yseult au XIIème siècle. 

Pour en finir avec le tabou de la virginité, la féminine N.Huston propose le dépucelage chirurgical systématique des petites filles à la naissance. Les monothéismes assignent donc les femmes à leur corps et à leur destin biologique, tout en leur refusant le droit d'utiliser les moyens de maîtriser ce destin par le divorce, la contraception et l'avortement. Notons l'interdiction par Pie XII dans les années '50 de l'accouchement sans douleur, au double parfum de scandale : il vient de l'URSS et il permet à la femme d'échapper à la malédiction biblique d'accoucher dans la douleur. Les arguties de Pie XII pour légitimer cette interdiction restent un morceau d'anthologie. L'immémoriale misogynie des religions monothéistes fait l'objet d'un immense déni et d'un mécanisme de renversement en son contraire au nom de la dignité de la femme. En 1949, le Vatican met à l'index Le deuxième sexe de S.de Beauvoir qui écrit : "On ne naît pas femme on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine".

En pays de sexisme ordinaire, il ne fait pas de doute que les hommes ont aussi à payer le prix de la domination masculine qui finalement aliène presque autant l'oppresseur, obligé d'être à la hauteur de son image de dominant, que l'oppressée. Il reste à considérer le consentement de la dominée à sa domination ; encore faut-il qu'elle se soit déjà révélée à elle-même comme sujet dans ce rapport de domination.

  "Quand sera brisé l'infini servage de la femme, écrit Rimbaud, quand elle vivra pour elle et par elle, elle sera poète, elle aussi".


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